: Sarah Pini
: Le jeu de l'esprit condamné
: Books on Demand
: 9783769344226
: 1
: CHF 7.00
:
: Krimis, Thriller, Spionage
: French
: 260
: Wasserzeichen
: PC/MAC/eReader/Tablet
: ePUB
Et si certains livres ne racontaient pas des meurtres, mais les provoquaient ? Antiquaire en ligne, Léna s'est spécialisée dans les objets à l'histoire sombre. Lorsqu'elle reçoit un manuscrit qui semble relier les meurtres en série qui secouent la ville, le passé s'invite au présent. Dans cette partie d'échecs macabre, les fantômes ne s'effacent jamais. Certains veulent se venger. Mais jusqu'où peut-on jouer avec l'obscur sans se faire happer ?

Sarah Pini est une autrice indépendante passionnée.

2


Le liquide chaud du café que je verse dans ma tasse emplit mes narines de son odeur corsée, annonçant une matinée de plus.

Je m’avance vers la fenêtre, le mug niché entre les paumes. J’écarte les rideaux pour laisser entrer le soleil, qu’il verse ses vitamines sur mes plantes, et sur moi, par la même occasion.

Sa chaleur sur mon visage me fait fermer les yeux un instant, savourant la simple joie d’être vivante. Vivante dans un monde qui, sans relâche, révèle les failles de l’être humain.

Je me détourne vers l’îlot central de la cuisine. J’y dépose mon breuvage, attache mes cheveux bruns dans un chignon lâche, puis allume l’ordinateur. La boîte mail s’ouvre, libérant une pluie de messages.

Je prends une gorgée de mon café. Le goût amer me tire un léger frisson tandis que je fais défiler les demandes : une litanie de messages, tous pour le même objet, la montre à gousset datant de mille quatre cent soixante-deux.

C’est étrange comme un objet que l’on possède depuis si longtemps peut soudainement éveiller l’intérêt des autres. Et lorsque cela se produit, c’est une explosion : les clients se multiplient comme une traînée de poudre.

Avant de leur répondre, je clique dans les spams pour être sûre de ne pas manquer un mail d’Eridan, mais rien. Malheureusement, je vais encore devoir être patiente pour trouver le livre de Soren Vareski. Ce qui n’est pas une de mes qualités. Je dois tenir ça de mon arrière-grand-père Léon. Il était aussi têtu qu’une mule, et bien grincheux par moments. Même plus souvent encore.

Je me retrouve finalement à réfléchir impérativement à une solution pour diviser mes clients, et je ne peux m’empêcher de me dire qu’il n’y a qu’une seule option. Une vente aux enchères. En ligne. Il faut que je fixe une date, au plus vite, pour profiter pleinement de leur engouement et maximiser le prix.

Une fois cela fait, je tape dans la barre de recherche : «Un corps retrouvé dans une maison. » Un article, publié il y a à peine quelques minutes, s’affiche. Je clique sur le lien.

L’article s’ouvre sur un titre accrocheur, en lettres capitales : «Corps découvert dans une maison où un drame s’était déroulé il y a vingt ans ».

L’introduction, brève mais saisissante, plante le décor :« Un cadavre retrouvé dans une maison prête à la vente, celle-là même où, deux décennies plus tôt, une tragédie familiale avait secoué la région et bouleversé tout le pays. Les circonstances de la mort restent floues, mais la police est formelle : il s’agit d’un homicide volontaire. » Mes épaules s’affaissent sous le poids de ma déception en découvrant qu’il ne m’apprend rien que je ne sache déjà.

Cinq minutes plus tard, je me tiens sur le pas de ma porte, fermant à double tour mon appartement du dernier étage. Je me précipite dans l’ascenseur, piétine dans le hall avant d’en sortir. La rue est animée, comme tous les matins à cette heure-ci, et tout comme les piétons, je me hâte de prendre la bonne direction pour retrouver Azalée.

Aujourd’hui, nous avons prévu une visite d’une foire aux antiquités, dans l’espoir de dénicher une pépite. Je traverse la route, contourne le restaurant italien à l’angle, et me dirige vers l’arrêt de bus où elle me récupère en voiture.

Trois coups de klaxon rapides résonnent, et la voiture d’Azalée s’arrête sur le bas-côté. Je m’y précipite, redoutant qu’un bus n’arrive à ce moment-là.

— Prête pour une virée antiquaire entre filles ? Lance Azalée heureuse après que j’ai claqué la portière.

— Toujours quand tu me prends par les sentiments, je réplique en esquissant un sourire.

Elle s’esclaffe et met la première, lançant le véhicule sur les diverses routes de la ville pour en sortir et atterrir à la campagne. La radio dévoile des informations sur le meurtre, et nous nous dévisageons en une fraction de seconde.

«La victime s’appelle Opaline Valmont. Elle a été retrouvée morte la veille dans une maison déjà marquée par un drame survenu il y a vingt ans. La jeune femme, âgée de vingt-huit ans seulement, a été découverte par un agent immobilier qui préparait les lieux pour un potentiel acheteur. »

Nous nous dévisageons encore quelques instants, mais sans doute pas pour les mêmes raisons.

— Quelle horreur ! dit-elle d’une voix pleine d’effroi. Ça aurait pu être l’une d’entre nous !

— Hm hm… je marmonne.

Je sais que ça peut paraître étrange, mais il n’y a pas vraiment de raison de s’inquiéter face à un meurtrier. Tant que vous n’êtes pas sa cible, tout va bien. Et si ça arrive, il faut aviser à ce moment-là. Mais surtout, il ne faut pas tomber dans une psychose, sinon on ne réfléchit pas. Et c’est à ce moment-là qu’on se fait avoir et qu’on tombe dans ses mailles.

Je pense sincèrement que la peur n'est qu’une question de perspective. Tout comme la mort. Il faut savoir la dompter, la manipuler pour ne pas se laisser sombrer.

— Alors, qu’est-ce que tu vas rechercher aujourd’hui ? demande-t-elle, changeant de station de radio par crainte d'en entendre plus sur le meurtre.

— À vrai dire, je ne recherche rien de particulier, sinon on y serait depuis bien longtemps. Quand tu cherches un objet précis, il faut y aller bien plus tôt.

— C’est vrai. J’espère qu’il y aura de jolies choses à mettre à la boutique. Un vieux vélo avec un panier que je pourrais fleurir par exemple !

— Oh oui, ce serait magnifique sous les roses, adossé au mur, près de la porte. C’est une excellente idée.

Une allée d'arbres nous accueille avant d’arriver au point de rendez-vous. Je suis subjuguée. Je ne pensais pas que ça se passerait dans un endroit aussi merveilleux. Devant moi, un manoir majestueux se dresse. Ses briques rouges et sa pierre claire arborent une architecture néo-gothique.

En sortant de la voiture, une douce musique de jazz ancien nous accueille, nous projetant tout droit dans les années mille-neuf-cent-vingt. Autour de nous, les antiquaires ont fait l'effort de se vêtir d'époque, ce qui est fascinant. On s’y croirait vraiment. La place est un véritable trésor, un marché en plein air où chaque coin regorge de vestiges d’un autre temps.

Sur une table débordante, de vieilles radios aux façades en bois verni trônent fièrement, murmurant des souvenirs d’époques révolues, des chansons aujourd'hui oubliées pour la plupart ou jamais connues pour d’autres.

Autour d’elles, des coffres en cuir patiné, ornés de ferrures usées. Plus loin, des horloges en fer forgé et des chandeliers aux arabesques élégantes ajoutent une touche d’élégance d’antan. Chaque objet espère le frôlement d’une main assez audacieuse pour lui offrir un second souffle.

Je crois entrevoir au loin une silhouette familière. Celle d’Eridan. Il a vite disparu de mon champ de vision, alors je n'en suis pas si sûre. Qu’est-ce qu’un libraire pourrait bien chercher dans ce lieu ? Ce n’est pas comme si des livres se bousculaient autour de nous.

Azalée s’approche d’un stand de pots pour plantes, un modèle en métal patiné entre les mains, aux motifs floraux, et discute de son prix avec le vendeur.

— C’est un plaisir de faire des affaires avec vous, Monsieur, l’entends-je dire joyeusement, tout en serrant la main du monsieur un peu brusquement.

Je ne peux m’empêcher d’émettre un rire au son de sa voix. Quand elle prend cette tonalité, c’est qu’elle a réussi son coup et qu’elle a fait l’affaire du siècle. La preuve, ses yeux pétillent d'une satisfaction presque enfantine.

— Il ne s'est même pas rendu compte qu'il avait vendu une pièce de valeur à un prix bien trop bas. Le pauvre. C’est ça qui arrive quand on ne connaît pas ce qu’on vend.

— Tu es impitoyable, je ris alors qu’elle me prend sous le bras, me tirant un peu plus près d’elle, complice.

Nous avançons dans les allées créées pour l'occasion, et un stand en particulier m'attire. Je vois quelques vinyles aux pochettes sombres, colorées et vintage. Parmi eux, je repère des...