: Dominique Van Eecke, Christelle-Natacha Deblazy, Bouchra Guissi, Marie-Hélène Martinez
: 50
: Books on Demand
: 9782322668984
: 1
: CHF 7.00
:
: Gegenwartsliteratur (ab 1945)
: French
: 244
: Wasserzeichen
: PC/MAC/eReader/Tablet
: ePUB
Lorsque Eric a pris la route au volant de son car, avec à bord 50 femmes se rendant à une soirée de rencontres entre célibataires, il ne se doutait pas que la neige allait interrompre le voyage sur une aire d'autoroute. Notre petit monde se retrouve bloqué dans un hôtel durant 50 heures. 50 heures pendant lesquelles les 50 femmes de 50 ans environ vivant seules, vont se confier les unes aux autres, se mettant à nu.

Dominique VAN EECKE est un ancien pilote de chasse et de surveillance aéromaritime gardes-côtes. Président de l'association littéraires Plumes d'Azur, il promeut les auteurs régionaux du sud de la France en organisant des salons du livre. Il est l'auteur de cinq romans. Pour la première fois, il est à l'origine de ce roman écrit en collaboration avec d'autres autrices.

Elsa


Une jolie blonde d’une cinquantaine d’années, faisant penser à certaines actrices américaines du type Paye Dunaway, prend le micro et, d’un ton assuré, commence son récit. Elle semble très à l’aise de parler en public.

— J’ai cinquante-deux ans, et je vis seule depuis que mon fils est parti à Marseille suivre ses études universitaires. J’ai, moi aussi, fait des études de lettres modernes. C’est marrant, je lisais dernièrement que les boîtes de ventes de prêt-à-porter en recherchaient pour remonter le niveau de leurs vendeuses. C’est ce qui m’est arrivé. J’ai été recrutée par une grande marque espagnole pour être vendeuse. J’ai commencé à Brest, puis on m’a proposé une place à Paris, mieux payée, mais avec les loyers parisiens, ce n’était pas facile. Puis, rapidement, on me confia la gestion d’une boutique, puis deux ans après, la plus grande boutique dans le quartier de l’opéra. J’avais beaucoup de boulot : le matin à sept heures au cul des camions pour les réceptions, le soir tard pour remettre en ordre le magasin. Je me suis retrouvée confrontée à une nouvelle génération de vendeuses, celles qui travaillaient un mois, puis un mois de congé maladie, puis un mois d’absence, qui n’en avaient rien à foutre de ranger ce qu’elles avaient dérangé. Mon salaire plus les primes d’intéressements, sincèrement, cela faisait une belle somme, mais je les méritais. J’étais célibataire, je disposais de tout mon temps. Je fus vite repérée par les « chasseurs de têtes », vous savez ceux qui ont pour job de trouver des gens compétents pour les grosses boîtes. On me proposa une place de manageur pour installer des succursales en France pour une grande maison de prêt-à-porter américaine. J’étais très bien payée, mais je me déplaçais beaucoup. Et puis, deux événements sont intervenus dans ma vie, presque en même temps. Je fus convoquée par le directeur de la branche française qui me proposait un poste plus important, beaucoup mieux payé, et je devais m’occuper des pays limitrophes de la France. En fin de compte, il filait ma place à la fille d’un de ses copains, et moi, je n’avais plus grandchose à faire. En même temps, je rencontrai un beau mec dans une soirée : athlétique, les yeux bleus, un sourire ravageur et un baratin hors du commun. Je fus rapidement séduite, on s’installa dans un très bel appartement vers le Châtelet, il avait fondé une petite entreprise d’informatique, en définitive, ils étaient deux. Puis, un soir, il m’avoua être en instance de divorce, sa femme avocate était en Normandie, et... et... il avait quatre filles.

Le grand silence qui s’était installé à écouter l’intervenante est interrompu par un fond presque musical fait de soupirs, de manifestations d’étonnement.

— Mais il avait le chic d’embobiner tout le monde, et j’étais heureuse. En effet, je tombai rapidement enceinte. Je fis la déclaration à la Sécurité sociale, à mon employeur aussi. J’aurais dû être augmentée comme promis, mais ne voyant rien venir, je demandai à le voir. L’entrevue fut... sanglante, il me traita d’emmerdeuse, et termina l’entrevue par un : « Tu es virée ! » Il n’en était pas à sa première incartade vis-à-vis du droit du travail ; j’appris plus tard que la boîte mère le vira aussi. Je portai l’affaire aux Prud’hommes, ce fut vite jugé. Licenciement sans motif d’une femme enceinte, ce fut plusieurs dizaines de milliers d’euros que je reçus. Cela expliqua aussi pourquoi, lui aussi, fut viré. Mais j’étais avec mon nouveau compagnon, je pouvais souffler un peu, me reposer pour la venue de mon fils. À sa naissance, mon compagnon me dit qu’il avait des difficultés financières ; il avait perdu un gros contrat. On déménagea dans un appartement dans un arrondissement plus périphérique et plus petit. Quand je reçus le montant alloué par les Prud’hommes, je n’ai rien dit, j’ai gardé l’argent sur mon compte, dans un placement à mon nom, sécurisé. À la naissance de notre fils, mon mec était content. Enfin un fils après quatre filles ! Ses affaires n’étant pas brillantes, je retrouvai un job comme vendeuse dans une grande marque de thé. Mon job me plaisait, dans le quartier du Marais, on s’en sortait. Un jour, il me dit qu’on allait déménager. Il avait trouvé une place dans une grande firme d’informatique basée à Genève, mais qu’on habiterait à Annecy. Il trouva un bel appartement, mais je ne le voyais que le week-end. Je m’occupais de mon fils, tout allait bien. Je faisais des jobs à temps partiel pour arrondir les fins de mois, et puis, un jour, il m’annonça deux choses : il partait aux États-Unis et on déménageait pour un appartement plus petit, il avait des charges plus importantes avec ses filles poursuivant des études. Deux à trois fois par semaine, on l’avait au téléphone et puis je commençais à avoir des doutes. J’allai voir mon opérateur de téléphone pour savoir d’où venaient les appels. Il me confirma qu’ils ne venaient pas des USA, mais de Suisse. J’avais gardé le téléphone de la seule personne qui travaillait avec lui, un type sympa qui était venu passer un week-end avec nous à Annecy. Il fut content de m’avoir au téléphone, mais me dit qu’il était désolé pour la séparation avec Christian. « Comment la séparation avec Christian !? » Je pensais qu’il disait qu’il était aux USA. Rapidement il m’informa qu’il n’était jamais allé aux USA, mais qu’il vivait à Genève avec une nouvelle nana, elle attendait un deuxième enfant. Il me fallut un certain temps pour absorber ces informations. Je réfléchis pendant deux jours, dormant peu, puis je pris la décision qu’il fallait repartir. Je téléphonai au DRH de la dernière boîte où j ’avais travaillé, les vendeurs de thé, il était heureux de m’avoir au téléphone. Je lui demandai s’il avait besoin de moi, il me demanda où. La boîte s’était bien étendue au niveau des succursales, je voulais revenir dans le Sud, je tentai le banco en disant Toulon. « Tu tombes bien », me répondit-il, on pensait y ouvrir un magasin. Il enchaîna par : « Bon, on te connaît, on te donne carte blanche, tu prospectes et tu nous rends compte. » Cette communication me rendit tout mon courage, le lendemain je confiai mon fils à une amie et je débarquai à Toulon, ma ville natale. Je retrouvai une amie d’école qui tenait un magasin de confection. Elle me donna toutes les ficelles pour ouvrir un commerce, et, surtout, je tombais bien, le maire voulait redynamiser le centre-ville, il avait créé une zone franche. On avait des avantages conséquents au niveau des impôts et des taxes. Il y avait plusieurs pas-de-porte à céder, je me décidai pour un avec peu de travaux. La propriétaire m’indiqua que le premier étage était à louer avec le magasin. J’appelai ma direction, je leur envoyai des photos, je leur parlai de la zone franche, et aussi du premier étage. Ils me rappelèrent une heure après, ils étaient d’accord. En prime, ils louaient le premier étage que je pourrais occuper. Je pleurais presque, je rentrai à Annecy, et, le lendemain, j’allai voir un avocat. Je le connaissais un peu. Il entama une procédure pour officialiser la pension pour mon fils. Cinq jours après, Christian m’appelait, il avait reçu l’assignation et il était furieux. Je lui répondis simplement : « Il fait beau en ce moment à New York ? »

— Waouh, tu lui as bien cloué le bec à ce connard. Et après... ?

— Eh bien, il a fallu quatre mois pour aménager le magasin, faire tous les papiers, et rendre propre l’appartement du dessus. On arrivait fin juin, on déménagea, mon amie d’enfance m’aida beaucoup, ma boîte aussi, et l’ouverture du magasin eut droit à la presse locale. Rapidement, je me fis ma clientèle, des fidèles, et le bouche-à-oreille fonctionna. J’ai embauché une vendeuse, on a fait un petit salon de thé.

— Eh, tu nous donneras l’adresse... Au fait ton... euh... Ex?

— C’était lui qui payait le loyer d’Annecy, je ne l’ai pas averti que je partais, il a continué à payer pendant six mois pour rien.

— Ça, c’est la vengeance d’une...