La porte entrouverte
Tout a commencé avant que quoi que ce soit n’arrive.
La chambre d’hôtel avait cette neutralité feutrée des lieux de passage qui semblent n’appartenir à personne, sinon aux secrets qu’on y dépose pour une nuit. Moquette épaisse, rideaux lourds couleur lie-de-vin, une lampe basse diffusant une lumière ambrée qui adoucit les angles.
De la terrasse en contrebas montait, par la fenêtre basculée, un murmure discret, une rumeur de verres qui s’entrechoquent, de pas, de conversations étouffées comme si Lyon respirait sous elle.
Elle posa son sac sur le fauteuil, retira ses escarpins avec un soupir de soulagement et resta un instant immobile au milieu de la pièce jouissant de ce moment où la cambrure du pied reprend sa forme naturelle. Si les talons lui faisaient de belles jambes, elle rêvait plus souvent qu’à son tour de se promener en baskets.
Elle avait encore sur la peau le frisson de la cérémonie. Les applaudissements. Son nom prononcé avec cette solennité qui l’avait fait vaciller une seconde. Les regards. Les mains serrées. Les sourires qui se voulaient sincères.
Le premier prix des Journées de Lyon des Auteurs de Théâtre, destinées à promouvoir les écritures dramatiques contemporaines lui avait été remis avec un beau chèque pour sa dernière création :Les cauchemars de l’Orchidée.
L’an dernier, son éditrice avait présenté son roman au prix littéraire, lyonnais également,Terre Bleue, mais elle s’était vue doublée par Mathieu Lanaudière pour son romanTrash Vortex paru chez Actes Sud. Il le méritait. Sans aucun doute.
Cette année, c’était son tour ! Peu importe que ce soit pour le théâtre et pas pour un de ses romans. Elle venait d’être primée ! Ce mot lui semblait à la fois immense et étranger.
Elle s’approcha du miroir au-dessus du bureau. La robe noire, sobre, presque austère qu’elle avait choisie pour l’occasion révélait pudiquement la ligne délicate de ses épaules. Elle se passa la main sur la clavicule, comme pour vérifier que tout cela était réel. Son reflet lui renvoya l’image d’une femme mûre, élégante, sûre d’elle, mais ses yeux semblaient dire autre chose. Une tension. Une attente.
Dans la chambre voisine, derrière la porte communicante, il y avait « lui ».
Ils appartenaient à la même maison d’édition. Ils s’étaient croisés plusieurs fois, aux salons, aux signatures, aux réunions où l’on parle chiffres et projets en prétendant que seule la littérature compte.
Il avait cette manière de la regarder qui n’était ni insistante ni distraite. Une attention sympathique, presque fraternelle. Comme s’il souhaitait prendre tout son temps pour tester l’amitié avec elle.
Il lui avait dit quelques semaines auparavant :j’espère que nous irons ensemble à Lyon. J’aime cette ville. J’y vais souvent. Elle tisse des liens étranges aux odeurs pénétrantes. Ils avaient ri.
Cet après-midi aussi, lorsqu’elle avait raté une marche en montant sur scène et qu’il l’avait retenue par le bras. D’un peu trop près ? Un peu trop longtemps, peut-être.
Elle s’assit au bord du lit, enleva les épingles dans ses cheveux et les laissa glisser sur ses épaules en secouant la tête. La fatigue aurait dû la gagner. Mais quelque chose en elle vibrait, au contraire.
Une énergie nerveuse, presque charnelle, qu’elle avait oubliée depuis longtemps. Trop longtemps qu’aucune main ne s’était posée sur sa taille avec cette assurance douce qui dit : je te désire. Trop longtemps qu’elle n’avait pas senti contre elle la chaleur d’un corps, la surprise d’un souffle sur sa nuque. Elle avait appris à vivre sans. À sublimer. À écrire.
Elle sourit malgré elle. Ses romans parlaient d’amour avec une précision qui troublait ses lecteurs. On la disait fine observatrice du désir. Ironie délicieuse : elle décrivait des élans qu’elle ne vivait plus.
Son regard glissa vers la porte communicante. Elle se leva très lentement, comme si le simple fait de se mettre debout risquait d’éveiller quelque chose qu’elle ne pourrait contenir. La porte était là, anodine, une simple surface de bois clair. Mais elle ouvrait sur une possibilité vertigineuse.
La clé se trouvait de son côté. Elle se demanda si les hôtels placent toujours les femmes dans les chambres où se trouve la clé des portes communicantes. Si c’était une façon de s’assurer de ce fameux consentement qui met tous les mâles mal à l’aise depuis peu.
Elle y posa le bout des doigts, délicatement. Le métal était tiède, sans doute à cause de la chaleur de la pièce.
Elle imagina. Il devait être dans la chambre voisine, peut-être assis sur son lit, peut-être déjà débarrassé de sa veste, les manches retroussées.
Elle connaissait la ligne de ses avant-bras, la façon dont les veines affleuraient sous la peau quand il gesticulait en parlant. Elle imagina qu’il pensait à elle. Qu’il hésitait, lui aussi. Qu’il se demandait si la clé tournerait.
Un frisson la parcourut. Elle ferma les yeux. Dans son esprit, elle voyait la porte s’ouvrir sans bruit. Le regard surpris d’abord, puis ce demisourire qu’elle lui connaissait. Aucun mot. Pas tout de suite. Juste les gestes suspendus dans un silence chargé d’électricité.
Elle s’imagina avancer d’un pas. Sentir la proximité, cette zone infime où on pénètre dans l’aura de l’autre corps jusqu’à s’en approprier les pulsations.
Ses doigts se crispèrent légèrement sur la clé. Elle avait oublié combien l’attente pouvait être enivrante. Ce moment où rien n’est encore arrivé mais où tout est possible. Où le simple imaginaire suffit à faire battre le cœur plus vite.
Elle passa la main le long de son bras puis sur son cou, comme pour calmer la chaleur qui montait. Sa peau semblait plus sensible que d’ordinaire, réactive à la moindre caresse, fût-elle la sienne.
Elle sentit sous sa paume, au creux de sa gorge, le rythme accéléré de son pouls. Était-ce le désir ? Ou la peur ?
Elle ouvrit les yeux. Elle se pencha vers le miroir. Rien n’avait changé. Elle croisa le regard de cette femme respectable et respectée qu’elle était devenue. Pourtant, en regardant bien, elle reconnut cette lueur dans les yeux qui trahissait la tempête intérieure.
Elle pensa à sa réputation. À son image. À cette admiration toute neuve qui l’entourait depuis quelques heures. Une lauréate ne se rue pas dans les bras d’un homme qu’elle connait à peine pour céder à une impulsion ! Une femme de son âge — elle esquissa un sourire — ne se comporte pas comme une héroïne de ses propres livres.
Et pourtant. Pourquoi pas ? Elle avait tant donné à sa famille, à ses enfants, grands maintenant, qui avaient quitté le nid, à son ex parti depuis six mois s’éclater en Italie avec une jeunette à laquelle il avait fait un enfant…
Elle avait tant donné à l’écriture aussi. Aux tournées de dédicaces, aux conférences, à la vie publique. Elle avait tant retenu. Tant discipliné ses élans au nom de la cohérence, du travail, de la solitude créatrice. N’avait-elle pas le droit, ce soir, d’être simplement une femme qui désire ?
Elle s’écarta de la porte tentatrice et fit quelques pas dans la pièce, toujours pieds nus sur la moquette. La douceur du sol sous sa plante accentuait chaque sensation. Elle se sentait étrangement vivante. Intensément présente à ellemême. Prêter à prendre et à être prise.
C’était plus fort qu’elle. Elle se rapprocha à nouveau et posa l’oreille contre le bois. Rien. Ou presque rien. Un léger mouvement. Peut-être le froissement d’un drap. Peut-être son imagination.
Elle recula d’un pas, le souffle court.
Elle se représenta la scène avec netteté laissant monter l’excitation qui lui chauffait le ventre. La porte qui s’ouvre. Il l’attire doucement à lui. Pas de hâte. Pas de brutalité. Juste cette lenteur qui fait monter le désir comme une marée. Ses mains qui découvrent la courbe de son dos à travers le tissu. Sa bouche qui effleure sa tempe, puis descend, presque par inadvertance, vers sa joue,...