: Jean-Claude Montanier
: Le secret du tableau
: Books on Demand
: 9782322672455
: 1
: CHF 8.00
:
: Hauptwerk vor 1945
: French
: 302
: Wasserzeichen
: PC/MAC/eReader/Tablet
: ePUB
"Cette jeune femme, une nymphe devrais-je dire, drapée dans un voile blanc contrastant avec les couleurs sombres et inquiétantes de l'Océan et du ciel, s'avance au-devant des flots vers un destin que l'on devine tragique." Le'Secret du tableau' nous entraîne dans les milieux artistiques du début du XXe siècle, de Pont-Aven à Montmartre puis Montparnasse. Lorsque la photographie ne se contente plus de capter la réalité visible, mais devient à son tour un art, l'intervention humaine interfère dans la création pour se confronter aux pictorialistes traditionnels. Dans cet univers dominé par les hommes, les femmes peinent à trouver leur place. Leur rôle dans la peinture et la photographie ne devrait-il pas s'en tenir à celui de modèle ou de coloriste, plutôt que d'ambitionner de devenir des artistes ? Louise-Jennie voudrait y parvenir mais s'expose à une rivalité entre deux peintres, qui d'artistique devient amoureuse. D'un côté, l'avant-gardisme s'oppose au néo-impressionnisme, de l'autre, la sensualité affronte la possession. Y réussira-t-elle ?

Jean-Claude Montanier s'est tout d'abord intéressé à l'écriture de monographies ayant pour sujet le patrimoine régional (La Villa Khariessa à Martigues - Les Ponts et Canaux de Martigues) ou des personnages célèbres (Soulas d'Allainval, auteur dramatique du XVIIIème - Le peintre Henry Gérard 1860-1925). Avec ses premiers romans,'Marie - l'indomptable' et'La Bastide de Jennie', il avait signé des récits romanesques sur fond historique. Il reste dans le même genre littéraire avec'Le Secret du Tableau', où les sentiments se heurtent aux aléas des aventures, dans les milieux artistiques de la fin du XIXe et du début du XXe siècle.

I


«Femmes et artistes au XIXe »


Paris, Septembre 2015

La galerieRue de Seine dans le quartier de l’Odéon, spécialisée dans la peinture de la fin du XIXe et le début du XXe siècle, ouvre à nouveau ses portes après d’importants travaux de rénovation. Elle est située dans un quartier entièrement dédié à l’art et à la science, avec la présence de personnages ayant joué un rôle notable dans l’histoire. La peinture y était particulièrement bien représentée, des peintres comme Antoine Chantreuil, Jean Desbrosses ou encore André Hébuterne avaient installé leurs ateliers dans ces lieux. Ce dernier était le frère de Jeanne Hébuterne qui partagea la vie et la mort de Modigliani en 1920. Ami fidèle et compréhensif autant que fervent admirateur, le marchand Zborowski tenait sa galerie à quelques encablures.

À cette occasionRue de Seine inaugure une grande rétrospective qui deviendra une régulière exposition d’automne. C’est jour de vernissage. La pluie fine qui tombe en ce début de soirée n’a pas empêché les invités conviés à cette réception de venir nombreux. Une intense campagne médiatique avait de fait attiré le microcosme parisien du marché de l’art et les cartons d’invitation avaient été très recherchés. Ce soir se côtoient des amateurs éclairés, futurs acheteurs, des collectionneurs, des marchands de tableaux à l’affût de bonnes affaires ou soucieux d’entretenir leur réseau et les inévitables habitués de ces cocktails mondains. Les critiques d’art, ces personnages redoutables qui peuvent faire et défaire des réputations sont également présents. Il se murmure que de nombreux tableaux inédits et inconnus du grand public seront exposés.

La rétrospective, intitulée «Femmes et artistes au XIXe », est entièrement dédiée aux femmes de cette époque. Femmes peintres et portraits de femmes seront mis en avant. La fin du XIXe siècle est marquée par des bouleversements artistiques et les femmes commencent à s’imposer, faisant taire le préjugé que la peinture féminine serait mineure ou décorative.

C’est donc avec curiosité que l’assistance découvre les lieux. Trois salons en enfilade, aux murs tapissés de tissus de couleur noire, offrent d’emblée une perspective qui vous entraîne hors du temps pour vous plonger dans le monde intimiste de ces artistes.

Les cimaises des deux premiers salons exposent des toiles de trois femmes qui se sont manifestement placées dans les pas des grandes figures féminines de l’époque. Les commentaires des critiques d’art y font d’ailleurs immédiatement référence.

⎯ Berthe Morisot n’aurait pas renié celles-ci, dit l’un d’eux en contemplant les œuvres des premières artistes. On y retrouve les scènes de l’intimité féminine ou familiale représentées par des touches vives et libres noyées dans une lumière nuancée.

⎯ Ni son amie Mary Cassatt d’ailleurs, ajoute un autre. Ces portraits de femmes sont pleins de psychologie, ils sont peints avec naturel, non idéalisés par le regard masculin.

La critique est toutefois moins enthousiaste pour une artiste qui s’est attachée à une représentation très réaliste de la vie quotidienne d’une femme au milieu de ses enfants, où l’impression de pauvreté de cette famille domine.

⎯ Pour celle-ci, c’est plutôt Marie Bashkirtseff qui a dû l’inspirer, note un autre d’un ton plus acide.

Pourtant, c’est vers le dernier salon, au bout de l’enfilade, que converge le regard des visiteurs dans une mise en scène qui annonce l’aboutissement de cette rétrospective. Passé l’ouverture en arcade qui sépare les pièces, on découvre les trois murs, eux aussi tapissés de tissu noir, mais où des panneaux recouverts de drap également noir sont disposés quelques dizaines de centimètres en avant, suggérant une scène de théâtre, mais en vertical celle-ci. La mise en valeur des toiles est parfaite, les tableaux semblant s’imposer au spectateur.

L’attention des invités est immédiatement captée par les trois mondes différents qu’offre chacun des panneaux muraux. Des portraits de femmes. Mais ceux-ci semblent soumis à des influences bien différentes des précédentes. D’un côté, sur les toiles exposées, l’artiste s’est concentrée sur les visages seuls des modèles, sans les situer dans un thème de la vie quotidienne. Les traits sont accentués au risque d’en souligner les défauts, sans concession. Le style est réaliste, la facture libre. De l’autre, les jeunes femmes sont représentées en action, dans des scènes de la vie moderne, loin des portraits statiques habituels. Elles sont ouvrières, modistes ou même peintres, comme dans ce tableau où une des amies de l’artiste est peinte dans l’atelier qu’elles partagent à Montparnasse. On la voit en plein processus créatif, assise par terre d’une manière informelle avec une motte d’argile à la main.

⎯ Il y a un peu de Degas dans ces portraits, note un visiteur qui est en réalité un expert invité par la galerie.

⎯ Mais celui-ci, désignant la femme assise, semble tout droit sorti de l’atelier de Hanna Pauli, cette artiste suédoise qui a étudié à Paris et dont l’œuvre consiste surtout en des portraits d’artistes et d’écrivains de son cercle social.

C’est alors que se découvre le dernier panneau qui occupe tout le mur du fond. Par ses grandes dimensions, le tableau domine déjà tous ceux de la galerie. Mais surtout il vous attire irrémédiablement vers un monde qui devient irréel. Une jeune femme s’avance dans l’Océan, les vagues venant déjà fouetter ses jambes. Le ciel chargé de nuages sombres vient ajouter à la dramaturgie de la scène. Les bras de la femme sont rejetés en arrière, laissant tomber un voile blanc de ses épaules, découvrant ainsi son dos et laissant deviner la nudité de son corps. On ne voit pas son regard, mais son visage est dirigé pardessus des vagues plus lointaines qui se préparent à déferler. Il fixe un point au-delà de l’horizon. L’impression de mouvement est telle que nous semblons marcher derrière elle vers ce point invisible. Sur le sable un livre ouvert semble avoir été oublié. Se confondant avec la plage et le ciel, deux ombres d’hommes sont esquissées. Dans le coin gauche, un homme au visage livide et sans expression, le regard ailleurs, tend ses bras, impuissant, comme pour retenir celle qu’il voit disparaître. Dans le coin supérieur droit, un autre visage se devine au cœur des nuages. Il fixe la jeune femme, la couleur de ses yeux est accentuée par rapport au dessin esquissé de la tête. Peut-être prononce-t-il quelques mots ? Ses mains sont ouvertes, s’agit-il d’un signe d’accueil ?

Si les commentaires des visiteurs allaient bon train jusque-là, la vue de ce tableau imposait le silence, chacun tentant intérieurement d’apporter sa propre interprétation.

Le magazineChroniques de l’Art donnera un compterendu de cette rétrospective exceptionnelle dans son édition de fin octobre, signé Solène Veyron :

«La galerie ‘Rue de Seine’ à Paris vient de faire l’objet d’une rénovation importante. Pour sa réouverture et son inauguration, elle nous a présenté une rétrospective d’œuvres de la fin du XIXe siècle. Leur point commun : elles sont entièrement consacrées aux femmes et réalisées par des femmes. L'exposition intitulée ‘Femmes et artistes au XIXe’ met en lumière quatre femmes et quatre vies. On retrouve bien sûr les influences des premières femmes artistes reconnues, comme Berthe Morisot ou Mary Cassatt, qui ont contribué à faire évoluer la représentation de la femme vers un sujet pensant et créateur.

Mais c’est un dernier tableau, dont la scénographie le situait comme l’aboutissement de cette exposition, qui retint toute notre attention. Cette jeune femme, une nymphe devrais-je dire, drapée dans un voile blanc contrastant avec les couleurs sombres et inquiétantes de l’Océan et du ciel, s’avance au-devant des flots vers un destin que l’on devine tragique. Et que dire de ces visages d’hommes, à peine esquissés dont seuls les yeux, sans vie pour l’un, implorant pour l’autre, sont soulignés par le pinceau de l’artiste pour figurer leurs sentiments. Leurs bras...