: Clément Pélissier, Jérôme Goffette
: Handicaps et science-fiction
: Books on Demand
: 9782322632978
: Stella Incognita
: 1
: CHF 2.50
:
: Gesellschaft
: French
: 416
: kein Kopierschutz
: PC/MAC/eReader/Tablet
: ePUB
La science-fiction n'a jamais cessé d'explorer les handicaps et les différences physiques ou mentales. Elle constitue un champ très riche pour exprimer les vécus personnels et les interactions sociales et culturelles. Cet ouvrage académique apporte une contribution aussi variée que son terrain d'enquêtes, multipliant les angles d'approche.

Clément Pélissier est auteur-conférencier, docteur en littératures de l'imaginaire. Il est chercheur associé à l'Université Grenoble-Alpes dans la composante Litt&Arts (UMR 5316).

Le handicap dansBlade Runner


Frédéric Landragin
CNRS, laboratoire Lattice
(Langues, Textes, Traitements Informatiques, Cognition)

Au premier abord, rapprocherBlade Runner et handicap peut sembler forcé. Qu’il s’agisse du roman de Philip K. Dick5 ou du film de Ridley Scott6,Blade Runner montre le travail d’un policier spécialisé chargé de traquer des androïdes bio-ingéniérés – les réplicants – devenus illégaux depuis qu’ils se sont mis à désobéir aux humains. L’ambiance postapocalyptique pesante et les thématiques synthétiques cachent en fait un questionnement profond sur la nature humaine. Le roman développe ainsi plusieurs lignes narratives sur l’empathie. Le film met en avant le rôle de la mémoire, des émotions et de la durée de vie limitée à quatre ans. De fait, l’œuvre porte sur la condition humaine, les relations sociales, l’appartenance (ou non) à la société, et traite ainsi de l’ostracisation, dont celle due au handicap.

Plus encore que ceux du roman, les personnages du film semblent incarner plusieurs situations de handicap. À lui seul, J. F. Sébastien représente la définition même du terme : altération substantielle durable ou définitive de fonctions physiques, ce qui entraîne son ostracisation. Du fait de son statut de « spécial » – autant dire handicapé –, J. F. Sébastien n’a pas le droit d’émigrer dans des colonies de l’espace. Il se retrouve isolé dans un immeuble vide, sans possibilité de participer à la vie en société. Le roman explicite une distinction nette entre lesnormaux et lesspéciaux, cette deuxième catégorie regroupant non seulement les personnes en situation de handicap, mais aussi les neuroatypiques et les personnes n’atteignant pas un certain seuil lors de tests comme celui du QI, test mentionné par Leon au début du film. Dans le roman, les poussières radioactives dues à la Guerre mondiale Terminus entraînent une dégénération globale de la population par conséquent soumise à des visites médicales régulières ainsi qu’à des tests d’intelligence, comme on le constate en lisant les pensées de Rick Deckard :

Jusqu’alors, ses check-up mensuels avaient toujours indiqué qu’il étaitnormal : il était donc autorisé à procréer puisqu’il ne sortait pas de la fourchette de tolérance établie par la loi. (Page)

Une fois étiquetéspécial, et quand bien même stérilisé, on sortait littéralement de l’Histoire. On cessait de faire partie de l’humanité. (Page)

Quant à John Isidore, le personnage dickien qui a directement inspiré J. F. Sébastien, il n’a quasiment que le droit de travailler :

Il étaitspécial depuis un an maintenant. Et pas seulement à cause d’une histoire génétique. C’était pire : il avait échoué au dernier test d’aptitude intellectuelle minimale, ce qui faisait de lui, en langage clair, un débile. Le mépris de trois planètes pesait sur ses épaules. Il n’en survivait pas moins. […] Et il existait des débiles infiniment plus tarés qu’Isidore, absolument incapables de faire le moindre travail. On les parquait dans des asiles pudiquement baptisés « Instituts de Formation Spéciale d’Amérique ». (Page)

Maintenant que le décor est posé, on peut s’interroger sur la place du handicap dansBlade Runner, question très peu traitée, mais qui nous semble d’importance compte tenu de la galerie des personnages que montre l’œuvre. Nous commençons logiquement par J. F. Sébastien et les humains ostracisés commespéciaux, puis nous enchaînons avec le groupe de réplicants rebelles, avant de traiter du cas particulier que représente Rachel, réplicante dotée d’une mémoire affective qui la submerge d’émotions, mais ne la rend pas plusnormale pour autant. Nous détaillons ensuite quelques cas particuliers d’humainnormaux, puis nous revenons sur les paradoxes apparents deBlade Runner, ce qui nous permet de discuter du handicap d’un point de vue dystopique, regroupant stigmatisation, désocialisation et, dans la lignée du cyberpunk, toute-puissance des grosses sociétés lucratives sur l’état.

J. F. Sébastien et les spéciaux

Si les points communs entre John Isidore et J. F. Sébastien sont nombreux, il convient de revenir rapidement sur les différences de construction du roman et du film, dans la mesure où elles expliquent les différences de traitement des personnages et du handicap. Le roman se déroule à San Francisco en 1992, après la Guerre mondiale Terminus qui a irradié la surface de la Terre, a fait disparaître quasiment tous les animaux, et a rendu la vie des humains survivants plus que compliquée. Les conséquences de la guerre, notamment les retombées radioactives, entraînent une dégénérescence de la population. Lesspéciaux perdent leurs droits et ne peuvent pas émigrer dans les colonies spatiales. Au contraire, lesnormaux peuvent non seulement émigrer, mais gagnent de plus un compagnon synthétique — un réplicant conçu pour les aider — s’ils décident de le faire. Dans les colonies spatiales, humainsnormaux et réplicants sont censés vivre en harmonie et hors de portée de la dégénérescence... Sur Terre, la vie n’est plus que l’ombre d’elle-même. Beaucoup denormaux se demandent s’ils vont émigrer. Les réplicants y sont illégaux et traqués par des policiers un peu particuliers, lesblade runners. Et lesspéciaux vivent comme ils peuvent. John Isidore est ainsi chauffeur-livreur pour une entreprise de réparation d’animaux artificiels. Il se dit « traité comme un être humain » par son patron, ce qui est déjà lourd de signification.

Le film de Ridley Scott se déroule en 2019 dans une Los Angeles multiculturelle et au climat déréglé. Plus que postapocalyptique, l’ambiance est celle d’un film noir, dans lequel on suit l’enquête dublade runner Rick Deckard. Un groupe de réplicants rebelles, constitué de Roy, Pris, Leon et Zhora est identifié dès le départ, et leurs fiches signalétiques transmises à Deckard. Pour atteindre Eldon Tyrell, créateur de la société qui porte son nom et qui fabrique les réplicants, Pris approche J. F. Sébastien, provoquant ainsi une rencontre lourde d’émotion entre une condamnée à mort et un handicapé. De son côté, Rick Deckard tombe amoureux de Rachel, présentée comme la nièce de Tyrell, en fait une réplicante dotée d’une technologie spécifique : une mémoire affective (qui réplique celle de la nièce de Tyrell). Alternant poursuites et moments d’émotion, le film se termine avec le célèbre monologue des larmes sous la pluie7, puis – du moins dans les versionsdirector’s cut (1992) etfinal cut (2007) – la révélation à Deckard d’une licorne, détail de l’un de ses rêves et – sans doute – preuve qu’il est lui-même un réplicant… donc handicapé.

Dans le roman comme dans le film, J. F. Sébastien (on retiendra ce nom plutôt que John Isidore) ne subit pas vraiment de discrimination. Son statut est légal et lui permet de travailler. Dans le film, il travaille même pour la Tyrell Corp., situation enviable, en tout cas plus que celle de chauffeur-livreur. Il subit par contre une ostracisation permanente, au point de s’isoler complètement. Pas de famille, pas de collègues, pas d’amis : J. F. Sébastien reste seul, sans parler à personne. Il ne semble capable de communiquer avec d’autres humains quevia un média de communication, comme l’interphone dans l’ascenseur de la Tyrell Corp. Mieux : il interagit avec Eldon Tyrell, peut-être son seul interlocuteur, par jeu d’échecs interposé. Et même pas en jouant en face à face, mais à distance, chacun gérant la partie en cours sur son propre échiquier. C’est dire qu’il a bien du mal avec les humainsnormaux.

Quant aux humainsspéciaux, il ne semble pas en connaître : contrairement aux personnes de petite taille qui volent des morceaux d’équipement duspinner de Rick Deckard, J. F. Sébastien n’a même pas la possibilité – ou l’initiative, ou...