Durrës
5
Le soleil tapait fort sur les toits de tôle de Tirana, et la chaleur semblait s’épaissir dans l’habitacle du van loué par le groupe. Luigi était au volant, concentré, ses lunettes de soleil lui donnant un air de pilote de rallye méditerranéen. À côté de lui, Valentine pianotait sur son téléphone, consultant la carte : « Non, à peine 40 km jusqu’à Durrës. Une petite heure si on n’a pas trop de trafic »
Just, à l’arrière, ouvrit une bouteille d’eau fraîche avant de la tendre à Émeline.
— Tiens, ma futée. Tu l’as bien méritée après ton exposé succinct sur l’histoire du port de Dyrrachium hier soir.
Émeline sourit, un brin moqueur.
— Il faut bien que quelqu’un cultive ce groupe. Dyrrachium, c’était une ville stratégique de la via Egnatia. Une artère romaine qui reliait Byzance à Rome. Devine quoi ? Les Romains ont même construit un amphithéâtre à Durrës.
Charlotte, appuyée contre Ludo, leva un sourcil.
— Tu veux dire que nous allons voir des ruinesromaines en bord de mer ? Je sens déjà l’odeur de l’histoire antique mêlée à celle des sardines grillées.
Le rire général fut coupé net par un coup d’œil d’Émeline dans le rétroviseur latéral.
— Luigi, nous sommes suivis.
Le silence retomba brusquement. Tous se
figèrent.
— Tu plaisantes ? demanda Ludo, se redressant.
— Non. Regarde la Fiat grise, deux voitures derrière. Elle a tourné dans les deux derniers ronds-points exactement comme nous. Vitres teintées. Tout le tintouin.
Luigi jeta un œil discret également.
— Je vois. On va tester quelque chose.
Il tourna brusquement à droite, quittant la route principale pour une rue secondaire ombragée par des oliviers. Le van cahota sur l’asphalte craquelé.
— Si elle tourne aussi… murmura Just.
Elle tourna.
— Merde.
Une demi-heure plus tard, après avoir joué au chat et à la souris sur les routes sinueuses entre les collines de Golem et les faubourgs de Durrës, ils parvinrent à semer la Fiat. Ils empruntèrent un chemin de terre dérobé, conseillé par un vieux berger croisé par hasard. Enfin, ils atteignirent les faubourgs de la ville portuaire, haletants, mais fascinés par ce qui s’offrait à eux.
Durrës s’étendait devant eux, vibrante et pleine de contrastes. L’odeur du sel marin se mêlait à celle des pastèques mûres vendues en bord de route. Les minarets modernes côtoyaient les ruines antiques. Au centre-ville, à deux pas du port, l’amphithéâtre romain trônait fièrement, partiellement restauré, toujours majestueux.
— Regardez-moi ça… murmura Émeline.
L’amphithéâtre de Durrës, construit au IIᵉ siècle après J.-C., pouvait contenir 15 000
spectateurs. Des galeries voûtées s’enfonçaient dans les entrailles de la colline, et des fresques byzantines ornaient encore certaines alcôves.
Un vieil homme, guide local aux yeux brillants, les accueillit.
— Bienvenue à Dyrrachium. Ici, les gladiateurs combattaient pour la gloire. Parfois pour leur liberté.
Just ne put s’empêcher de sourire.
— Un peu comme nous, non ?
Charlotte, les mains sur les hanches, lança :
— Ce voyage est une vraie chasse au trésor.
— Ou une course contre-la-montre ? enchaîna Émeline.
Valentine releva la tête, attentive :
— Regarde là-bas, sur la place… la Fiat. Elle est revenue.
Le groupe s’immobilisa. Luigi sortit discrètement le numéro du ministre de l’Intérieur de sa poche.
— C’est peut-être le moment de passer ce coup de fil.
Il le composa.
— Monsieur le Ministre ? Ici Luigi. Vos avertissements étaient fondés. Ils sont toujours sur nos traces.
La voix grave et calme de l’homme résonna dans l’oreillette.
— Ne paniquez pas. Vous avez encore un rôle à jouer. Restez à Durrës ce soir. J’envoie quelqu’un de confiance. Trouvez-vous un hôtel et rappelez-moi pour me donner l’adresse, j’organiserai une surveillance discrète.
La nuit tombait doucement sur Durrës. Les ruines antiques s’illuminaient sous des projecteurs discrets. Les vagues venaient lécher les galets dans un murmure régulier. Les six amis se détendaient avant de regagner leur chambre, blottis sous des couvertures de fortune sur une plage déserte, et regardaient les étoiles.
— Vous pensez que c’est lié à notre affaire en Espagne ? demanda Charlotte.
— Certainement, dit Just. Le réseau n’a pas apprécié notre intervention.
— Alors, on doit rester unis. Jusqu’au bout.
Le regard d’Émeline se fixa sur l’horizon
noir.
— Si on sort vivant de cette histoire, il va falloir aller plus loin que Durrës.
Le sable était encore tiède sous leurs corps fatigués. Le ressac régulier des vagues finissait presque par bercer les nerfs tendus des six amis. Valentine s’était endormie contre Luigi. Charlotte fixait le ciel étoilé, et Just griffonnait quelques notes dans son carnet. Émeline, elle, ne dormait pas. Elle guettait.
Réunis pour admirer le lever du soleil, un discret cliquetis de gravier fit lever sa tête à Just. Un homme approchait lentement sur la plage, une silhouette élancée, le pas silencieux.
— Restez calmes, murmura-t-elle à Just, déjà sur ses gardes.
L’homme leva les deux mains, paumes ouvertes.
— Je m’appelle Erion. Le ministre m’a envoyé.
Luigi se leva d’un bond.
— Prouvez-le.
L’homme tira de sa poche une discrète plaque en cuir frappée de l’aigle bicéphale albanais, accompagnée d’un badge duShërbimi Informativ Shtetëror — le service de renseignement.
— Je suis ici pour vous protéger. Vous devez me suivre maintenant. Vous avez été repérés.
— Par qui ? demanda Charlotte, méfiante.
Erion s’approcha légèrement. Il parlait d’une voix grave en français, à peine audible sous le souffle du vent.
— Les hommes que vous avez aidés à faire arrêter en Espagne font partie d’un réseau plus vaste. Vous avez frappé un nid. À présent, ils vous traquent pour vous faire taire.
Just échangea un regard sombre avec
Émeline.
— On vous suit. Mais, si vous nous menez droit vers eux, on se battra.
Erion, après avoir remis des armes à Ludo et Luigi, les conduisit à travers des ruelles étroites jusqu’à une maison humble dans le vieux quartier byzantin. Les murs étaient tapissés de livres et de cartes anciennes. Un ordinateur portable ronronnait sur une table encombrée.
— Reposez-vous un peu. Dans deux heures, je vous emmène hors de la ville. Mais, avant ça…
venez.
Il ouvrit une trappe dans le plancher du salon. Un escalier en pierre descendait dans l’obscurité.
— Ce que peu de personnes savent, c’est que sous Durrës, il y a un autre Durrës.
Ils descendirent avec prudence. Des torches fixées dans la roche révélèrent un dédale de galeries antiques : anciennes citernes, niches votives, tunnels oubliés. Erion expliqua :
— Ici passaient les messagers impériaux de la Via Egnatia. Parfois, des fugitifs. Comme vous.
En début d’après-midi, ils quittèrent la ville
à bord de leur van, suivi par un vieux 4×4
camouflé dans lequel d’autres policiers attendaient, mais ils ne virent pas leur visage. Ils roulèrent vers le sud à travers les collines dorées.
Émeline, charmée, ne quittait pas les paysages des yeux.
— C’est un pays incroyable… comme si le passé respirait encore sous chaque pierre.
— Attendez de voir Apollonia, dit Erion. Là-bas, l’histoire parle.
Le soleil était ardent lorsqu’ils atteignirent Apollonia, perchée sur les hauteurs surplombant la plaine de Myzeqe. Les ruines s’étendaient comme un rêve figé : colonnes doriques, théâtre antique, bibliothèque effondrée.
— César a envoyé Octave, le futur Auguste, pour ses études, expliqua Émeline, émerveillée.
— C’était une des cités les plus brillantes de l’Illyrie romaine.
Ils déambulèrent...