Mercredi 28 avril
J’ai toujours envie de changer de coiffure au printemps. Pourtant, il paraît que mes longs cheveux, blonds bouclés ont des dégradés naturels sublimes. Alors pourquoi me priver de mon atout majeur. Mes yeux couleur mer, en période de canicule, me plaisent aussi ! C’est donc ainsi vêtue, que je suis sortie de la maison.
Lorsque j’ai un problème qui mijote, je me rabats toujours sur mon physique, comme une échappatoire ; je pense qu’en changeant de tête… je ne serai plus « moi », donc, plus de problèmes ! Je suis idiote, je dois affronter ce « truc » qui rôde au dessus de moi, comme une auréole permanente.
Tout a commencé le 14 avril. La date, je ne peux pas l’oublier. Il faut dire que ma vie n’est faite que de « 14 ». A la maternelle, les enfants ne pensent qu’au quotidien, voire, en poussant un peu, au lendemain ! Et bien moi, à quatre ans, j’avais une idée fixe : « quand j’aurai 14 ans… » et je remettais ça sur le tapis… à chaque anniversaire et aussi, ne rigolez pas, quand le chiffre 14 surgissait pendant les cours de maths, au primaire, au collège…
Je suis sûre que vous allez me poser « la question logique » : qu’est-il arrivé lorsque vous avez eu 14 ans ? Et bien là, même si maman avait pensé que, ce jour-là, la terre s’arrêterait de tourner… même si j’ai usé mon oreiller à force de réfléchir durant le mois qui a précédé mon anniversaire… et bien là… grosse déception ! Rien, absolument rien… l’air que j’ai respiré à 14 ans et 1 seconde était le même ! Ah si, j’ai eu de la fièvre toute la journée, mais c’était sûrement dû à mon cerveau en ébullition ! Bref, ce chiffre 14, peu démonstratif pourtant et très en dessous de mes espérances, m’a toujours obsédée.
Et voilà qu’il y a 15 jours, j’ai cru que j’étais morte, et, comme par hasard, c’était un 14 ! C’était juste après un cours de philo. Le prof nous avait fait un super discours sur le langage, l’interprétation, la nécessité, la traduction, Platon, Descartes, etc. Tout est venu de là. En sortant du cours, marchant sur le trottoir, mes pensées étaient restées dans la salle de philo alors que mes jambes étaient presque arrivées à mon cours de danse. Et là, le trou ! Je ne sais plus du tout ce que j’ai fait. En passant devant une boulangerie, mon réflexe primaire a été, comme d’habitude, il faut dire que je suis un peu gourmande, de fixer les bonnes choses de la vitrine et soudain… je me suis retrouvée allongée par terre avec, pour seule vision, une tartelette aux fraises ! Pourquoi y avait-il ces bruits de tambours autour de moi ? C’était bien ma veine, étais-je tombée au milieu d’une fanfare ? Je voulais parler, je n’y arrivais pas. Le langage, c’est pourtant un thème facile… Tout s’éteignait autour de moi. Faisait-il nuit soudainement ? J’avais bel et bien perdu connaissance, mais, sur le moment, des bruits de marteau m’abrutissaient tellement que je ne réalisais pas que j’entendais battre mon propre cœur ! Et puis, aussi soudainement que ma chute, je me suis relevée ! Alors j’ai aperçu un attroupement autour de moi. De nombreux inconnus s’inquiétaient pour moi ! J’avais perdu la notion du temps et la boulangère m’a informée que, n’arrivant pas à me réveiller, elle avait appelé une ambulance qui devait arriver d’une minute à l’autre ! Insouciante de la situation, je lui ai rétorqué que c’était aimable de sa part, mais qu’il fallait que
j’aille à mon cours de danse. Et la foule, ébahie, m’a regardée repartir…
Rory m’attendait devant la porte, elle était impatiente et furieuse de mon retard. Je ne lui ai rien dit. Pourtant, c’est ma meilleure amie… mais je n’avais pas le temps. A la fin du cours, elle m’a sorti que j’aurais mieux fait de rester chez moi… je ne sais pas pourquoi… je ne cherchai pas d’explications, je n’avais qu’une hâte : rentrer chez moi. Pour terminer cette journée en beauté, je ne réussis pas à achever mon DM de Maths, car je m’endormis !
Depuis cet épisode qui m’avait paru anodin à l’époque, à tel point que je n’en avais informé ni ma mère, ni ma sœur, je me sens bizarre : j’ai l’impression de ne plus être moi-même ! Par exemple, là, je sors, c’est mercredi, je vais chez Rory… et pourtant, j’ai l’impression que « je » me surveille. Je sais, j’appréhende sûrement un nouvel incident. Mais pourquoi ce chien me regarde-t-il si intensément ? C’est un bébé Labrador, une race que je connais bien ; il devrait me sauter dessus, être enjoué… au lieu de ça, il me fixe du regard. De nombreux signes similaires m’ont déjà alertée depuis le 14 avril… seraije devenue, comme dans les films, une extraterrestre ou un genre approchant ? Je me suis souvent regardée dans la glace depuis, j’aurais du prendre des photos précises de moi avant « l’épisode » car je ne peux plus affirmer que je suis la même !
Non, rassurez-vous, vous n’êtes pas tombé dans un mauvais roman, mais mettez-vous à ma place, je décris mes impressions, je n’imagine rien du tout !
Tout cela me trotte encore dans la tête lorsque j’arrive chez Rory. J’adore sa demeure, elle est entourée de verdure et située dans un quartier calme ; c’est une petite maison blanche aux volets bleus encadrée de mille fleurs… on y respire le bonheur ; ses parents et son frère sont toujours si accueillants !
Tiens, d’ailleurs c’est William, son frère, qui m’ouvre la porte. Il est craquant… mais ça, c’est mon secret car il est inaccessible, alors…
— Bonjour William ! Tu vas bien ? Et tes exams, tes révisions ?
Il est en Fac de Médecine, en 3ème année, il passe son temps à bosser !
— Rory est là haut, tu peux monter.
Ça, c’est tout lui, il ne répond jamais à mes questions, il va toujours à l’essentiel ! Je rejoins donc Rory dans sa chambre. On parle de coiffure, d’habits, de trucs de filles quoi ; et accessoirement, de philo, de nos profs… nous n’avons pas les mêmes, bien qu’étant dans le même lycée. Rory est en terminale L et moi en S. Alors j’essaie toujours d’en savoir plus en philo, par son intermédiaire, car j’angoisse énormément pour cette épreuve du bac, je ne m’y sens pas à l’aise ; c’est simple, je me demande souvent si le prof de philo a déjà commencé son cours, et ce, depuis le début de l’année…
— Lara, ça va ? Tu es sûre ? Lara… qu’est ce qu’il y a ? Lara, réponds… hé… Lara !!!
Pourquoi Rory crie-t-elle aussi fort ? Pourquoi la fanfare et ses tambours sont-ils encore là ?
J’ai déjà vécu cette situation ! Ça recommence !
— William, viens vite ! William !...
Je suis allongée sur le lit de Rory, une serviette humide sur mon front… William me tient la main… ah non… le poignet !
— Tes pulsations redescendent ! Ça va mieux Lara ? me dit-il.
— Mes pulsations ? Qu’est ce qui s’est passé encore une fois ?
— Encore une fois ? Pourquoi, ça t’arrive souvent ? Il semble inquiet.
Et là, je pars dans un éclat de rire… car le souvenir de la tartelette aux fraises fait que je leur raconte, à tous les deux, mon précédent incident avec ironie.
— Mais tu aurais dû voir un médecin ! me dit Rory
— Il ne faut pas prendre ça à la légère, me reproche William.
— Mais que m’est-il arrivé exactement ?
Ils commencent à vraiment m’inquiéter ; serait ce grave ?
William prend la parole, tellement sérieusement, que je me garde bien de l’interrompre. Se prend-il pour mon père ou pour mon médecin ?
— Lara, écoute : quand je suis arrivé dans la chambre, tu avais perdu connaissance, tu étais en tachycardie, à 180 pulsations par minute environ ! Ton visage était crispé, comme si tu souffrais ! As-tu mal à la tête ?...