Introduction
Il était une fois, il y a très longtemps une jeune femme brune aux yeux noirs qui s’appelait Dolorès. Elle était triste et très lasse, fatiguée, épuisée, bien qu'elle n'ait pas encore vingt-cinq ans. Ses longs cheveux couleur ébène très bouclés n'étaient retenus que par une simple barrette d'un beige uni, sans aucune originalité, loin de la mode ambiante. Celle-ci ne tenait que la partie supérieure de la chevelure et la laissait retomber en cascades sur le reste des cheveux qui flottaient librement sous le léger courant d'air que laissait passer la fenêtre ouverte. Assise sur une chaise en bois peint, toute blanche, elle gardait sa main gauche posée sur son ventre arrondi et proéminent, empli d'une promesse de vie qui ne tarderait pas à s'annoncer. Dolorès avait les traits fins, un visage ovale un peu pointu vers le menton, un nez droit et de grands yeux noirs qui accentuaient la tristesse de son regard.
La vie s'écoulait monotone et dure pour elle qui attendait son quatrième enfant en quatre ans à peine. Les deux plus grands étaient déjà à l'école maternelle. L’aîné, Léon, avait trois ans et demi, le second, René, tout juste deux ans et la troisième, Georgette, faisait sa sieste dans la chambre : elle avait à peine un an. Le bruit de la rue, de voitures et de pas, les mots entendus de façon furtive par la fenêtre ouverte berçaient sa lassitude, atténuaient sa solitude. Dolorès aurait voulu s’échapper du petit appartement par cet espace qui lui semblait promesse de liberté quand les pleurs du bébé la ramenèrent à la réalité. Instinctivement, elle regarda la pendule. Il était trop tôt pour lui donner le biberon, Georgette allait attendre un peu. La jeune femme étendit une étoffe en laine grossière sur la table de cuisine, posa dessus une moitié de vieux drap épais, saisit le lourd fer à repasser, dernier luxe ménager, offert par son mari pour la fête des mères, et se mit à s'occuper du linge. Petit à petit, la pile du repassage diminuait, tandis que Dolorès jetait régulièrement un regard sur la pendule pour surveiller l'heure. Le bébé ne pleurait plus, encore une demi-heure et il serait l'heure de la tétée. Si la petite se rendormait, elle la réveillerait pour la nourrir avant d'aller rechercher les deux grands à l'école.
Dolorès ouvrit la vieille armoire, qui venait de chez sa belle-mère, pour ranger le linge. C'était un grand meuble en bois plein. Des sculptures de fleurs entourant deux dragons en agrémentaient le dessus. Le chêne était si bien travaillé que les nervures et les cœurs naturels de l'arbre donnaient une impression de motif en miroir sur chacune des deux grandes portes. Avec un peu d'imagination, il était possible d'y deviner une tête d'Alien. Les bordures de celles-ci étaient sculptées de lignes régulières encadrées, aux deux coins extérieurs, d'un motif pointe de diamant. Souvent Dolorès caressait ce bois en ouvrant la porte. Cette armoire avait quelque chose de vivant. Elle était aussi belle que logeable. Très grande, elle pouvait contenir tout le linge de maison, y compris les gros draps en coton tissés main. Ceux-ci lui venaient de sa tante. Alors qu'elle posait la pile de torchons qu'elle venait de repasser, ses yeux se posèrent accidentellement sur le vieux coffret laqué noir, décoré de fins motifs en nacre. De forme rectangulaire, il mesurait une trentaine de centimètres de long pour huit de large. Sa hauteur totale, d'à peu près six centimètres lui donnait un aspect fin et léger. Le dessus du couvercle était arrondi avec en son centre un bouquet de liserons nacrés. Les bords étaient entourés d'incrustations irisées représentant des herbes folles. De celles-ci émergeaient des brindilles légères et torsadées surhaussées de peinture dorée. Ce coffret révélait toute la finesse et la légèreté d'une œuvre chinoise. Un lointain ancêtre, capitaine au long cours, l'avait rapporté de Chine, lors de l'un de ses périlleux voyages. Sa beauté toute simple et pourtant très raffinée, lui conférait un aspect précieux. C'était un cadeau de son père, officieusement adoptif (puisqu’aucun papier de reconnaissance filiale n'avait été établi avant son décès).
Dolorès tendit la main vers l'objet, le caressa sans le toucher vraiment. La jeune femme pensait encore à ce que le vieil homme lui avait dit : « Tu vois ma chérie, c'est un coffret magique, ne l'ouvre qu'en cas d'extrême nécessité ! Lorsque tu l'ouvriras, fais doucement et méfie-toi. Dans son sillage, il peut t'apporter des temps de bonheur, mais aussi de souffrance et de malheur, à l'image de la vie elle-même. Il ne donnera ses charmes que pour toi et ne seront négatifs que pour la personne qui t'accompagnera, si tu n'es pas seule lorsque tu l'ouvriras. Dans ce cas-là, seule la couleur dorée qui sortira la dernière du coffret pourra contrecarrer les malheurs qui auront jailli. Si tu refermais le coffret avant la fin de l'apparition de la lumière dorée, les malheurs seraient définitifs, sauf si la personne présente décide de poser sur le monde et les êtres qui l'entourent, un regard sans haine et sans rancœur. Alors, sois prudente quand tu l'ouvriras... Si une autre personne que toi le trouve et veut regarder ce qu'il contient à l'intérieur, aucun charme n’apparaîtra. Celle-ci ne verra que deux ou trois bijoux de verre sans valeur. Sa magie ne peut s'exercer en positif qu'en ta présence et à ton égard. N'oublie jamais cela, Dolorès, et protège par ta sagesse, ceux qui t'entourent et que tu aimes ».
La jeune maman eut un sourire furtif, était-ce vrai ? Le reflet laqué du coffret la fascinait, elle se sentait comme protégée par lui. Si elle avait besoin, cet objet précieux serait là, à ses côtés, comme son père s'il n'était pas décédé. La douleur de l'absence se fit cruellement sentir en son cœur et Dolorès eut les larmes aux yeux. Elle ne pouvait oublier cet homme si bon, si joyeux, et tellement à l'écoute, qui avait ensoleillé sa vie de petite fille. Les pleurs de Georgette la ramenèrent à la réalité. Dolorès regarda la pendule et fut surprise du temps qui s'était écoulé à regarder le coffret. Elle n'avait plus le temps de donner le biberon au bébé avant d'aller chercher les grands à l'école. La petite devrait attendre un peu son goûter. La jeune femme prit Georgette dans ses bras et l'habilla, mit son manteau, saisit au vol son sac à main et y chercha les clefs en s'énervant de ne pas les trouver. Elle se rappela soudain qu'elle les avait posées sur la table de cuisine, courut les récupérer et sortit vivement en claquant la porte.
La petite quatre-chevaux rouge métallisé, était tranquillement garée à l'angle de la rue devant l'immeuble où ils habitaient. Celui-ci avait la forme d'un gros cube de deux étages. Son allure de grosse cage à lapins n'avait rien d'attirant. En béton, grisâtre, aucune couleur n'éclairait les murs extérieurs du bâtiment qui lui conférait une allure « mastoc ». Ils habitaient dans ce logement depuis plusieurs années déjà. Leur appartement était situé au deuxième étage, à gauche. Chaque palier donnait sur deux portes d'entrée. Ils n'étaient donc que cinq locataires, lorsque tous les logements étaient occupés, ce qui n'était pas toujours le cas. Au rez-de-chaussée à gauche, à la place d'un appartement, il y avait une grande salle qui servait de garage à vélos et d’étendoir à linge. De longs fils en plastique en hauteur séparaient la pièce. Lorsque le linge était étendu, cela faisait un parcours de cache-cache idéal pour les enfants de l'immeuble, qui se retrouvaient ensemble le soir pour jouer. Une petite cour, qui pouvait servir de parking, les protégeait lorsqu'ils étaient dehors. La voiture brillait, car Ignace l'entretenait avec soin. Souvent Dolorès disait : « s'il prenait autant de soin de ses enfants et de sa femme que de ses voitures, nous serions gâtés ». La quatre-chevaux avait des formes douces et arrondies qui plaisaient énormément à la jeune maman. Elle avait des courbes très féminines et sa petite taille en faisait une automobile parfaite pour rouler en ville. Faire les courses devenait presque un plaisir avec cette petite auto facile à garer. Dolorès mit Georgette dans son couffin sur le siège arrière et démarra rapidement. Malgré les raccourcis qu'elle prit pour arriver à l'école, la...