PARTIEDEUX
Georgi&Tari
J’ai côtoyé Ari pendant une bonne partie de ma vie. Il était Juste un temps durant, et je n’étais pas le dernier à connaître ses activités. La charité l’avait envahie, au point même que ceux qui l’avaient élu, ont dû faire quelques cauchemars, en se revoyant élire un humain si généreux. L’homme qu’il était a disparu le jour où son frère est devenu le papa de sa première nièce : Abi. Son aura autoritaire que dégagèrent lui et ses sbires s’est amenuie au fil du temps. C’était la première couche. La seconde, lorsque sa deuxième nièce vint au monde : Ani. Il s’est retrouvé bouleversé par ses supérieurs, on l’obligeait à forcer les embaumements, autrement dit, forcer la mort pour recouvrer l’aura des justes d’antan auprès des familles du village.
Le sable était l’outil parfait. Les messages étaient éphémères et la surface aux abords de nos falaises bien trop immenses.
À son minimum, l’eau n’était qu’une illusion, la marée emportait tout. Loin, loin, loin.
« Une balade sur le sable, ça te dit fiston ?
— Je finis, me répondit Tari.
— Décolle-moi tes yeux de ce bouquin, tu finiras en rentrant. »
Tari était obsédé par les volcans, sa pile de livres lui servait de tabouret. Mais, c’étaient toujours mieux les volcans que cet Ordre à la con, pensais-je – et je le pense toujours.
La marée remontait, mais on avait encore du temps pour s’éloigner. Tari prenait avec lui un sceptre en bois, orné d’une boule d’albâtre soigneusement polie. J’ai ramené cet objet après avoir travaillé sur les plateaux, là où poussent les arbres. Son rôle de magicien-gardien, tout le monde le connaissait, les gens se prosternaient devant lui à son passage et le remerciaient pour sa force et son travail – j’étais bien obligé de rentrer dans son jeu. Sur le sable, il dessinait librement, s’exprimait en esquissant des volcans ici et là.
« Ne t’éloigne pas, lui disais-je en direction de mon bain.
— Papa ! m’appela-t-il. Viens, viens !
— Quelle connerie il a fait encore, je ne peux pas me baigner tranquille.
— C’est écrit quoi ? C’est joli. » dit-il.
En rejoignant Tari, j’ai été sans doute moins surpris que lui. Le genre de message qu’Ari m’avait décrit. Une demi-lune, un rectangle pour l’âge et un trait vertical pour le sexe. La prochaine victime avait été choisie.
« Ils veulent que j’embaume une femme avant la nouvelle lune.
— Et si aucune femme ne meurt ? demandais-je à Ari.
— À moi de me débrouiller, dit-il les yeux vidés de tout espoir.
— Ils veulent te faire agir contre tes engagements.
— Quand j’y pense, elles pourraient être mes nièces, si elles étaient plus âgées. Je ne peux pas tuer, tuer quelqu’un qui est aimé aussi fort que l’amour que jeporte à mes nièces. Quelles souffrances vivront les aimants, quelles souffrances ressentirais-je si l’une d’elles mouraient ? Y penser m’est déjà assez douloureux comme ça, me confia-t-il.
— N’obéis pas. Ils ne pourront rien te faire. » finis-je par lui dire en regardant le haut de son crâne, car baissé.
*
« Je vais sur le sable, vieux.
— Vieux ? Je ne suis pas vieux. Rentre avant la nuit. »
Ne plus avoir mon vieux dans les pattes m’a fait pousser de bonnes ailes, mais je ne sais toujours pas voler.
Un jour viendra la fille que j’attends tant, une amoureuse, une amie, une partenaire pour la vie. Un, deux, trois enfants, moins ou plus, aucun. En bon acteur, je lui offrirais un beau spectacle lors de notre première rencontre – ma tête est un vrai chantier, je suis fou.
C’est quand même beau, par ce temps clair. Mon sable. Ma mer. Mes falaises. Encore un dessin, demilune, triangle, bâton vertical.
« Il fait quoi lui à courir vers la falaise. » prononçaisje à voix haute.
J’ai pris la direction de la silhouette que je venais d’apercevoir. Elle s’est enfoncée dans un champ de roches blanches, hautes de deux mètres au moins. J’entendais des bruits devant, à gauche, derrière-moi…
« Bouge pas ! dit une voix inconnue. Reste à terre. Qu’est-ce que tu as lu, dis-moi ?
— Il est de vous le dessin ? dis-je en essayant d’apaiser cette tension nouvelle.
— Tu ne sais pas les lire. Ton père ne t’a rien dit à ce sujet ? me questionna cette voix féminine.
— Parce qu’il aurait dû ?
— Cela m’importe peu. Écoute, tu connais l’Ordre, le Juste, tout ça ?
— Ouais.
— Simplement, ton père nous est hostile, il sait les lire, lui, nos symboles. Il n’est pas seul à savoir les déchiffrer. Deux autres hommes également, me dit-elle.
— Tuez-les s’ils vous gênent ? Enfin, c’est ce que je ferais moi, si j’étais vous, fis-je à la fille derrière moi.
— T’es pas futé comme garçon. Les trois clampins sont très proches du Juste. Si on ne les évince pas, on tombera à coup sûr, le Juste se fait monter la tête.
— Bonne tactique, je reconnais. La marée monte, on va finir les pieds dans l’eau si on ne bouge pas.
— Lève-toi, et tourne-toi vers moi. » conclue-t-elle.
J’avais identifié le sexe de la personne avec qui je dialoguais. Ce n’était pas le mien. Une première fois depuis un bout. Je me retournai alors.
Elle avait des cils ouvrant sur des yeux verts scintillants, des lèvres droites et étirées. Elle m’a embrassé. Une seconde, deux secondes, trois, quatre, cinq. Puis elle m’a dit :
« Suis-moi. »
Elle m’a emmené vers la falaise, puis à travers un passage étroit, nous l’avons pénétrée. Je ne pouvais plus faire marche arrière. J’étais dans l’Ordre, j’étais amoureux.
*
Est venu le moment de me séparer de mon petit bébé, mon beau bijou : mon troquet.
« Dernier jour vieille machine ! me dit un bon ami.
— Jagui, m’exclamais-je dès le premier son de sa voix. Mon premier et dernier client. Le plus fidèle !
— Tu attends du monde ?
— Quelqu’. La plupart est passée dans la semaine pour échanger un dernier verre et quelques mots. Je n’ai jamais autant bu que ces derniers temps. Mali et les enfants ne sont pas avec toi ? lui demandais-je.
— Elles sont parties accompagner Ari à la Maison. Vu pour la dernière fois hier soir, mon petit. Jamais je n’aurais pu lâcher sa main si je l’avais vu ce matin. Je suis sorti sur la plage ce matin, laissant le ressac me frapper les chevilles, me dit-il se forçant à sourire.
— Je te sers ? lançais-je.
— Non, pas aujourd’hui, mon brave. N’empêche, heureusement qu’on a arrêté. Pendant une période, on ne faisait plus que ça, boire.
— Les enfants sauvent des vies. »
J’étais bien ravi derrière mon comptoir, à voir Jagui pour la dernière fois ici. Je le voyais reluquer ce décor, comme si c’était la dernière.
« Tari va savoir gérer, tu penses ?
— Ani va le gérer, tu veux dire ! Bien sûr, il peut reprendre l’affaire, il a pris du galon depuis qu’il est revenu et qu’il a quitté cette fille. »
Jagui, jamais je ne pourrais te le dire. Tari a fait du mal, beaucoup de mal. Encore aujourd’hui, j’ai du mal accepter ça.
*
« La porte est ouverte, je sais que tu somnoles derrière le bar. C’est moi, papa. »
Je sais qu’il a pour habitude de se planquer derrière en attendant ses clients.
« Et tu réapparais comme ça ? me lança-t-il. Tu repasseras.
— Non, t’es pas un adulte si tu refuses de me parler, dis-je à mon père avec une fierté que j’étais allé chercher je ne sais où. Affronte-moi de vive voix pour une fois, je ne suis plus un gosse. Je dois te toucher quelques mots. »
Je l’ai entendu souffler, puis pousser des bras et de la voix pour se redresser.
« Ah ! Voilà que tu parles comme un homme maintenant. Raconte-moi. »
Je lui ai raconté patiemment mon aventure.
« Une fois, je suis descendu me balader sur la plage, j’ai revu les...