Chapitre 3
Au même instant au commissariat du 13 ème, Soler se présenta dans l’encadrement de la porte du bureau du commissaire Emile Burel. Celle-ci était ouverte, signe qu’il était possible de le déranger. Soler frappa trois petits coups timides sur le battant ouvert. Burel releva la tête délaissant les documents qu’il lisait et s’adressa au gardien de la paix.
— Soler ! Je vous écoute, quoi de neuf sous le képi?
Le gardien de la paix s’avança de quelques pas dans le bureau en tendant devant lui une lettre pliée en deux et finit par la poser sur le bureau du commissaire. Burel, qui avait tendu le bras pour prendre le pli de la main de Soler, se trouva un peu gêné et scruta le visage de son collègue. L’air penaud du gardien de la paix n’annonçait rien de bond. Il déplia la lettre et la lut rapidement.
— Bordel ! C’est quoi ça ?
— Euh... Je l’ai trouvée sur la banque commissaire quand je suis revenu de …Euh … J’étais parti aux toilettes cinq minutes et quand je suis revenu j’ai trouvé ça.
—Vous voulez dire que personne n’était là quand notre visiteur est entré dans le commissariat. Que n’importe qui peut déposer son courrier chez nous, un colis, une bombe pourquoi pas ! Pendant que vous pissez ! Et d’abord, où est Bertrand votre binôme ?
— Il est allé valider…Euh …Son loto commissaire.
— Merde ! Vous vous foutez de ma gueule Soler ?
— Non, bien sûr que non… Mais c’est vendredi 13 commissaire.
— Ah ! Vous êtes vraiment con alors ! Putain, c’est quoi votre problème ?
— Quoi...que...comment ça ?
— Quoi ! Que comment ça ! Foutez-moi le camp et appelez-moi Bertrand, dîtes-lui qu’il a gagné le gros lot.
Dans sa rage Burel en avait presque oublié la lettre. Il bascula dans son fauteuil en même temps qu’il reprit en main le petit pli. Il allongea ses jambes sur le bureau et entreprit une relecture.
Eux qui pensaient être les maîtres du monde, le bras de la vengeance va leurs rappeler qu’ils ne sont que de simples petits mortels. N’essayez pas d’aller contre ma volonté, vous êtes les faibles, je suis la force. NEMESIS.
Les propos menaçants et insultants du message plongèrent un instant le commissaire dans une grande perplexité. C’était plutôt bien écrit et pourtant c’était sans doute l’œuvre d’un déséquilibré. Burel se souvint de ses lectures sur la mythologie et du reconnaître que le messager y avait mis la forme en citant la déesse grecque de la vengeance et du châtiment, mais très vite il eut le sentiment que le fond risquait d’être moins réjouissant.
Le commissaire pensa immédiatement à la vidéo et se précipita au rez-de-chaussée. À l’accueil les deux agents de la paix avaient repris leurs postes et baissèrent la tête quand ils virent Burel s’avancer vers eux avec célérité.
— Bertrand, n’oubliez pas de monter me voir tout à l’heure, il faut que je vous parle de probabilité. En attendant, je veux voir les images de notre intrus. Bougez-vous !
Le gardien de la paix s’exécuta, il se leva et entraîna le commissaire vers une petite salle à l’arrière des guichets. Soler, quant à lui, tout heureux d’échapper au courroux de Burel, agita nerveusement la paperasse étalée devant lui pour se donner contenance. Bertrand s’installa derrière un pupitre et fit défiler la vidéo du jour à rebours. À 14 h 50 on y voyait une vieille femme qui s’avançait d’un pas hésitant vers le guichet pour y déposer le billet.
— Incroyable ! En plus c’est une vieille dame qui vous a feinté les deux lourdauds. Pas de quoi être fier Bertrand !
Celui-ci resta sans réaction, comme médusé par ce qu’il voyait sur l’écran. Sur la vidéo, les images en plongée ne permettaient pas d’apercevoir de façon précise le visage de la vieille femme. Elle était coiffée d’un petit chapeau rond de couleur bleu azur avec un léger voilage qui lui masquait le visage. Elle portait une longue veste marron qui descendait jusqu’aux genoux, une jupe que l’on devinait à peine dans le même ton, de longues chaussettes beiges et des chaussures fermées noires à petit talon. Un petit sac blanc accroché à son avant bras droit détonnait sur son ensemble sombre, des gants noirs cachaient ses mains. Tout cela était décidément étrange songea Burel, surtout le chapeau bleu azur. Non seulement il dépareillait du reste de la tenue, mais en matière de discrétion, on ne pouvait pas faire pire. Elle aurait posé un gyrophare sur sa tête que c’eût été à peine plus voyant pensa-t-il. On la voyait repartir d’une allure aussi lente que périlleuse. Burel se dit qu’il ne manquait plus qu’une canne pour compléter le tableau. Puis il quitta la salle de visionnage en claquant la porte ce qui eut pour effet de faire sursauter Soler.
— Des cons, je suis entouré de cons, grogna Burel en quittant l’accueil. Il remonta à l’étage avec rage et s’installa dans son fauteuil dans sa position favorite, en arrière les bras croisés sur le ventre, les pieds sur le bureau. Il ferma les yeux et resta là en profonde méditation.
Qu’est ce que cela signifiait ? Etait-ce bien sérieux ? Puis il repensa à l’attitude des deux gardiens de la paix et cela le fit sortir de sa réflexion. Il se redressa promptement reprit une position plus conforme et décrocha le téléphone.
C’est Soler qui répondit.
— Dites à votre idiot de collègue qu’il monte et que je n’ai pas toute la journée. Je travaille moi !
— Bien chef, tout de suite... À vos ordres !
Tandis qu’il s’apprêtait à raccrocher, Burel entendit Soler s’adresser à Bertrand lui signifiant de monter et que ça allait chauffer.
— Complètement idiots ces ceux-là. Des gosses !
À peine cinq minutes s’était écoulées quand Bertrand se présenta dans l’encadrement de la porte. Le commissaire, qui l’attendait de pied ferme, n’attendit pas qu’il frappe, l’enjoignant d’un ton sec à entrer.
— Je ne vous invite pas à vous asseoir, je vais être bref, j’ai trois questions à vous poser. Ouvrez bien vos oreilles ! — à votre avis quelle probabilité y-a-t-il pour que vous gagniez au loto ?
— Euh … Pas beaucoup commissaire.
— Même un vendredi 13 ?
— Pas beaucoup plus sans doute... Enfin, je crois.
— Intéressant ! Et maintenant quelles sont selon vous les chances que je vous vire, surtout un vendredi 13 ?
— Je... Euh…Aucune idée patron.
— Eh bien une chance sur deux, imbécile ! Donc la prochaine fois que vous décidez de quitter votre poste pour aller jouer au loto, je vous conseille de toucher le gros lot et de ne plus jamais revenir ! Demain c’est samedi, je veux vous voir tous les deux derrière votre guichet, le cul vissé sur vos sièges et ce jusqu’à nouvel ordre. Dehors !
Bertrand ne demanda pas son reste et vida les lieux à une vitesse supersonique. Burel se sentit soulagé, cette petite colère lui avait donné un regain d’énergie. Il pensa soudain à son ami Galludec qu’il avait invité à venir le voir et qui devait déjà l’attendre en compagnie de Martha à son domicile. Il ramassa le message qu’il mit dans un petit sachet de conservation d’indices trouvé dans son tiroir fourretout et l’enferma dans sa sacoche, puis il enfila son pardessus et quitta son bureau. Dans le couloir, il se dirigea vers le bureau de son collègue, le jeune inspecteur Romero. Il le trouva occupé à ranger des dossiers sur une étagère derrière son bureau, le dos tourné. La porte étant ouverte, il l’apostropha sans même entrer.
— Romero, demain à 9 h, exceptionnellement, je veux voir tout le monde sur le pont, je crois que l’on a une affaire qui démarre.
Le jeune inspecteur se retourna subitement. Un peu surpris, il manqua de faire tomber le dossier qu’il avait entre les mains.
— Ah ! Une affaire sera la bienvenue commissaire, ras-le-bol de faire de la paperasse et du rangement ! Quelle sorte d’affaire ?
— Je ne sais pas encore mais j’ai un mauvais pressentiment, réunissez-moi tout le monde, je vous laisse, j’ai un vieil ami qui vient du pays et qui...