Chapitre 1 : Adrénaline
Le vent sifflait tout autour de moi et la pluie plaquait mes cheveux sur mon front. Les lampadaires de la rue, au loin, illuminaient à peine les rails, aussi j’avais sorti une petite lampe de poche dont la manivelle grinçait quand je la tournais pour recharger la batterie, et qui n’éclairait que les quelques mètres qui apparaissaient devant moi à mesure que je progressais dans ce tronçon désaffecté.
Il faisait nuit noire, et mes gants ne me protégeaient que très peu du froid mordant du mois de mars parisien. J’avançais donc péniblement entre le gel et le brouillard, et chaque pas était plus difficile que le précédent. Je m’imaginais des choses réconfortantes, comme une douche chaude, une soirée devant la cheminée, mais je ne sais pas si ça me réconfortait ou me poussait au contraire à me rouler en boule par terre et à dormir pendant les dix prochaines heures, abrité dans l’un des interstices de secours creusés dans le mur en pierre qui bordait la voirie. Mon corps tout entier était transi par le froid et je sentais mes muscles se raidir au fil des mètres. La radio dans mon oreillette répétait tous les cinquante mètres d’une voix insupportable « arrivée imminente, danger ». Je n’avais pas réussi à activer le mode « distance » dans les annonces, ce qui m’aurait permis de suivre ma progression précisément, si bien que je devais retenir le nombre de fois que j’entendais le message pour connaître le nombre de mètres que j’avais parcourus, et donc la distance qui me restait encore à franchir. Ce qui avait été considéré comme un détail mineur, une contrariété minime, et, en somme, rien d’insurmontable au moment de la préparation de l’opération, occupait désormais toutes mes pensées. Il fallait faire une multiplication et une soustraction, deux opérations certes élémentaires mais qui devenaient très pénibles avec les conditions dignes de la Sibérie orientale dans lesquelles je me trouvais. Je n’ai bien sûr jamais mis les pieds en Sibérie, mais c’est une région qui a le pouvoir de donner froid ne serait-ce qu’en entendant son nom. Tout ça pour dire que j’aurais dû lire la notice de la radio.
Il me restait, si j’avais bien compté, encore cinquante mètres à parcourir. Les deux kilomètres deux cent cinquante, soit quarante-cinq annonces depuis l’arrêt de train, m’avaient exténué, et je sentais mon cœur s’accélérer car je savais que j’étais très proche du but. Je n’aurais pas été contre une petite coupure publicitaire, histoire de me laisser quelques minutes de repos. Mais dans la vraie vie on est malheureusement tout le temps en direct, et j’étais déjà bien trop en retard sur mon objectif pour faire une halte. De plus la perspective d’en avoir enfin fini avec les annonces monocordes dans mon oreillette laissait entrevoir un bonheur que j’étais trop pressé d’éprouver. J’ai ouvert mon sac, pris deux munitions, une gorgée de boisson énergisante qui fit palpiter dans mes oreilles mon cœur déjà à mille à l’heure, coupé le signal de ma radio, sorti mon pistolet et vissé le silencieux avant de le glisser dans ma poche arrière avec les cartouches. L’adrénaline me réchauffait et aiguisait mes sens, et je suis reparti au pas de guerre vers mon objectif. Je reconnaissais les lieux désormais, je les avais vus sur une carte électronique. Exactement comme dans les films d’espions, au détail près que là, le problème, c’est que je n’avais plus de batterie à cause du froid, donc tous mes gadgets étaient inutilisables. Je me suis élancé sur le qui-vive vers une trappe en métal grise qui était mal dissimulée dans la paroi de briques sombres du chemin de fer. La pluie me demandait un effort surhumain à ce stade de la mission : il fallait que j’escalade le mur glissant et que je me stabilise à environ trois mètres de haut pour ensuite dévisser un à un les boulons rouillés de la trappe qui s’écraseraient ensuite sur le sol dans un affreux tintamarre, le même qui justifie l’interdiction des règles en fer en classe, sauf que là la règle est une plaque de deux mètres de côté. De plus l’alarme à l’intérieur m’interdisait de perdre du temps à sauver la dalle de métal avant qu’elle ne touche le sol. Il fallait agir vite donc, et je jugeais qu’un bruit de métal sur un chemin de fer abandonné attirerait moins l’attention qu’une alarme dernier cri.
Au moment de faire tomber le dernier boulon, les jambes engourdies et la nuque raide à force de se pencher dans tous les sens, la trappe émit un clic métallique, manqua de me renverser, et dans un grincement à en donner des frissons, sortit de son cadre pour aller s’écraser trois mètres plus bas sur un amas de gravier de chemin de fer. Le bruit était assourdissant et résonna dans la salle dans laquelle je m’étais engouffré. Il faisait très sombre, et mes doigts fébriles tenaient à peine mon tournevis, si bien que j’eus toutes les peines du monde à le planter dans le boîtier de l’alarme, probablement quelques secondes avant qu’elle ne se déclenche. Une lampe à pétrole était posée dans un coin près de l’entrée, et lorsque je l’ai allumée, je suis tombé face à une flaque d’eau géante. J’avais les mains tremblantes à cause du froid, le nez et les joues brûlés malgré ma cagoule, mon pantalon était déchiré, mon manteau était couvert de crasse de paroi de chemin de fer désaffecté et j’étais épuisé. J’avais l’air d’avoir passé les dix dernières années à arpenter les rails. Pourtant tout semblait trop facile, je savais exactement où je devais chercher maintenant. Les planques du cartel étaient toutes les mêmes, et je n’étais pas à ma première expérience. Elles faisaient la taille d’un conteneur maritime, et permettaient de stocker des armes et des substances illégales. Comme les barons de la drogue sont toujours paranoïaques, chaque planque est dotée d’un système d’alarme, dont la commande est dissimulée sur un compteur d’un gigantesque panneau électrique qui sert à justifier la présence de la trappe. En effet, par précaution, au cas où des promeneurs décideraient de venir se balader un dimanche ensoleillé dans un chemin de fer désaffecté et de dévisser les plaques métalliques sur la paroi de gauche, il fallait qu’ils ne trouvent qu’un placard électrique, et non des fusils d’assaut russes, une douzaine de milliers d’euros et une trentaine de kilos de cocaïne. Ainsi, à la manière d’un placard à double fond, lorsque l’on pousse l’étagère de droite, le panneau électrique se déclipse, et il pivote comme un coffre de banque de milliardaire, pour laisser passer un visiteur d’une taille réduite vers le reste du conteneur.
L’air se faisait rare dans la deuxième partie du conteneur, et un drap opaque en tissu avait été étendu le long de la cloison qui séparait la chambre secrète du reste du monde. Ce détail était pour le moins inhabituel. J’ai hésité à le tirer d’un coup sec, de peur de déclencher une alarme supplémentaire, alors j’ai simplement rapproché ma lampe à pétrole le plus près possible du tissu pour essayer de voir à travers. J’ai étouffé un cri d’effroi quand j’ai entendu de l’autre côté du rideau un bruit métallique, comme si on déplaçait quelque chose, ou plutôt que quelque chose, ou quelqu’un, se déplaçait à l’intérieur du conteneur. Et tout à coup le rideau tomba et je me suis retrouvé nez à nez avec un matou gris foncé dont les yeux verts brillaient grâce à la lumière de ma lampe. J’insiste sur le terme matou, car ce chat de quinze kilos, à vue d’œil, n’avait rien d’un chat sauvage errant, ou alors il était très bon chasseur… Il avait tout l’air d’un chat kidnappé, dont on avait récupéré les bijoux du collier en attendant que la propriétaire propose une rançon. Cependant, la propriétaire devait avoir oublié de lui enseigner les quelques politesses usuelles qui se doivent lorsqu’un animal domestique rencontre un humain charismatique, car il montra les crocs, cambra le dos, et j’eus à peine le temps de faire un pas en arrière qu’il m’avait déjà sauté dessus. Ses griffes...