PETITES PRIÈRES
J’aimerais le croire que c’est vous Vous qui avez semé ces fleurs que j’aime dans les champs Dans les campagnes quand je marche Seul et perdu Que la nuit tombe sur moi en plein soleil Qui m’obscurcit m’abat me blesse Semé ces fleurs que personne ne cueillera Ni moi qui les admire
Leur vie vaut bien la mienne avez-Vous dit.
Ces petites fleurs blotties cachées sous les fourrés Sont là pour nous sont là pour vous surtout Puisque nous les ignorons Puisqu’ aucun regard d’homme ne les caresse Puisque des pas les écrasent Puisque des faux les coupent Puisque des soleils les tuent Puisque des hivers les glacent Puisque les vents et les poussières, les pluies et les saisons.
J’aimerais le croire que c’est Vous, Vous qui à chaque heure Parlez dans le balancement des arbres Dans le bruissement des étés Dans les senteurs des clartés lourdes.
Dites-moi que ce coeur qui saigne là, c’est le vôtre Dites-moi que cette terre qui pleure là, c’est la Vôtre aussi Que ces enfants qui meurent là sont les Vôtres aussi Et les mers et les usines, les prisons et tous ces hommes durs.
2 juillet 2003
Mon dieu vais-je encore une fois vous parler, vais-je encore faire comme si . . . Comme si vous aviez fait cette terre froide d’automne et de solitude, Comme si vous nous aviez aidé à y mettre un peu de paix et de beauté, Comme si vous aviez pensé quelquefois à nos soucis, à nos tourments, parlé de nos cruautés et de nos faiblesses, Comme si vous aviez envoyé les souffrances et les apaisements sur cette terre, Comme si vous aviez entendu nos cris de haine et les délires de nos folies, Comme si vous éprouviez un peu d’amour pour nous qui sommes faits de cette chair mortelle et pourrissante en cette terre, Comme si nous pouvions aimer un peu les gens qui nous entourent et leur donner un peu de notre vie, Comme si nous pouvions aimer notre propre souffrance, et les tortures, Comme si nous pouvions voir votre ciel au-delà des éclats en nos aveuglements, Comme si nous étions dignes de respirer l’air de votre ciel . . .
Mon dieu j’aimerais vous parler mais vous n’existez pas.
Car quel dieu serait digne d’ être le dieu des hommes ? Mon dieu j’aimerais vous parler mais je n’existe pas.
Car quel homme serait digne d’ être votre créature ?
Mon âme est un désert où des villes ont brûlé.
Mon âme est un désert où des enfants sont morts.
19 / 11 / 2003
POUR C. A.
Jamais, mon dieu, Jamais je ne pourrai dire à ce monde adieu !
Ici j ’ ai tant et trop aimé Sans savoir jamais Ce que c ’est qu ’aimer.
Ai – je bien pu aimer un peu Comme vous avez aimé ?
Les chants des oiseaux sont la musique de votre terre éteinte.
Ici j’ai tant prié Sans savoir même ce que c ’est que prier Sans avoir même espoirDe moins de choses noires, De choses reniées ni d ’ êtres oubliés.
Les arbres sifflent aussi dans l’hiver décharné qui nous tord.
Ici j ’ai tant cherché Au – delà des tombeaux des trésors Avec mes mains et les putréfactions Et les racines et les remords
Et ce moment d ’ aurore En ces paradis de lumière.
Les longs champs tremblent en leur espace d ’air offert au ciel.
Jamais, mon dieu, Jamais je ne pourrai dire à ce monde adieu !
Sous le brouillard nos âmes suent Serrés nos coeurs pressés de sang Qui goutte à goutte tombe au ciel.
4 décembre 2003
Pour L. M.
Seigneur, je ne veux pas aller au paradis !
Quand la terre trop mûre se sera comme un fruit fendue Que dieu arrivera avec sa pelle et sa brouette Que le moment sera venu pour nous tous de nous lever Ressuscités Que la troupe joyeuse fera résonner les cantiques
Seigneur, je crois bien que le paradis n’ est pas fait pour moi, J ’aime trop cette terre et les arbres, l ’air et le ciel aussi Vus d ’ici.
Il restera peut-être un endroit pour moi un seul petit endroit un tout petit endroit à l ’écart Le seul peut-être que vous aurez oublié, Car votre travail sera grand de tout remuer, de tout visiter, de tout vivifier !
Le paradis, Seigneur, je crois que c ’est bien trop beau pour moi.
Non, décidément, je ne m ’y sentirai pas à l ’aise, Même entouré des amis d ’autrefois.
Et personne, non, personne ne pourra vous reprocher un petit oubli ! Après tout, peut-être connaissez-vous la fatigue et l’ impatience Comme nous Peut-être en aurez-vous assez fait pour cette fois, Peut-être penserez-vous avoir assez peiné pour ces hommes Qui vous en ont tant fait voir Qui vous ont donné tant de peine tant de tristesse
des larmes de colère des larmes de désespoir. . .
Car, Seigneur, toute cette lumière céleste pourrait m’anéantir, Oui, comme ces bêtes qui ne supportent que la nuit, comme ces pauvres gens qui ne croient plus à la vie, comme ces enfants qui meurent sitôt que nés.
Je veux être oublié sur cette terre Je veux rester le gardien des vallées des rivières, des arbres et des chemins déserts
Car Seigneur, il faudra bien que quelqu’un passe de temps à autre auprès des tombeaux vides, il faudra bien quelqu’un pour surveiller les déserts du vieux monde si froid, pour encore admirer les vieilles cités mortes !
Seigneur, je ne veux pas aller au paradis !
Je le sais bien que vous n’aimez pas tricher,
que vous n’aimez pas mentir ou tromper et qu’on ne peut rien vous cacher. . .
Alors quand vous me trouverez au fond de ma tombe,
faites comme si de rien n’ était, s’ il vous plaît, faites semblant de ne pas me voir, faites semblant de m’oublier !
Je vous en prie, laissez-moi là blotti, Je ne veux pas aller au paradis !
8 / 12 / 2003
pour R. S.
Vous allez encore penser : « Il m’ énerve, celui-là à la fin, à toujours m’importuner, me déranger avec ses lamentations et son bla-bla-bla ! J’ ai autre chose à faire, moi ! Il croit sans doute qu’ il est seul au monde à avoir des soucis ! Il croit certainement que les miracles, je les fais comme ça, à la demande, et hop ! Tout qui s’arrange d’un coup ! . . . Non mais c’est énervant, quoi ! J’ en ai par-dessus la tête ! ».
Oui c’est vrai mon dieu, je l’avoue : comme je ne sais pas vraiment à qui je parle, comme je ne sais pas du tout si vous m’écoutez, ni même si vous existez ( j’ espère que vous n’êtes pas vexé ! ), j’ai nettement tendance, c’est vrai, à en rajouter, à grossir les choses, à les répéter même, à bien tout dire pour ne pas risquer d’ oublier un important détail. C’est normal, quoi, ne m’en veuillez pas de ne pas trop savoir ce qu’ il faut dire ou pas, comment il faut le dire, s’ il faut être bref ou non, oui, ne m’en veuillez pas, ce n’est pas tous les jours que je parle à un dieu ! Si je suis trop long, si je passe des heures et des jours à vous parler, je risque de le regretter si vous n’existez pas : que de temps perdu ! Au contraire, je risque de paraître ridicule et mesquin si je suis trop rapide, et l’on se moquerait de moi de croire capter votre attention avec si peu !
Alors, voilà, il me faut donc parlersimplement. Mais, vous allez rire, c’est une chose que je n’ai jamais su faire ! Ou bien je parle de choses très compliquées et étendues. Ou bien le plus souvent je ne parle pas, je passe alors mon temps à penser, ce qui revient au même pour les gens - mais pas pour vous naturellement, qui lisez dans les pensées, bien sûr - et ça doit bien vous occuper d’ailleurs . . . Donc il me faut essayer de vous parler tout naturellement – et ça me fatiguera beaucoup moins.
A propos, tout ça me fait oublier ce que j’avais à vous dire ! Je sens que vous allez vous moquer de moi, parce que normalement on n’a que l’embarras du choix pour trouver un sujet de conversation, surtout avec vous. Il est vrai que depuis le temps, j’ai beaucoup réfléchi, et que j’ai avec vous des tas de problèmes à régler, ce qui risque de vous donner la migraine - à supposer que vous avez une tête pour ça. D’ailleurs, ça me la fait tourner à moi, la tête, toutes ces questions qui me passent et repassent à l’esprit – à supposer que j’en aie un. Si bien que ça va si vite, si vite, que je ne sais par où commencer !
Faut-il choisir en premier le sujet le...