: Marie Coucaud
: Les Muettes
: Books on Demand
: 9782322651573
: 1
: CHF 8.80
:
: Gegenwartsliteratur (ab 1945)
: French
: 268
: Wasserzeichen
: PC/MAC/eReader/Tablet
: ePUB
De retour en France pour l'enterrement de sa mère qu'elle a fuie une dizaine d'années auparavant, Aurora, une jeune universitaire vivant aux États-Unis est projetée dans le décor de son enfance et de ses premières années d'études. En retrouvant sa soeur et ses amis, elle réalise qu'elle est devenue une étrangère aux réactions étranges et est confrontée à son silence dans sa propre langue maternelle, le français, qu'elle ne parle quasiment plus. Dans les lieux où surgissent des souvenirs ambivalents, Aurora affronte les sources même de son mutisme. La découverte d'une nouvelle écrite alors qu'elle était adolescente va la pousser à s'interroger sur les voies possibles pour sortir (enfin) de son silence et ainsi mieux reprendre sa place dans le monde. Les Muettes raconte l'odyssée d'une femme blessée par son passé familial, et en même temps désireuse de le dépasser pour conquérir sa propre voix. Ce voyage nous fait voyager dans son enfance, ses premiers pas d'adulte et la trentenaire toujours bancale qu'elle est devenue. Les Muettes, c'est aussi la recherche d'un nouveau langage à travers une plongée originale dans le mythe de la descente aux enfers d'Ulysse, dans une réécriture moderne et féministe. Pour son deuxième roman publié à titre posthume, Marie Coucaud nous offre le puissant portrait d'une femme en réveil, capable de réinventer un mythe pour dépasser des blessures enfouies et s'approprier les mots la conduisant vers une nouvelle vie.

Marie Coucaud est née dans le Val d'Oise en 1980. Après des études littéraires, elle devient professeure agrégée de lettres classiques dans des collèges et lycées parisiens. Elle a écrit les contes de la lune, lune, un conte pour enfants illustré par Anne Coucaud publié en 2019, puis deux romans Les Somnolentes en 2021 publié en 2025, et Les Muettes en 2023 publié en 2026. Elle est décédée à Paris en 2024.

5


Les convives partis, Eddie et moi nettoyâmes les verres, assiettes et plats. L’une, les mains dans l’eau de vaisselle, l’autre, essuyant, nous nous tenions côte à côte dans le minuscule coin cuisine.

– Quand reprends-tu l’avion ?

– Je ne sais pas encore. Je monte à Paris voir quelques amis.

– Quand j’aurai pris rendez-vous avec le notaire, je te le ferai savoir.

Au travers de la fenêtre, je contemplai les pruniers. Ils étaient vieux et décatis et du plus loin que je m’en souvinsse, ils n’avaient jamais donné que quelques fruits que Blanche cuisait en compotée.

– Il faudra s’occuper de la vente de la maison, constata Eddie en se tournant vers le canapé et la cheminée.

Je frissonnai mais n’ajoutai rien. Vendre la maison de Blanche ? Cette idée me sembla bizarre. Jamais je n’y avais songé.

– Je n’ai jamais compris pourquoi maman voulait la garder alors qu’elle n’y mettait jamais les pieds, continua Eddie.

– Par fidélité à papa, je suppose.

Nous regardions toutes les deux la table monumentale en bois sur laquelle Blanche mettait en pot les confitures ou faisait ses mots croisés en buvant une chicorée, le canapé élimé, la cheminée et le fauteuil où elle s’assoupissait en début d’après-midi. Rien n’avait changé. Tout cela m’avait semblé si pérenne que vendre la maison me parut inconcevable. Vendre la maison, c’était faire mourir Blanche une deuxième fois. Ou plutôt, me dis-je en reprenant l’essuyage des verres, ce n’est pas tant Blanche que je perdrais si la maison se vendait, c’est une partie de moi-même qui disparaîtrait, ce sont ces étés interminables, entourée du silence de ma grand-mère, un silence décapant, presque revivifiant, loin de la logorrhée de Patricia.

Eddie reprit la vaisselle.

– C’était une belle cérémonie. Malgré la chaleur. Ça lui aurait plu, j’en suis sûre, constata-t-elle.

Elle parlait avec douceur, presque tendresse. Je rangeais les verres dans le placard en faisant le moins de bruit possible pour ne pas l’interrompre. Dehors, la chaleur avait faibli. Cléa lisait sur le canapé. Par moments, mon bras effleurait celui de ma sœur.

  • – Eddie ?

  • – Quoi ?

  • – Tu es triste ?

Eddie suspendit son geste, et l’éponge à la main, regarda par la fenêtre : les pruniers avaient bleui, les ombres de leur tronc s’étendaient jusqu’à la grange.

Eddie resta si longtemps silencieuse que je crus avoir rêvé l’intimité du moment. Mais elle finit par répondre :

  • – Bien sûr que je suis triste. Pourquoi ? Tu ne l’es pas ?

Eddie se tourna vers moi dans un mouvement si soudain qu’il me surprit. Eddie me dévisageait, cherchant à percer l’énigme que représentait mon refus de venir dire au revoir à notre mère mourante. Un « pourquoi » dansait dans ses yeux, un « pourquoi » qu’en dépit de son franc-parler, elle n’avait jamais osé formuler. Craignait-elle ma réponse ? Aurais-je été capable de la lui donner ?

Je me sentis rétrécir. La honte, ce sentiment autrefois si familier que ma vie aux États-Unis avait atténué sinon fait disparaître, me brûla l’estomac. Ce fut comme une fulgurance qui traversa mes intestins, comme une épée tranchante qui déchira mes entrailles de haut en bas, creusant un trou dans lequel je fus aspirée. Je réprimai une nausée. Et me détournai d’Eddie. Celle-ci ouvrit la bonde d’un geste rageur et pendant quelques secondes, dans l’air immobile, on n’entendit plus que l’eau s’écouler.

Puis Eddie rassembla ses affaires, me salua froidement et appela sa fille qui protesta : elle n’avait pas eu le temps de jouer avec moi. Je m’agenouillai devant Cléa, l’entourai de mes bras et lui promis de lui écrire une longue et belle lettre. Je l’étreignis. Puis Eddie et Cléa partirent, me laissant seule dans la maison de Blanche.

Je sortis des draps du placard, les dépliai et en garnis le lit que j’occupais enfant dans la chambre sous les combles. Puis, je descendis grignoter quelques restes, sous le tilleul en buvant un thé que je sucrai beaucoup trop comme d’habitude. Une brise jouait dans les branches. Les minuscules fleurs jaune verdâtre groupées sous la bractée pendaient vers le sol et gorgées de soleil, exhalaient une odeur encore plus forte qu’en journée. La maison, les pruniers et les chênes baignaient dans la lumière dorée. L’ombre du tilleul s’étirait. Les cigales s’étaient tues.

J’avais installé une chaise en bois dont la paille s’échappait à l’endroit où Blanche s’asseyait pour éplucher ses légumes. Vêtue d’un tablier, les cheveux attachés en un chignon à la base de sa nuque, des sabots en plastique aux pieds, elle avait toujours les mains occupées. Je ne l’avais jamais vue inactive, assise sans rien faire, à prendre l’air. Elle parlait avec un accent si prononcé qu’il me fallait quelques jours d’adaptation au début de l’été pour la comprendre. Ma grand-mère était une femme dure, sèche, noueuse. Elle avait la main leste, le regard acéré et la parole rare. Seule l’absolue nécessité forçait les mots à franchir ses lèvres. J’avais souvent eu l’impression de déranger sa solitude. Son silence me reposait. Pendant les deux mois d’été que je passais chez Blanche, même si je m’ennuyais, j’entendais enfin ma propre voix.

Quand, l’été de mes douze ans, j’eus mes règles pour la première fois, il me fallut du courage pour lui demander d’acheter des serviettes hygiéniques. Assise sous le tilleul, elle équeutait des haricots verts, une bassine sur les genoux, le paquet de haricots posé sur le guéridon en fer à côté. Elle n’avait rien dit, àpeine avait-elle tourné la tête vers moi et, en m’éloignant le plus vite possible, consumée de honte, j’ignorais si Blanche m’avait même comprise.

Le soir pourtant ma grand-mère avait paru dans ma chambre. Je lisais allongée sur mon lit. Blanche s’était assise à côté de moi, ce qu’elle ne faisait jamais, et, sans un mot, m’avait tendu les serviettes hygiéniques. J’étais atrocement gênée par cette proximité inhabituelle.

Et Blanche avait parlé:

– Ce soir, quand la lune sera levée, tu viendras près de la grange.

Puis, en prenant appui sur le lit, elle s’était relevée lentement et de son pas lourd, avait quitté la pièce. Perplexe, je l’avais entendu descendre l’escalier et faire bouillir de l’eau.

Après le dîner, Blanche avait disparu si bien que tandis que j’attendais que la nuit tombât, mon embarras avait grandi. Pourquoi devais-je me rendre près de la grange ? Que voulait ma grand-mère ? Avait-elle fait la même demande à Eddie l’été de ses douze ans ? Que j’aurais aimé interroger sa sœur ! Mais celleci, du haut de ses seize ans, avait arraché à Patricia la permission de rester à la maison. C’était le premier été que je passais seule avec ma grand-mère.

Quand toute ma chambre fut emmitouflée d’ombre, inquiète, excitée, je m’appuyai au rebord de la fenêtre pour guetter la lune. Cachée par les nuages, son halo, dans la noirceur de la nuit, diffusait une lumière bleutée. Les grillons frottant leurs élytres crépitaient, accompagnés par les grenouilles de la mare. Un souffle de vent effleura mon visage.

Je portai mon regard sur la grange, tentant d’apercevoir ma grand-mère. Mais l’obscurité avalait tout et je ne distinguai rien. Je restai là, un moment, silencieuse et immobile, gagnée par un malaise vague, pressentant que cette nuit d’été altérerait ma vie.

Et brusquement le disque qui se montra ou qui fut révélé par la dispersion des nuages, dans une luminosité si blanche, si franche, que l’astre paraissait la produire et la répandre lui-même, le disque qui était accroché dans le ciel, presque complet, exultant d’intensité, avait provoqué en moi un effroi presque sacré.

La lune se voilait et se dévoilait au rythme du ballet des nuages l’éclairant ou l’assombrissant tour à tour. C’était doux comme s’ils caressaient d’une écharpe de soie le visage rond et plein de l’astre, comme...