: Claude Lemasson
: Nos humbles voisins et autres nouvelles
: Books on Demand
: 9782322649471
: 1
: CHF 3.90
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: Gegenwartsliteratur (ab 1945)
: French
: 98
: Wasserzeichen
: PC/MAC/eReader/Tablet
: ePUB
Dans ce texte à la fois intime et ironique, l'autrice transforme un biscuit ordinaire - le thé brun - en véritable madeleine sociologique. A travers trois générations d'amateurs, elle explore la manière dont un goût alimentaire se transmet, moins par raffinement que par habitude, économie et attachement affectif. Le biscuit devient ainsi un marqueur discret de classe, de prudence domestique et de continuité familiale. Sous couvert d'un inventaire gourmand, le texte propose une méditation douce-amère sur le temps qui passe, la fidélité aux plaisirs simples et la difficulté de résister à la logique commerciale. Une prose digressive qui élève le trivial au rang de sujet littéraire et invite le lecteur, biscuit en main, à interroger ses propres rituels. Les 15 nouvelles qui composent ce recueil offrent autant d'explorations de nos vies, dans leur grandeur et leurs petites émotions quotidiennes. 7 poèmes en vers libres, tour à tour enjoués et mélancoliques, gais ou sarcastiques, clôturent l'ouvrage, à la façon dont une signature parachève une oeuvre, en en révélant sur son auteur parfois bien plus que d'interminables discours.

Après plus de vingt ans dans l'informatique, l'autrice a choisi de se consacrer entièrement à l'écriture. Passionnée par la langue, la mémoire et les histoires en apparence sans éclat, elle explore à travers ses textes les émotions suscitées par le quotidien, et les traces parfois indélébiles qu'il laisse derrière lui.

Mon père, mon mari, mon fils et les Thé Brun


Parvenue à cette étape de ma vie, il m’est désormais impossible d’apercevoir un paquet de thé brun sans aussitôt penser à mon père et à mon mari. Bientôt, je penserai également à mon fils car, comme ses ascendants, il en est devenu très friand. Je n’ai jamais bien compris ce qu’ils trouvaient d’exceptionnel à ces biscuits. Leur secret réside peut-être dans leur simplicité. Pour mon père, je suppose que leur coût modeste a également joué un rôle important car, quand il a commencé à les consommer, c’était un jeune adulte économe, habitué par son milieu familial à ne pas jeter l’argent par les fenêtres. S’ajoute à cette influence celle, probable, de ma mère : marié à 21 ans, il a très tôt désiré avec elle mettre de l’argent de côté pour un jour acquérir une maison _ et puis payer des études aux enfants dont l’un, mon frère, était déjà « en route » au moment de leur union. Sans compter cet atavisme paysan consistant à toujours avoir des réserves, même minimes, pour faire face aux coups durs et autres imprévus dont la vie s’amuse à tourmenter les pauvres mortels.

A eux deux, pendant qu’ils rêvaient de devenir propriétaires puis, ceci fait, de finir de rembourser leur prêt contracté sur 20 ans, ils s’accordaient un goûter le samedi après-midi en partageant un sachet de 12 gâteaux. En semaine, ils ne se voyaient que le soir, après une longue journée de travail et c’était parfois devant la télévision, la vaisselle terminée et toutes les affaires rangées, qu’ils les grignotaient. Sagesse et prudence donc, ont contribué à cette prédilection. Maintenant qu’ils sont à la retraite et assurés d’un revenu fixe, ils consentent à plus de gourmandise et plus de dépenses, d’autant qu’ils goûtent tous les jours et manger les mêmes biscuits du lundi au samedi serait bien monotone. Le dimanche, ils achètent des gâteaux à la boulangerie alors ils ne mangent peut-être rien entre le déjeuner et le dîner _ je l’ignore, ne vivant plus avec eux depuis trois décennies et ne leur ayant jamais posé la question.

Rien de semblable pour mon mari : il savoure les Thé brun sans inquiétude pour son compte en banque et sans considération excessive pour leur composition, pourtant assez déplorable. Il les aime, la question est donc toute réglée. Cela va au point que quand j’en achète après une période d’abstinence de plusieurs semaines ou mois, il les dévore avec une gourmandise accrue et me répète, aussi candide qu’un enfant qui découvre le chocolat ou la pâte à tartiner : « Qu’estce que c’est bon, mais qu’est-ce que c’est bon. ». Agacée par ce gentil rabâchage ou attendrie par cette simplicité, selon mon humeur, je réponds que oui, on sait, ce sont les meilleurs biscuits du monde, avec un nutriscore caché, mais que bon, on ne va pas en faire une histoire ou un plat. Ce à quoi il me réplique parfois, avec ce besoin irrépressible de rappeler des évidences (Il m’en a parlé si souvent qu’à moins d’un choc violent sur la tête ou d’une maladie neuro-dégénérative affectant la mémoire, je ne saurais l’oublier.), qu’il adore ce gâteau confectionné à base de thé brun trempés dans du café, que personnellement je n’apprécie pas du tout (le gâteau, car pour les thé brun, je peux en manger et trouve même qu’ils s’assortissent très bien à une compote ou à une salade de fruits.), d’autant qu’il présente l’inconvénient, significatif pour une cuisinière, de nécessiter des oeufs ultra-frais puisqu’il n’y a pas de cuisson. Non, quant à préparer un dessert avec ces biscuits, je préfère de loin la recette du crumble.

Mystère de la génétique, hasard ou contagion psychologique, mon fils s’est lui aussi mis à adorer les thé brun, si bien que maintenant je les achète pour eux deux. Ma fille les apprécie mais conserve assez de recul et de bon sens pour leur préférer d’autres biscuits, plus coûteux mais, j’abonde en son sens, plus savoureux, en particulier si leur composition intègre du chocolat, même de médiocre qualité. Je soupçonne ma mère de partager ce jugement plus objectif. Pour mon mari, il est impossible de le raisonner : il a décidé que c’étaient ses biscuits favoris, et ne remettra pas ce précepte en question.

Trois générations d’amateurs, c’est déjà bien.

Il y a fort à parier que d’autres familles ont érigé un culte en l’honneur d’autres gâteaux industriels, à commencer par ceux du même type commercialisés par la même société : les petits bruns et les fameux « petit beurre », eux aussi conditionnés en sachets en plastique transparent de douze biscuits. Chaque variété expose le consommateur à des choix cornéliens : les premiers contiennent de l’huile de palme (et du blé français, comme si ceci compensait cela…) mais moins d’additifs que les « thé », et les seconds ce composant honni par les végétaliens soucieux du bien-être animal ou de leur taux de mauvais cholestérol (ou les deux), à savoir le beurre _ et tant pis pour les forêts tropicales, on ne peut jamais satisfaire tout le monde. Grâce à une équipe de communication zélée et performante, le fabricant ne manque pas de rappeler que l’emballage extérieur, en « papier issu de forêts gérées durablement », est « entièrement recyclable », et qu’il travaille sur une « alternative » satisfaisante au plastique, pour l’heure jugé incontournable afin de « préserver le bon goût de vos biscuits » Avec ça, nul ne pourra se plaindre d’être mal informé.

Ce regroupement en sachets de douze unités constitue d’ailleurs l’originalité de la gamme et incite davantage au partage que les lots n’en contenant que quatre ou cinq, ou pire, une : ceux-là prônent l’individualisme, chaque enfant ou adulte se voit insidieusement encouragé à savourer tout seulsa tartelette,sa madeleine,son « mini » cake, muffin, ourson, pain au lait, et à ne faire aucun effort d’adaptation aux goûts légèrement différents de son copain ou de sa petite soeur. Surcroît de plastique et inadéquation potentielle de la taille de la portion à l’appétit d’un côté, respect des préférences gustatives de l’autre, s’équilibrent-ils ? Dans quel cas, gaspillons-nous ou économisons-nous davantage de produit : quand nous nous forçons à « finir » le paquet/ la portion ou au contraire quand nous nous empêchons d’en ouvrir un ou une autre ? Une seule constante mathématique : les emballages individuels s’accompagnent d’une augmentation significative du prix au kilo, le volet « pratique » mis en avant par le fabricant étant censé compenser le surcoût payé par l’acheteur. Et puis, après tout, celui-ci doit apprendre à lire une étiquette, non ?

Parmi les autres biscuits secs classiques, ancestraux (ne nous emballons pas : à l’échelle de quelques générations uniquement), la fameuse galette Saint-Michel, reconnaissable à sa forme circulaire et plus encore à son inimité dessin de l’archange terrassant le dragon : même sous une forme très stylisée, ce doit être le seul aliment produit en France à une échelle mondiale à oser présenter cette thématique religieuse. Je n’en connais pas d’autre, en tout cas. Tout pâlit en comparaison avec ce fier être surnaturel, forcément, à commencer par son « cousin », le sablé de Retz, au goût de noix de coco reconnaissable entre tous. Ma grand-mère maternelle achetait parfois des paquets de galettes ou de sablés, pour elle comme pour nous, et les rangeait dans un des tiroirs de la commode du salon : nous les grignotions en plein air lors des goûters ou le soir devant la télévision.

Les temps ont bien changé : alors qu’il n’existait qu’un seul type de galette durant mon enfance, le fabricant, pour se distinguer tant de la concurrence des autres marques que de celle, encore plus redoutable, des distributeurs, a depuis multiplié les variantes : galettes plus...