Chapitre 5 : La nuit où tout bascule
Nicolas réussit son examen final du Conservatoire avec brio.
Il revint à Beaulieu pour quelques semaines de transition, avant les grandes auditions pour intégrer une compagnie.
C’était un soir d’août, très chaud.
L’air vibrait encore du soleil de la journée.
La villa était plongée dans une demi-pénombre, seules quelques lampes diffusaient une lumière dorée.
- Je vais au studio, annonça Nicolas après le dîner. J’ai besoin de travailler une variation encore.
- Tu veux qu’on t’accompagne ? proposa Sébastien.
- Non, merci, ça ira. C’est mieux si je me concentre.
Théa tritura sa serviette.
Une phrase brûlait sur sa langue.
Il haussa un sourcil, surpris.
Manon et Sébastien échangèrent un regard silencieux.
Nicolas finit par acquiescer.
- Promis, dit-elle.
Le studio de danse était à quelques rues, dans une petite école de danse dont le professeur de Nicolas lui prêtait la grande salle lorsqu’il n’y avait pas cours.
Ils marchèrent en silence, les criquets accompagnant leurs pas, la mer en contrebas respirant doucement.
Une fois là-bas, Nicolas alluma les néons.
Le grand miroir renvoya leur reflet : lui, grand, musclé, concentré ; elle, plus fine, les yeux brillants.
- Tu peux t’asseoir là, indiqua-t-il en montrant un banc contre le mur. Je vais travailler la variation pour l’audition de l’Opéra.
- De l’Opéra… répéta-t-elle, comme si le mot était sacré.
Il lança la musique.
Un violon, un piano, un frémissement.
Puis il se mit à danser.
Théa sentit son cœur battre plus vite à chaque pas.
Il enchaînait les pirouettes, les sauts, les équilibres, les ports de bras.
Elle connaissait déjà presque tout par cœur.
Elle l’avait vu répéter certains passages, elle les avait refaits seule dans sa chambre.
Là, pourtant, quelque chose clochait.
Il rata légèrement un appui, vacilla.
La musique continua, implacable.
Il reprit, termina la variation en serrant les dents.
Le silence retomba, juste troublé par sa respiration haletante.
Avant même de réaliser ce qu’elle faisait, Théa se leva.
Nicolas se retourna, surpris.
Elle avala sa salive.
Il la fixa, bouche entrouverte.
- Comment… tu sais ça, toi ?
- Je te regarde… depuis longtemps, répondit-elle, presque inaudible.
- Tu as déjà vu cette variation ?
- Plusieurs fois, admit-elle.
- Et tu… tu comprends ça, juste en regardant ?
Elle haussa timidement les épaules.
- C’est… logique.
Il la détailla un instant, puis secoua la tête.
- Bon, montre-moi.
- Montrer quoi ?
- Ce que tu veux dire. Montre-moi avec ton corps.
- Non ! s’écria-t-elle. Je ne… je ne danse pas comme toi.
- Théa. Tu viens de corriger un port de bras, un appui que mon prof lui-même m’a à peine expliqué. Je veux voir. S’il te plaît.
Elle sentit ses mains trembler.
Elle prit une grande inspiration.
Elle s’avança au centre du studio.
Son reflet dans le miroir la surprit : elle se trouvait soudain plus grande, plus femme, dans ce lieu où son frère occupait habituellement tout l’espace.
Il obéit, toujours incrédule.
La musique démarra.
Théa ferma les yeux une seconde.
Quand elle les rouvrit, elle n’était plus la petite sœur timide.
Elle était danseuse.
Son corps partit dans la variation comme si elle l’avait répétée pendant des années.
Les pirouettes étaient nettes, les bras précis, les appuis sûrs.
Les pirouettes étaient nettes, les bras précis, les appuis sérs.
Elle exécuta le fameux passage.
Elle ouvrit le bras au bon moment, le regard ancré dans le miroir, l’axe parfaitement aligné.
Nicolas sentit son cœur se serrer.
Ce n’était pas seulement bon.
C’était… prodigieux.
Quand la musique s’arrêta, le silence fut presque violent.
Théa, essoufflée, se tourna vers lui, les joues en feu.
- Tu vois, c’était juste pour te montrer l’histoire du bras, balbutia-t-elle. Le reste, c’est sûrement pas…
- Théa, coupa-t-il.
Elle se tut.
Il la fixa, comme s’il la voyait pour la premiére fois.
- Tu n’as… jamais pris de cours, c’est ça ?
- Non, admit-elle. Enfin… à l’école, mais c’était juste de la danse moderne, et on faisait n’importe quoi…
- Ce que tu viens de faire n’a absolument rien à voir avec « n’importe quoi », la coupa-t-il. Tu as… tu as dansé ma variation… à la perfection.
Elle rougit davantage.
- Non, pas à la perfection, je me suis trompée sur un passage.
- Où ? demanda-t-il, sincèrement curieux.
- Sur la liaison après le deuxième tour en l’air, répondit-elle sans hésiter. J’ai marqué un peu trop le temps mais c’est un pas de garçon …alors.
Il la regarda, abasourdi.
Elle détourna les yeux.
Un silence.
Il s’approcha d’elle.
Elle haussa les épaules.
- J’avais peur.
- Peur de quoi ?
Elle le fixa, enfin.
Ses mots le frappèrent en plein cœur.
Elle eut un léger tremblement.
Il la regarda, surpris par l’intensité de ses yeux.
Elle hésita.
Puis hocha la tête, avec une lenteur solennelle.
- Oui.
- Tu es sûre ? Ce n’est pas juste un jeu, Théa. C’est dur.
C’est exigeant. Ça fait mal. Tu devras te battre.
- Je me suis déjà battue, répondit-elle. Toute seule. Dans ma chambre. Sans rien dire.
Il ferma brièvement les yeux, comme pour encaisser ce qu’il venait d’entendre.