: Marie Fontaine
: Météo Sombrero Revers smash et meurtre
: Books on Demand
: 9782322647477
: 1
: CHF 2.50
:
: Krimis, Thriller, Spionage
: French
: 298
: kein Kopierschutz
: PC/MAC/eReader/Tablet
: ePUB
Pénélope Mirepoix et son époux, Parisiens d'origine, se sont exilés dans une bourgade du Gard rhodanien afin d'y mener une existence paisible en tant que gérants de la librairie Les Ribambulles. Grâce à la randonnée, ils se familiarisent avec leur région d'adoption. Tout serait pour le mieux au royaume de la"météo sombrero" s'ils n'étaient pas tombés, au retour d'une balade, sur le corps sans vie d'un jeune homme qu'ils connaissaient bien. Ancienne secrétaire dans un cabinet d'avocats spécialisés dans les affaires criminelles, Pénélope ne résiste pas à la tentation de mener l'enquête à sa façon...

Auteur bilingue dont la langue maternelle est celle de Cervantes mais qui écrit dans celle de Molière. Ses influences : le cinéma asiatique, les films de genre, l'humour de Tarantino et celui d'Audiard. Côté livres, elle affiche une prédilection pour le fantastique de la grande époque du XIXe et voue une admiration sans bornes à l'oeuvre de Frédéric Dard. Sa plume, volontiers cynique mais non dénuée de tendresse, aime à gratter sous le vernis humain, à la recherche de la part d'ombre qui sommeille en chacun de nous. Refusant de se laisser coller la moindre étiquette, elle met au point ses propres recettes d'écriture, mélangeant allègrement tous les genres.

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Lundi 15 mai.

— Mon Titi d’amour, que dirais-tu d’une pause bien méritée à l’ombre de ces vénérables chênes ?

— J’en dis, ma mie, que l’idée est alléchante. Le Roi Soleil s’en donne un peu trop à cœur joie en ce jour de relâche, courons nous protéger de ses ardeurs sous cet accueillant couvert.

Main dans la main, le tandem de randonneurs accéléra la cadence. Sous leurs pas s’évadaient les senteurs mentholées des calaments1 mariées à l’essence chaude et vive des massifs de thym, seigneurs de la garrigue séculaire. Impassible devant l’intrusion humaine, le chœur des cigales affûtait son récital ; l’atmosphère embrasée s’assoupissait sous un rideau strident, emblème incontournable du Midi à la belle saison et cependant insupportable aux fragiles tympans des hordes de touristes venues du grand froid qui colonisaient la région dès les prémices de l’été. Le couple ne souffla qu’une fois les parasols sylvestres ralliés. Un timide mistral frémissait sous la ramée, procurant un semblant de fraîcheur.

Après un coup d’œil circulaire à la flore environnante, la femme se délesta de son sac à dos. Visiblement aux anges, elle se laissa choir au sol tel un soupir sur une portée et cala ses fesses au creux d’un bruissant tapis de feuilles mortes que personne ne viendrait ramasser à la pelle. Elle ôta son chapeau qu’elle se plaisait à dired’aventurière, dont le large rebord retombait sur les yeux et la nuque : un authentique panama de paille sable tressée en Équateur, ceint d’un galon rouille à nœud plat. Une fine sueur perlait à son front, poissait sa frange d’or. Dans son dos, l’écorce tortueuse d’un chêne. À l’exemple de l’ours Baloo, elle s’y frotta les omoplates d’une impulsion vigoureuse, la mine béate, consciente de savourer le privilège rare, désarmant de simplicité, de s’abandonner aux bienfaits de la nature.

L’homme, toujours souple malgré une soixantaine bien tassée, s’était assis en tailleur face à sa dulcinée. Sourire émerveillé au coin des lèvres, il contemplait en silence la joie enfantine irradiée par la frimousse aimée, encore fraîche et pimpante malgré la cinquantaine franchie deux ans auparavant au joli mois de Marie. Une coiffure à la Louise Brooks en accentuait l’impression de jeunesse. Quelques mèches rebelles s’étaient échappées de la coupe à la garçonne et valsaient sur les pommettes rosies par l’exercice, au rythme des frictions contre l’écorce.

Ma Pénélope va mieux, beaucoup mieux, nous avons fait le bon choix. Son burn-out n’est plus qu’un souvenir, pas forcément mauvais puisqu’il nous a permis de découvrir cette chaleureuse contrée.

Vautier Mirepoix et son épouse – elle, pour des raisons de santé et lui, pour la suivre envers et contre tout, n’hésitant pas pour cela à renoncer à son statut de responsable régional de La Poste en Ile-de-France –, avaient déserté la capitale dix-huit mois plus tôt afin de s’installer dans une petite cité du Gard Rhodanien, Mazaboulet-sur-Mouron, qui portait fort mal son appellation puisqu’ils ne s’en faisaient plus, du mouron, depuis qu’ils y résidaient, plus précisément au mitan de la vieille ville, secteur réputé tranquille ; la proximité du commissariat de Police Nationale n’était sans doute pas étrangère à cette sensation de quiétude. La dame férue de sciences occultes, le choix de leur future villégiature fut opéré au moyen d’un pendule promené aux quatre coins d’une carte de France. La goutte de bronze avait immédiatement tournoyé au-dessus du Gard. Le procédé fut réitéré en soumettant au détecteur une illustration de ce département qui flirtait avec le Rhône et réunissait dans un seul espace plaine, montagne et mer. Le pendule, sans hésiter, avait pointé vers Mazaboulet puis tournicoté d’une giration aussi guillerette que péremptoire à l’aplomb de son emplacement.

« Soyons fous ! s’était exclamé Vautier, allons-y ! » Et ils y étaient allés, ils avaient sauté dans le vide – non sans se munir au préalable du parachute doré prodigué par la vente de leur trois-pièces francilien.

Pénélope cessa de se trémousser contre le tronc et se pencha vers Vautier pour lui attraper les mains.

— Mon Titi d’amour ! minauda-t-elle, museau dressé vers les nues entraperçues au travers des ramures. Admire ! Admire donc le bleu si pur, si intense du firmament. Admire ces nuages épars, ne dirait-on pas des boules de coton joliment dodues ? Un vrai ciel à la Magritte. Splendide journée, non ?

— Oui, ma douce. C’eût été un crime de ne pas en profiter.

— Je crois savoir où nous sommes ; les bosquets par lesquels nous sommes arrivés longent le Tennis Club des Comètes. Je subodore qu’il se trouve à quelques mètres sous notre position, les arbres nous en camouflent simplement la vue.

Vautier se dégagea en douceur, effleura du dos de la main la joue de sa jolie orchidée. Une mèche balayait la moitié du visage adoré, qu’il écarta du bout des doigts et coinça derrière une oreille mignonne à croquer.

— Tu as raison, ma mie, écoute : on entend les raquettes frapper les balles.

Pénélope lui sourit.

— Mon loup, si nous profitions de la halte pour nous sustenter et désaltérer ?

— Alléchante proposition, ma douce.

Chacun farfouilla dans son sac. Vautier fournit la boisson, Pénélope les muffins et cookies cuisinés par Angèle, leur bonne à tout faire. Ils régalèrent leurs papilles et étanchèrent leur soif, non sans rendre grâce, une fois de plus, à l’agrément et au pittoresque de leur terre d’adoption sur laquelle brillait un généreux soleil au minimum trois cents jours par an. Vautier ne cessait de s’en émerveiller, il en était arrivé à décréter, en pastichant l’accent mexicain, qu’ils vivaient désormais au pays de « la météo sombrero ».

Estomacs repus et soif oubliée, ils se relevèrent, s’étirèrent longuement de bien-être sous les chênes, puis réendossèrent leurs sacs et reprirent la marche.

— Nous sortons du sous-bois, ma mie. Je vois que le sentier descend en pente quelque peu escarpée, il doit mener droit au club ; on entend les joueurs de plus en plus distinctement.

Vautier ne se trompait pas. Le rideau d’arbres qui masquait le terrain de tennis s’écarta soudain au détour d’un buisson d’aubépines, noisetiers et cistes cotonneux. Le haut grillage d’une clôture s’érigeait en contrebas. Un rempart de troènes doublait la bordure métallique sur les côtés latéraux et arrière du domaine dédié aux passionnés de la balle jaune. L’entrée, à l’avant, était dégagée, elle donnait sur un parking goudronné, surchauffé par l’accumulation des rayons U.V.

Le raidillon emprunté par les randonneurs débouchait sur un sentier piéton, caillouteux, longeant l’ensemble. Tout en se laissant glisser sur la pente avec prudence, Pénélope remarqua un détail, un objet blanc qui traînait plus loin sur le sol, visible à l’endroit où le fond de la haie obliquait à gauche.

— Que crois-tu que ce soit, Titi ? demanda-t-elle, index pointé sur la chose.

— Aucune idée, ma mie. Allons voir de quoi il en retourne, je soupçonne que tu en meurs d’envie, non ?

Pénélope acquiesça d’un petit rire de gorge espiègle. Vautier la connaissait si bien.

Ils eurent tôt fait de dévaler les derniers degrés, moins ardus, et s’engagèrent sur le segment délimitant la poupe du domaine tennistique. Une soixantaine de mètres les séparaient du bidule qui intriguait Pénélope.

Le dense liseré végétal qu’ils suivaient les dépassait d’une tête, les protégeant des morsures d’un soleil encore brûlant en cette fin d’après-midi de mai malgré les efforts de tempérance du mistral...