: Jean-Claude Giorgini
: Les étoiles de beaulieu Deux villes, une danse, un amour qu'on croyait impossible
: Books on Demand
: 9782322610198
: 1
: CHF 8.80
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: French
: 358
: Wasserzeichen
: PC/MAC/eReader/Tablet
: ePUB
À Beaulieu, entre la mer et les bougainvilliers, deux jeunes danseurs grandissent sous le même ciel. La scène les appelle, la ville les sépare, la danse les réunit. De la douceur de la Méditerranée aux nuits d'Amsterdam, leurs pas tracent une histoire que personne n'avait prévue. Mais quand le coeur mène la danse, jusqu'où peut-on le suivre ? Un roman d'amour et de lumière, où chaque pirouette rapproche un peu plus de la vérité.

Danseur Étoile, professeur et maître de ballet de centres chorégraphiques nationaux Maître de ballet de saisons de Rudolph Noureev au London Coliseum de Londres Actuellement professeur au"GDC", Giorgini's Dance Center de Lavaur

Chapitre 5 : La nuit où tout bascule

Nicolas réussit son examen final du Conservatoire avec brio.

Il revint à Beaulieu pour quelques semaines de transition, avant les grandes auditions pour intégrer une compagnie.

C’était un soir d’août, très chaud.

L’air vibrait encore du soleil de la journée.

La villa était plongée dans une demi-pénombre, seules quelques lampes diffusaient une lumière dorée.

  • - Je vais au studio, annonça Nicolas après le dîner. J’ai besoin de travailler une variation encore.

  • - Tu veux qu’on t’accompagne ? proposa Sébastien.

  • - Non, merci, ça ira. C’est mieux si je me concentre.

Théa tritura sa serviette.

Une phrase brûlait sur sa langue.

  • - Je peux venir ? lâcha-t-elle enfin.

Il haussa un sourcil, surpris.

  • - Tu veux venir au studio avec moi ?

  • - Oui, répondit-elle. Je te regarderai. Je ne dirai rien.

Manon et Sébastien échangèrent un regard silencieux.

  • - Tu es sûre de ne pas être fatiguée ? demanda Manon.

  • - Non, je suis bien.

Nicolas finit par acquiescer.

  • - D’accord. Mais tu ne te moques pas, hein.

- Promis, dit-elle.

Le studio de danse était à quelques rues, dans une petite école de danse dont le professeur de Nicolas lui prêtait la grande salle lorsqu’il n’y avait pas cours.

Ils marchèrent en silence, les criquets accompagnant leurs pas, la mer en contrebas respirant doucement.

Une fois là-bas, Nicolas alluma les néons.

Le grand miroir renvoya leur reflet : lui, grand, musclé, concentré ; elle, plus fine, les yeux brillants.

  • - Tu peux t’asseoir là, indiqua-t-il en montrant un banc contre le mur. Je vais travailler la variation pour l’audition de l’Opéra.

  • - De l’Opéra… répéta-t-elle, comme si le mot était sacré.

Il lança la musique.

Un violon, un piano, un frémissement.

Puis il se mit à danser.

Théa sentit son cœur battre plus vite à chaque pas.

Il enchaînait les pirouettes, les sauts, les équilibres, les ports de bras.

Elle connaissait déjà presque tout par cœur.

Elle l’avait vu répéter certains passages, elle les avait refaits seule dans sa chambre.

Là, pourtant, quelque chose clochait.

Il rata légèrement un appui, vacilla.

La musique continua, implacable.

Il reprit, termina la variation en serrant les dents.

Le silence retomba, juste troublé par sa respiration haletante.

  • - C’est nul, maugréa-t-il. Je n’arrive pas à tenir ce passage. Je ne comprends pas pourquoi.

Avant même de réaliser ce qu’elle faisait, Théa se leva.

  • - Tu ouvres ton bras trop tôt.

Nicolas se retourna, surpris.

  • - Quoi ?

Elle avala sa salive.

  • - Ton bras gauche. Tu l’ouvres trop tôt. Du coup, tu perds un peu ton axe, et ton poids part un peu sur le côté. C’est pour ça que tu vacilles.

Il la fixa, bouche entrouverte.

  • - Comment… tu sais ça, toi ?

  • - Je te regarde… depuis longtemps, répondit-elle, presque inaudible.

  • - Tu as déjà vu cette variation ?

  • - Plusieurs fois, admit-elle.

  • - Et tu… tu comprends ça, juste en regardant ?

Elle haussa timidement les épaules.

- C’est… logique.

Il la détailla un instant, puis secoua la tête.

  • - Bon, montre-moi.

  • - Montrer quoi ?

  • - Ce que tu veux dire. Montre-moi avec ton corps.

  • - Non ! s’écria-t-elle. Je ne… je ne danse pas comme toi.

  • - Théa. Tu viens de corriger un port de bras, un appui que mon prof lui-même m’a à peine expliqué. Je veux voir. S’il te plaît.

Elle sentit ses mains trembler.

  • - Tu promettais de ne pas te moquer, rajouta-t-il doucement.

Elle prit une grande inspiration.

  • - D’accord. Mais tu ne dis rien. Et tu ne ris pas. Et si je suis complètement ridicule, tu oublies tout.

  • - Promis, dit-il.

Elle s’avança au centre du studio.

Son reflet dans le miroir la surprit : elle se trouvait soudain plus grande, plus femme, dans ce lieu où son frère occupait habituellement tout l’espace.

  • - Tu peux… remettre la musique ? demanda-t-elle.

Il obéit, toujours incrédule.

La musique démarra.
Théa ferma les yeux une seconde.

Quand elle les rouvrit, elle n’était plus la petite sœur timide.

Elle était danseuse.

Son corps partit dans la variation comme si elle l’avait répétée pendant des années.

Les pirouettes étaient nettes, les bras précis, les appuis sûrs.

Les pirouettes étaient nettes, les bras précis, les appuis sérs.

Elle exécuta le fameux passage.

Elle ouvrit le bras au bon moment, le regard ancré dans le miroir, l’axe parfaitement aligné.

Nicolas sentit son cœur se serrer.

Ce n’était pas seulement bon.

C’était… prodigieux.

Quand la musique s’arrêta, le silence fut presque violent.

Théa, essoufflée, se tourna vers lui, les joues en feu.

  • - Tu vois, c’était juste pour te montrer l’histoire du bras, balbutia-t-elle. Le reste, c’est sûrement pas…

  • - Théa, coupa-t-il.

Elle se tut.

Il la fixa, comme s’il la voyait pour la premiére fois.

  • - Tu n’as… jamais pris de cours, c’est ça ?

  • - Non, admit-elle. Enfin… à l’école, mais c’était juste de la danse moderne, et on faisait n’importe quoi…

  • - Ce que tu viens de faire n’a absolument rien à voir avec « n’importe quoi », la coupa-t-il. Tu as… tu as dansé ma variation… à la perfection.

Elle rougit davantage.

  • - Non, pas à la perfection, je me suis trompée sur un passage.

  • - Où ? demanda-t-il, sincèrement curieux.

  • - Sur la liaison après le deuxième tour en l’air, répondit-elle sans hésiter. J’ai marqué un peu trop le temps mais c’est un pas de garçon …alors.

Il la regarda, abasourdi.

  • - Tu es une danseuse née, murmura-t-il. Tu comprends la danse comme si tu l’avais toujours pratiquée.

Elle détourna les yeux.

  • - Je… j’ai juste répété ce que tu faisais.

  • - Combien de fois ?

  • - Je ne sais pas. Beaucoup.

Un silence.

Il s’approcha d’elle.

  • - Pourquoi tu ne m’as rien dit ?

Elle haussa les épaules.

  • - J’avais peur.

  • - Peur de quoi ?

Elle le fixa, enfin.

  • - De ne pas être à la hauteur. De ne pas… être comme toi.

Ses mots le frappèrent en plein cœur.

  • - Théa, de nous deux, ce soir, c’est toi qui as dansé comme si ta vie en dépendait.

Elle eut un léger tremblement.

  • - Ma vie, elle dépend de toi, murmura-t-elle presque sans s’en rendre compte.

Il la regarda, surpris par l’intensité de ses yeux.

  • - Alors, dit-il doucement, on va faire les choses bien.
    Tu veux danser, vraiment ?

Elle hésita.

Puis hocha la tête, avec une lenteur solennelle.

  • - Oui.

  • - Tu es sûre ? Ce n’est pas juste un jeu, Théa. C’est dur.
    C’est exigeant. Ça fait mal. Tu devras te battre.

  • - Je me suis déjà battue, répondit-elle. Toute seule. Dans ma chambre. Sans rien dire.

Il ferma brièvement les yeux, comme pour encaisser ce qu’il venait d’entendre.

  • - Alors je vais t’aider.
    Je vais t’enseigner.
    Tout ce que je sais.
    Tout ce que j’ai appris.

  • - Tu ferais...