: Elisa Merenna
: J'ai peur alors je vis
: Books on Demand
: 9782322628902
: 1
: CHF 8.00
:
: Krimis, Thriller, Spionage
: French
: 302
: Wasserzeichen
: PC/MAC/eReader/Tablet
: ePUB
Dans ce récit, mêlant essai intime et journal de bord, une femme de vingt-cinq ans quitte son quotidien morne et étouffant pour traverser l'océan et plonger en elle-même. Ce n'est pas un simple voyage, une traversée plus vaste se joue : celle de lutter contre son émétophobie et son anxiété. En partant, elle rédige une liste de ce qu'elle n'a jamais osé faire à cause de la peur. Des choses simples, mais qui l'ont toujours empêchée de savoir qui elle est et ce qu'elle aime. Contre toute attente, son changement commence le jour où elle décide de dire : j'ai peur, alors je vis.

Passionnée d'écriture et d'introspection, Elisa Merenna raconte l'histoire qui a changé sa vie : son combat contre l'émétophobie et l'anxiété. Avec ce premier livre, elle souhaite informer sur une phobie souvent incomprise, témoigner de son vécu et transmettre un message d'espoir à celles et ceux qui luttent eux aussi. À travers cet ouvrage, elle fait preuve de vulnérabilité et veut montrer qu'en s'ouvrant au monde, on laisse entrer la lumière.

J’ATTENDS

Décembre s’écoule,
tiens, mes larmes coulent.

J’ai attendu pendant des semaines. Chaque lundi était une nouvelle déception, jusqu’au dernier : aujourd’hui. Minuit passe et je n’ai aucune notification, aucune cigogne venue déposer un message.

Ma gorge se serre, c’est un étranglement de désillusion. Moi, au lieu de me rassurer, de me convaincre de me réinscrire l’année prochaine, j’abandonne, tout simplement… C’est trop dur. Je ne peux pas remonter dans le manège de l’attente, son potentiel arrêt est trop brutal pour moi. Décembre se termine alors et emporte avec lui mon projet. L’idée folle de renouveau a été engloutie sous la vague, et l’écume qui en découle ne laisse que de l’amertume. Je m’en veux, alors que je n’y suis pour rien, tout ça, c’est le hasard. Le petit papier avec mon prénom s’est sûrement perdu, ou alors, ils ont dû comprendre : ce n’est pas fait pour elle cette histoire, elle est encore trop fragile.

Le chagrin m’accable aujourd’hui, mais je sais qu’au fond, ça finira par me faire du bien. C’est comme quand j’attends un anniversaire depuis des mois et qu’il finit par être annulé. Une part de moi s’effondre –oh, non ! Tandis que mon anxiété, elle, jubile en silence –oh, oui ! Le grand paradoxe des angoissés extravertis. Avec le temps, je me consolerai en me disant que j’ai essayé, mais que la vie en a décidé autrement. Alors qu’en réalité, soyons honnêtes, j’ai juste abandonné trop vite. Mais peu importe… retournons sagement dans notre confort sans saveur. Cette année s’achève comme elle a commencé : je porte un survêtement gris délavé et je regarde de mauvais films à la télé. Mais pas ceux qui parlent de voyage ou d’amour, oh non !

5 janvier 2022

Cher journal,

Un peu en retard, mais… Bonne année. Est-ce vraiment utile de le dire ?

Ai-je déjà eu une seule bonne année ? Sans angoisse ? Sans envie de …

7 février 2022

Cher journal,

J’ai un nouveau travail. Terminé le service civique, je me retrouve avec de vraies responsabilités. Je suis maintenant responsable de la communication d’une entreprise écologique. Ça me rend fière en vrai. C’est peut-être ça mon destin : travailler, comme tout le monde. Pfff, je n’en crois pas un mot. Quand je rentre le soir, je ressens cette déconnexion, comme si j’avais joué un rôle toute la journée sans jamais être moi-même. Et puis il y a ces gens autour de moi, mon radar anxieux qui capte tout : leurs sourires qui me semblent forcés, leurs compliments qui sonnent faux, leurs attentes qui m’étouffent, leur toux intense. C’est comme si à chaque interaction, j’étais en alerte. Je fais mon travail mais la passion s’évapore, je me demande si ça vaut vraiment le coup. Où est-ce que je vais ? Est-ce que c’est vraiment ma place ?

14 février 2022

Cher journal,

C’est le jour des amoureux. Avec Rio, on se fait un petit dîner en tête-à-tête ! J’ai arrêté de répondre à un mec des applications de rencontres quand il m’a dit : « Mais non, pas besoin de laver les serviettes de douche, quand on les utilise, on est propre ! » L’état de son caleçon m’inquiète.

Je ne sais pas pourquoi je continue d’essayer avec les hommes en vrai.

20 février 2022

Cher journal,

Je reviens de chez la psychologue. On a parlé de la peur et de ma relation aux autres. La peur et l’anxiété me gouvernent, tellement que j’en ai développé un attachement anxieux, selon elle. Ma peur de l’abandon et mon besoin constant de réassurance modèlent mon comportement. Le pire dans tout ça, c’est que je provoque les abandons. Je m’attache à des gens indisponibles, et je repousse ceux qui veulent m’aimer. Personne ne m’a montré ce qu’était l’amour sain, alors, je suis un peu perdue.

7 mars 2022

Plus de deux mois de cette nouvelle année sont déjà passés. La routine s’est imposée : métro, boulot, dodo. Tout ça a l’odeur de la déception. Le Canada est maintenant un lointain souvenir, qui m’a laissé un goût amer en bouche. Ça devait être une libération, mais tout s’est effondré comme un château de sable au bord de l’océan. Alors pour éponger ma tristesse, mes rendez-vous chez la psychologue se sont intensifiés. C’est ma manière à moi de garder ma barque à flot. C’est bien, ça veut dire que je veux continuer à naviguer.

Avant, je n’assumais pas le fait de consulter une spécialiste. Ça sonnait comme : « Je suis folle. Et vous ? » Avec le temps j’ai appris à déconstruire cette idée, c’est même devenu une fierté, car se faire aider, c’est normal, voire très sain. Chacun devrait avoir le droit de soigner ses blessures intérieures, parce que je crois sincèrement qu’on se transmet des traumatismes de génération en génération, de la même manière qu’on prend les caractéristiques physiques de notre famille. Le temps et les années passent. La valise devient trop lourde, si pesante qu’elle finit par blesser et rendre le chemin miné. Un beau jour, une personne courageuse décide de briser ce cycle, en prenant soin de ce qu’il y a à l’intérieur. Cette personne, c’est moi, parce que j’en ai marre de faire souffrir les autres, et moi avec. Je refuse que mes blessures non guéries empoisonnent mes relations, lentement mais sûrement.

Un bruit dans le couloir me sort de mes pensées, je réalise donc que je viens de passer de longues minutes à ruminer tout ça sans voir le temps filer. Dès que je reviens dans le monde réel, j’entends ma psychologue s’adresser à une patiente dans le couloir :

— Bonne journée et bon voyage, j’espère que vous allez bien profiter de cette année pour vous !

Ben voyons.

Il y en a qui partent en voyage et qui profitent, pendant que d’autres enchaînent les séances à cinquante euros pour essayer de ne pas moisir. Je devrais être à sa place ! Mais non, nous, on va se réjouir du poulet de la veille que j’ai mangé sans trop d’appréhension.

Ma psychologue toque, c’est à mon tour. Lorsque je franchis la porte, l’air change. La douceur de la vanille et du bois de santal me saisit. Un parfum doux, presque irréel qui me détend. Des tulipes rouges sont posées devant les deux grandes fenêtres qui laissent entrer un puits de lumière –un peu de nature dans la réflexion. Je prends place dans l’énorme fauteuil en cuir noir, et mes yeux plongent dans ceux de ma thérapeute. Elle ressemble à une grande sœur, la maturité se dessine sur son visage. Il est doux, respire la sérénité. Son langage corporel me dit : « Tu es en sécurité ici. »

Un silence passe.

Je décide de ne pas lui parler de ce que j’ai entendu dans le couloir, je m’en veux un peu d’avoir écouté. Puis la séance se déroule normalement, et un peu de ma souffrance se détache. Peut-être que je n’aurai jamais toutes les réponses, mais cet endroit me soigne.

Quand il est temps de rentrer chez moi, je traîne des pieds, me perdant dans un flot de pensées. Pourquoi me suis-je replongée dans ces souvenirs aujourd’hui ? Pourquoi une fille part en voyage sous mon nez ? Les coïncidences sont cruelles parfois. D’autant plus qu’aujourd’hui, nous sommes lundi, vingt heures. C’est donc le jour des tirages au sort pour le Canada. C’est un soir où certains rêveurs sont récompensés, pendant que je perds des bouts de cerveau sur les réseaux sociaux. Je ne peux pas m’empêcher d’aller épier les publications de celles et ceux qui espèrent encore, avec la volonté de me faire souffrir. J’aurais dû me désabonner de ce groupe d’entraide PVT1 depuis bien longtemps. En vrai, je ne suis pas mieux qu’une personne toxique qui piste le compte de son ex. La jalousie est la même. Mais je veux tellement être à leur place, que je joue le jeu.

Moi aussi, je vais...