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Il y a, dans certaines familles, des silences plus lourds que des cris. Des silences si anciens qu’on ne sait plus s’ils appartiennent aux vivants ou aux morts car ils se transmettent comme des héritages invisibles. Depuis que j’avais tracé l’arbre de ma lignée, ces silences semblaient remonter à la surface. Ils glissaient sur ma peau comme un frisson. Ils se logeaient dans ma gorge chaque fois que je prononçais le nom de ma grand-mère. Ils réveillaient une tristesse sans visage, une mélancolie qui surgissait sans prévenir, comme une vague venue d’un autre âge.
Un matin, en m’habillant, une pensée me traversa avec une telle netteté que j’en laissa tomber ma boucle d’oreille sur le carrelage :Et si ce chagrin n’était pas le mien ?
Karine m’attendait dans son cabinet. Lorsque j’arrivais, elle m’accueillit une tasse fumante entre les mains.
— Bonjour Sarah. Avez-vous apporté votre arbre ?
J’ai déplié l'immense feuille. Les lignes noires semblaient encore vibrer sous mes doigts. Karine observa longuement les prénoms, s’attardant sur ceux des femmes. Puis, d’une voix douce :
— Parlez-moi de votre grand-mère maternelle.
J’ai raconté le peu dont je me souvenais ou avais entendu. Sa beauté tranquille. Sa douceur. Son don de percevoir ce que d’autres ne voyaient pas. Mais également la déchirure : son rejet par sa belle-famille. L’exil intérieur qu’elle avait dû traverser, et dont ma mère avait hérité sans même en avoir conscience.
Karine hocha la tête, le regard grave.
— Certaines femmes ont été punies pour être différentes. Punies pour avoir porté un feu intérieur que leur époque ne comprenait pas. Peut-être craignez-vous, vous aussi, d’être rejetée si vous regardez trop profondément ?
Ses mots se sont déposés en moi avec la force d’une vérité que je taisais. Oui. J’avais peur de voir. Peur de ma différence. Peur d’être marquée du même sceau que celles d’avant. Peur du regard des autres, de leurs mots, de leurs jugements.
Karine me demanda ensuite quelle vision de la femme m’avait été transmise par mes parents. Je pris le temps de réfléchir. Malgré certaines notions attachées aux femmes qui m’avaient toujours dérangés — la soumission, la sorcellerie associée aux femmes, visions héritées en partie du cadre judéo-chrétien —, j’avais grandi avec une image profondément puissante de ce que signifiait être née femme.
Ce fut une prise de conscience inattendue : cette vision positive m’avait été surtout transmise par mon père. Je me souvenais de ses paroles, de la manière dont il m’expliquait pourquoi, dans notre culture, on appelait toutes les femmes, de la petite fille à l’aînée, « Maman ». Il parlait du respect dû à la femme, parce qu’elle incarnait le principe de vie. Il disait que la femme était en lien direct avec la Source, et qu’à ce titre elle était sacrée. Oui. Étonnamment, c’était lui, et non ma mère, qui m’avait nourrie de cette image lumineuse et souveraine du féminin.
Ma mère, elle, m’avait élevée dans le silence des gestes. Elle m’avait emmenée à l’église, m’avait appris la discipline et la foi, mais parlait peu des femmes de sa lignée. Mon père m’avait confié que, dans sa famille aussi, il y avait des personnes de pouvoir, et que ce pouvoir se transmettait principalement à travers les femmes. Elles étaient appeléesprincesses, un titre donné aux femmes issues de lignées nobles. Ma grand-mère maternelle était mystique et mon père l’aimait beaucoup. Ma grand-mère paternelle l’était aussi d’ailleurs. Elle voyait, disait-il, avec une clarté saisissante. On l’appelait l’Oracle. J’aurais hérité d'un don similaire. Mais, contrairement à elle, je l’avoue, je ne maîtrisais rien du tout. Ma grand-mère paternelle était une femme bienveillante et avait pris soin de ma mère lorsqu’elle était enceinte de moi.
Karine m’écoutait avec une attention presque palpable. Lorsque je terminai d’évoquer les paroles de mon père, cette manière qu’il avait eue de me transmettre une vision sacrée de la femme, elle resta silencieuse quelques secondes. Puis elle me dit, lentement :
— Vous savez, Sarah… Ce que vous décrivez est rare à entendre en cabinet. Vous le savez autant que moi à quel point les histoires des femmes qui viennent à nous sont parfois tragiques dans leur rapport à leur féminité ou à la masculinité, mais dans votre cas, vous avez pu hériter d’un autre récit.
Je levai les yeux vers elle.
— Être nourrie, dès l’enfance, d’une vision positive de la femme noire… c’est un cadeau. Dans un monde qui, depuis des siècles, a vilipendé son corps, sa beauté, sa puissance, son intelligence, recevoir cela comme un héritage est une forme de protection invisible.
Elle marqua une pause.
— Vous le savez, vous l’avez peut-être même expérimenté...Beaucoup de femmes noires grandissent avec l’idée qu’elles doivent se faire petites, discrètes, qu’elles doivent se corriger pour être acceptées. Leur peau, leurs cheveux, leur voix, leur présence même ont été attaquées. Vous, on vous a transmis l’inverse : l’idée que la femme est sacrée, qu’elle est le principe de vie. Cela change tout dans votre construction intérieure. Cela témoigne aussi de la qualité du milieu dans lequel vous êtes venue au monde.
Je sentis une émotion de reconnaissance sourde me traverser.
— Ce que votre père vous a donné, poursuivit-elle, c’est une base de réparation. Même si d’autres blessures existent, cette vision agit comme un socle. Elle a empêché l'intériorisation des discours raciaux négatifs, de la misogynie et explique l’image de soi saine que vous avez de vous-même. Elle honore aussi la mémoire des femmes de votre lignée. Si vous êtes d’accord, lors de notre prochaine séance, j’aimerais que vous m’en disiez plus sur les lignées de femmes qui vous ont précédées.
— Avec plaisir ! répondis-je. Je suis justement en train d’écrire dans mon livre un chapitre sur l’importance des lignées féminines dans le travail sur les mémoires ancestrales.
Après notre séance, je me réfugiais dans la petite librairie ésotérique près de la basilique Saint-Martin. J’y allais souvent, attirée par son étroitesse rassurante, ses étagères qui montaient jusqu’au plafond comme des murs de savoir, et le fait que j’y trouvais tout ce que je souhaitais. Jean, le libraire, était derrière son comptoir.
Un homme à la barbe argentée, aux yeux clairs, dont le regard semblait toujours légèrement décalé – comme s’il observait à la fois la scène présente et quelque chose d’autre, juste derrière. Il leva les yeux en me voyant entrer et esquissa un sourire.
— Ah… Voilà la déesse.
Je ris doucement, un peu gênée.
— Pourquoi ce surnom si élogieux ?
Il pencha légèrement la tête, m’observa sans insistance avec un large sourire, mais avec une acuité troublante.
— Parce que vous l’êtes, répondit-il simplement. Mais, vous avez appris à l’oublier.
Décidément, cet homme était une énigme. Il parlait avec cet aplomb et cette précision tranquille des personnes qui n’ont rien à prouver. Je fis quelques pas dans la boutique, laissant mes doigts glisser sur les tranches des livres. J’avais l’étrange sensation d’être attendue par un livre, sans savoir lequel. Jean reprit, presque en aparté :
— Vous savez… Certaines femmes portent la mémoire de celles qui se sont tues. Elles marchent avec des bibliothèques entières à l’intérieur d’elles. Un jour ou l’autre, quelqu’un doit ouvrir les portes.
Je me retournai vers lui.
— Et si on n’est pas prête ?
Il sourit.
— Alors la vie trouve un autre moyen.
Il contourna le comptoir, alla chercher un livre relié de cuir brun, usé aux coins, et me le tendit.
— Prenez-le. C’est pour vous.
— Je vous dois combien ? demandai-je.
Il secoua la tête.
— Rien. Ce genre de livre ne s’achète pas.
Je le...