: David Marie
: Pirocca
: Books on Demand
: 9782322668717
: 1
: CHF 2.50
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: Krimis, Thriller, Spionage
: French
: 248
: Wasserzeichen
: PC/MAC/eReader/Tablet
: ePUB
Pers nne ne peut comprendre ce qu'il endure. Le combat qu'il mène contre cet intrus qui le prive peu à peu de l'usage de son corps est perdu d'avance. Parkinson en sortira nécessairement vainqueur. Victor vit comme il peut la lente mais néanmoins irrémédiable agonie de son autonomie. Il se renferme de plus en plus sur lui-même contraint par ses maux, subissant le regard des autres. Rien de pire ne pourrait lui arriver. Du moins, c'est ce qu'il croyait, jusqu'à cet appel de Justine, sa fille. Elle lui annonce, terrifiée, la mort tragique de son fils, Oscar, assassiné durant la nuit.

I


Lui non plus, ce connard de serveur ne peut pas s’empêcher d’avoir ce regard réprobateur au moment où Victor s’apprête à passer commande. Pourtant dans un bistro, l'alcoolique est en quelque sorte un peu comme un actionnaire au portefeuille bien rempli qui se rend à un conseil d’administration. C’est grâce à lui, et en particulier à son pognon, que la machine fonctionne. Alors, plutôt que de le juger, on devrait le respecter, ou a minima lui donner l’illusion que c’est le cas.

C’est vrai qu’il n’est que sept heures et demie mais c’est un expresso qu’il commande. Son élocution est bien perturbée. Il s’était pourtant préparé à essayer de contrer ces putains de palilalies en faisant quelques exercices matinaux, comme son orthophoniste le lui a conseillé.

En ce mois de décembre, la température n’est pas si pénalisante que ça pour lui. Le ressenti se situe autour des trois degrés. C’est frisquet. Cependant, ce ne sont pas les quelques minutes de marche pour aller de chez lui jusqu’au troquet qui vont suffisamment le refroidir pour avoir un effet anesthésiant sur sa mâchoire.

Mais voilà, en plus de trembler de la main droite, un peu comme un joueur de time’s up en troisième manche, qui tenterait de mimer un menuisier en train de poncer son ouvrage, il doit s’y reprendre à deux fois pour saluer ce barista de mes deux.

Il n’a pourtant rien d’un alcoolique, du moins, plus maintenant. C’était il y a longtemps. Mais quand bien même ce serait le cas, qui est-il, ce type, pour oser adresser ce regard navré à peine dissimulé à ce qui ressemble à deux habitués accoudés au comptoir ? S’il avait à peine décuvé de la veille, peut-être serait-ce parce qu’il traverse un moment bouleversant, qu’il a perdu un proche, son emploi ? Tout bien réfléchi, c’est le cas en quelque sorte, mais là n’est pas le sujet car cela s’est fait petit à petit. Il s’y était plus ou moins préparé.

Il n’a qu’une envie. Lui sauter à la gorge. Lui coller sa carte d’invalidité sur la tronche en lui hurlant que ces signes physiques que croit identifier ce physionomiste de pacotille ne sont rien d’autre que des symptômes de la maladie de Parkinson.

Léonie, son épouse, essaie de le canaliser au mieux lorsque ce genre de situation se présente. Il a également travaillé là-dessus avec sa psy. Prendre du recul, de la hauteur. Être plus intelligent que ces cons qui condamnent au faciès, qui cataloguent autrui en fonction de ses différences.

Il aimerait pouvoir philosopher sur le sujet, démontrer sa supériorité intellectuelle en trouvant les bons mots, pour peu qu’ils sortent de manière distincte, sans quoi la forme l'emporterait sur le fond. Mais ce qu’il se surprend parfois à désirer encore davantage serait de pouvoir infliger à ces abrutis le ressenti qu’est le sien. Perdre petit à petit l’usage de son corps avec tout ce que cela induit comme douleurs physiques et psychologiques. Leur injecter tout ça, d’un coup, sans qu’ils y soient préparés. Ça les ferait peut-être réfléchir par la suite avant de prononcer une sentence avant même que la défense n’ait eu le temps de plaider.

Et puis, quoiqu’il en soit, Victor ne se considère absolument pas comme un philanthrope. On n’a que ce qu’on mérite, ou plutôt on devrait récolter ce que l’on sème. Mais bon, n’est pas Dexter qui veut ! Alors envisager le pire pour quelqu’un qui a eu le malheur d’avoir un jugement hâtif n’est-il pas un peu excessif ? Certains jours, la réponse, même si elle est difficilement assumable socialement, n’est pas si évidente que ça.

- Allez vous installer, je vous les apporte en salle ! lui enjoint le serveur avec un sourire après que Victor a ajouté un croissant à sa commande.

Cette attitude bienveillante, mais néanmoins commerçante, sème le doute dans son esprit. A-t-il bien interprété le langage non verbal de son interlocuteur ? La nuit qu’il vient de passer à se retourner cinquante fois dans son lit pour finir par se lever à cause des douleurs qui lui donnent le sentiment d’être écartelé n'a-t-elle pas altéré sa capacité de jugement ?

Même quelqu’un de bien portant ne peut pas être au top de ses facultés lorsqu’il ne dort que deux ou trois heures par nuit. Alors pour un parkinsonien… Il déteste ce nom d’ailleurs. Comme si celui-ci pouvait définir une tranche de la population, mettant tous ces parasites qui vivent au crochet de la société dans une seule et même catégorie. S’il se donne le droit de l'utiliser parfois dans ses réflexions, c’est seulement parce que lui, en connaît les limites.

Victor et Léonie ont emménagé deux semaines auparavant dans un appartement situé dans le centre-ville de Caen. Ils ont dû quitter leur maison, en périphérie, à Verson. L’entretien des espaces extérieurs, les escaliers pour descendre à la cave ou monter dans les chambres à l’étage devenaient des contraintes parfois presque insurmontables pour Victor.

Enfin, c’est surtout pour ne plus avoir à supporter les remarques de Léonie quant aux risques inconsidérés qu’il prend lorsqu’elle est au boulot, ou aux contraintes qu’elle aura à gérer, qu’il a accepté ce bouleversement géographique. Que se passera-t-il s’il chute lors d’un épisode de freezing le surprenant alors qu’il emprunte un escalier pour aller mettre du linge à laver dans la buanderie située au sous-sol ? Comment fera-t-elle pour entretenir les espaces verts quand il n’en sera plus capable, lui qui refuse catégoriquement de faire appel à un prestataire pour le soulager bien qu’ils en aient les moyens ? Et puis, la maison est devenue bien grande maintenant que leurs deux enfants, Justine et Oscar, ont pris leur envol.

Alors voilà, il a dû faire une nouvelle concession. Laisser la maladie gagner une bataille supplémentaire. Faire un pas de plus vers l’épilogue de son autonomie. Elle est devenue assez balbutiante, c’est vrai, mais elle lui permettait tout de même de profiter de quelques moments de répit, de savourer quelques menues réalisations.

Ce nouveau logement, cet appartement, cette dernière étape du parcours résidentiel avant le cimetière - l’idée de l’EHPAD n’étant même pas envisageable - le débecte. Il est certain que ce bien, aménagé pour accueillir des personnes à mobilité réduite, en fauteuil roulant en somme, n’aura de cesse de lui rappeler qu’il est devenu un fardeau. Combattre la maladie, même si c’est perdu d’avance, passe par une forme de déni pour lui. Il en est parfaitement conscient. Ce déménagement le contraint à se confronter un peu plus à la triste réalité. Même si c’étaient de petits travaux à chaque fois, tailler la haie, tondre le gazon ou bricoler lui donnaient le sentiment d’être utile, vivant. On lui a retiré ça.

Il mouronne, ressasse inlassablement les évènements qui ont conduit à cette prise de décision. Son esprit, obnubilé par ce changement récent, l’empêche de trouver le sommeil. Comme si les douleurs ne suffisaient pas ! Clairement, personne ne se rend compte de son calvaire, de ses souffrances, de l’agonie de sa motricité, alors qu’il n’a que cinquante-quatre ans.

Il est réveillé depuis plus de trois heures.

Alors plutôt que de poursuivre sa matinée à s’abrutir devant des contenus télévisuels lobotomisants, il s’est décidé à aller découvrir la vie de son nouveau quartier, de la France qui se lève tôt.

Assis dans la salle du bar tabac, il peste contre la table collante. C’est bien beau de nettoyer à coup de spray ménager le magnifique revêtement imitation marbre, mais un coup de chiffon humide ensuite ne serait pas du luxe !

Il écoute la conversation d’artisans qui se vantent de leurs projets en cours, qui se gargarisent de leur savoir-faire, qui critiquent les erreurs commises par l’entrepreneur qui est intervenu avant eux.

Il jette des coups d'œil au comptoir où s’organise une sorte de défilé de ce qu’il imagine être des agents immobiliers, avocats ou autres employés de mairie. Nombre d’entre eux passent en coup de vent, se saluent rapidement, arrogants, désireux de montrer qu’ils sont actifs, vifs, pressés, qu’ils contribuent à la création de richesses et financent sa rente d’invalidité, à lui, cet...