: Josiane Wolff
: Protocole Marie-Madeleine Roman
: Books on Demand
: 9782322668656
: 1
: CHF 8.00
:
: Sonstiges
: French
: 222
: Wasserzeichen
: PC/MAC/eReader/Tablet
: ePUB
"Un mélange de cyber univers et d'évangile caché". Sofia, une jeune codeuse, teste l'Arche, le jeu en ligne qu'elle développe. Elle y découvre un protocole enfoui dans une conscience numérique, un héritage féminin ancestral qui lui fera traverser l'espace et le temps. Entre spiritualité, psychologie et technologie, ce roman initiatique est une plongée puissante dans les coulisses de la conscience. Il interpelle notre perception de la réalité.

Auteure, chroniqueuse et conférencière, Josiane Wolff explore les liens entre spiritualité, mémoire collective et condition humaine à travers des thématiques aussi fascinantes que le fait religieux, les neurosciences ou les superstitions. Dans ce nouveau roman, elle propose un récit sensible et engagé, à la croisée du symbolique et du réel où le féminin retrouve sa légitimité et sa parole. Une écriture qui réveille, interroge et transforme.

ON A TOUT POUR ÊTRE HEUREUSES


Ce qui saute aux yeux lorsqu’on pénètre pour la première fois dans le vaste espace ouvert du living de Justine, c’est cette luminosité particulière qu’offrent de hautes fenêtres orientées plein ouest. Contrairement au studio de Sofia, cet appartement respire l’espace, le confort et l’ordre.

Un canapé gris clair, bas et profond, trône au centre, orné de coussins aux teintes chaudes — ocre, terracotta, moutarde — qui réchauffent l’ensemble. En face, un tapis épais repose sous une table basse en bois blond, aux lignes épurées. Une étagère murale porte une sélection de livres d’art, quelques céramiques et une plante tombante. Dans le coin réservé au bureau, un ordinateur portable est en recharge, connecté au réseau, bien modeste face à l’imposant Tower Lenovo Legion 7i Gen 10 arrivé le mois dernier.

Côté Est, salon et cuisine se fondent l’un dans l’autre, mais on constate au premier coup d’oeil que chaque zone a été pensée avec une identité subtile. Et sans doute beaucoup d’argent.

La cuisine se veut discrète. Des placards sans poignées, d’un blanc mat, s’alignent comme une façade lisse. Une crédence en carrelage vert bouteille lui donne une touche de caractère. Tout est net, bien rangé, même la corbeille à fruits semble avoir été posée là par une main experte.

— Désormais, tu vas vivre dans un catalogue de déco, avait murmuré Sofia admirative.

Justine avait souri en coin.

⎯ Merci les parents pour l’achat de l’appart, mais la déco c’est moi. J’ai tout choisi toute seule.

⎯ Avec leur carte de crédit ?

⎯ Avec leur carte de crédit. Oui. C’était leur cadeau pour mon diplôme, non ? Mais viens voir le reste !

À droite du salon, une porte coulissante donne sur la chambre, petite mais lumineuse. Elle n’est occupée que par un lit double à la couette blanche et deux tables de nuit à la simplicité nordique. Rien de superflu. Même les rideaux, en lin beige, semblent flotter plutôt que tomber. Une première ouverture conduit au dressing, une seconde à la salle de bain.

⎯ Le dressing a l’air un peu vide, mais je dois encore faire quelques achats. J’ai liquidé la plupart de mes fringues. Je veux me renouveler.

Avec un clin d’oeil, elle avait ajouté :

⎯ J’attendais que ma mère rejoigne mon père pour être certaine de ne pas l’avoir sur le dos comme conseillère de mode, tu vois ce que je veux dire ? Viens voir la salle de bain. C’est trop top.

Elle commente, telle la vendeuse expérimentée d’une agence immobilière :

⎯ Minimaliste et élégante, avec ses petits carreaux de céramique gris foncé, voyez cette vaste douche derrière une paroi en verre dépoli. Côté lavabo, un espace en retrait a été aménagé dans le mur. Il contient des draps de bain d’un blanc immaculé et de petites serviettes roulées.

⎯ J’adore !!! crie Sofia en applaudissant.

Tout le contraire de la salle de bain de mes parents avec leur ridicule baignoire sur pattes de lion en bronze penset-elle. Ici tout est chic, mais de bon goût.

⎯ C’est chouette de pouvoir travailler ici, ensemble. Qu’est-ce t’en dis ? demande Justine.

⎯ Plutôt deux fois qu’une !

⎯ Mais pas le soir. Tu sais que je suis une couche tôt et le travail en pleine nuit, je te le laisse, dans ton petit studio que par ailleurs j’adore. On y a passé de tellement chouettes moments… Et oh ! J’oubliais de te dire ! J’ai commandé le Gaming Monitor 49 Inch Odyssey9. On va s’éclater pour les essais !

Depuis quelques semaines, les lundi, mercredi et vendredi après-midi, les deux jeunes femmes s’installent dans le coin bureau du living de Justine. Aujourd’hui, elles ont prévu de finaliser la coordination des interfaces.

Sans prévenir, un brouhaha de moteurs, sans doute de scooters, monte de l’avenue Reine Astrid et envahit le living. Justine se précipite pour refermer la porte-fenêtre, et le calme retombe instantanément.

— C’est comme une bulle, ici, constate Sofia. Une bulle chic.

Justine hoche la tête, pensive.

— Une bulle, oui. Mais parfois, ça sonne un peu vide, dit-elle en caressant du bout des doigts la photo de sa famille posée sur le bureau.

Elle n’a jamais caché qu’elle s’entend à merveille avec ses parents et ses deux frères : Maxime et Vincent, qu’on appelle le plus souventles jumeaux. Justine est sans doute la seule de la famille à pouvoir les différencier.

⎯ Tu as des nouvelles de Copenhague ? demande Sofia, lisant dans le regard nostalgique de son amie.

⎯ On était en visio vendredi soir. Mon père a accepté la prolongation de son contrat pour deux ans… Ma mère fait les boutiques et les jumeaux s’amusent comme des fous. Quand ils ne sont pas auFælledparken10 ils rivalisent au paddle ou au kayak dans lesharbour baths11 . Copenhague, c’est le pied pour des gamins de seize ans, tu imagines. Mais en vrai, ils me manquent… Allez ! On s’y remet !

En cette fin d’après-midi, le silence n’est troublé que par le cliquetis rapide de vingt doigts qui courent sur les claviers.

⎯ Tu préfères un déplacement fluide ou un effet de friction quand le personnage change de niveau ? demande Justine, les yeux rivés sur son éditeur de code.

⎯ Fluide, répond Sofia sans lever les yeux. Si on veut que le joueur…

⎯ Bravo, la coupe Justine. Je vois que tu parles au neutre/masculin…

⎯ OK, lâche-moi, plaisante son amie. Si j’avais dit LA joueuse tu me remontais encore les bretelles, non ? Donc si on veut que LE joueur se sente dans un rêve éveillé, on évite les à-coups. Le cerveau interprète la fluidité comme de la maîtrise.

⎯ Ou comme une illusion de maîtrise, nuance Justine.

Un sourire furtif passe sur le visage de Sofia. Elle relève la tête, son chignon roux flamboyant à moitié défait, deux mèches folles dansant devant ses yeux.

⎯ Tu veux dire comme la vie ?

⎯ Exactement. On est censées avoir tout compris, non ? Travailler dans la tech, être indépendantes, gérer nos projets, nos mecs ⎯ quand on en a un ⎯ nos émotions, notre santé mentale… Et pourtant, parfois, j’ai juste envie de débrancher.

Justine s’adosse à son siège. Elle déguste une gorgée de kombucha à la mangue — boisson qu’elle prétend aimer, mais dont elle déteste secrètement l’arrière-goût. Elle a dit un jour :c’est comme le thé vert. Pas terrible quand tu le bois, mais tu sais que c’est bon pour toi.

⎯ Je me demande souvent pourquoi on fait tout ça. Ce jeu. Lefreelancing. Lesside-projects. On court derrière une idée de liberté, mais on reste esclaves d’un modèle hyper-performant. Même notre"liberté" est monétisée.

Elle adore lever les mains pour dessiner des guillemets avec les doigts en prononçant des mots forts. Pour cette jeune femme qui ne cesse de revendiquer son autonomie et son pouvoir de décision, le motliberté fait partie de ceux-là.

⎯ Oui, on fait des pausesmindfulness12 pour recharger nos batteries… avant de retourner à la guerre, commente Sofia en ricanant.

⎯ T’as remarqué que tout est devenu un objectif ? Mêmese sentir bien, c’est un objectif. T’as des apps pour ça. Des KPIs de bonheur.

⎯ Exact. Et si t’atteins pas ton quota de gratitude journalière, t’es une ratée.

Elles éclatent de rire.

⎯ Tu crois qu’on est les seules à penser ça ? demande Sofia en triturant le trackpad de son Mac.

⎯ Non. Mais on est les rares à le formuler. Parce que dès que t’avoues que t’es pas comblée, on te balance à la gueule que t’astout pour être heureuse, job, appart, réseau, voyages, corps sain, mec cool. Et pourtant…

Elle marque une pause, les yeux levés au plafond.

— Pourtant y a un vide, complète Sofia à voix basse. Un vide qui résiste à tout ça. Et en matière de mec, il serait temps qu’on se remette sur le marché open. Depuis que tu t’es fait larguer par Julien et que mon Benoit a...