2 - Une nouvelle vie
Ma subite arrivée donne bien du fil à retordre à Christine. En effet, cette dernière se perd dans les grandes surfaces, au rayon biberons et couches-culottes ! Surtout que ce n’est pas Gilbert qui va le faire à sa place !
- Mais quelle taille faut-il prendre ? Combien ? Quelle marque ? Oh là là !!!
Heureusement, une vendeuse tente toujours de l’aider du mieux qu’elle peut ! Ce n’est pas tout, il faut maintenant acheter les petits pots, les lingettes, le talc… Oh non ! Le cauchemar continu !!!
Ce jour-là, il arrive une histoire absolument incroyable à ma mère :
Voyez-vous, ce quatre janvier mille neuf cent quatre-vingt-sept, Gilbert tient absolument à ce que Christine le conduise en voiture, pour aller voir un marchand de meubles qu’il a repéré quelques semaines auparavant. Gilbert se montre particulièrement impatient ce jour-là et n’a de cesse de répéter à Christine que le magasin risque de fermer ses portes si elle ne se dépêche pas. Cette dernière, interdite, lui répond :
- Mais enfin, pourquoi faut-il courir ? Nous allons à un rendez-vous important, ou bien nous détendre dans un magasin ?
- Mais dépêche-toi un peu ! Si tu continues ainsi, nous n’aurons pas le temps de tout voir ! Allez ! Habille-toi et partons vite !
Craignant une nouvelle colère de son mari, Christine obéit et se prépare activement. Sur la route, Gilbert explose de colère :
- Oh là là, on dirait que tu fais exprès de rouler aussi lentement ma pauvre ! Pourquoi ne vas-tu pas plus vite ? Voilà, maintenant, ce n’est plus la peine d’y aller, nous allons être en retard !!!
- En retard ? Mais en retard de quoi ? Je ne comprends pas, le magasin ferme ses portes dans six heures !
Gilbert ne répond pas et se met à souffler. C’est alors que, un peu plus loin, sur le côté, un fourgon de police leur fait signe de se ranger. Deux policiers en descendent alors :
- Les papiers s’il vous plaît madame !
- Bonjour messieurs. Oui, je vais vous les donner. C’est pour un contrôle du véhicule ?
Un des policiers élève la voix :
- Je vous ai demandé les PAPIERS !
Christine, interdite par ce comportement, leur répond d’une voix peu rassurée :
- J’allais vous les remettre Monsieur l’agent. Tenez. Mais que se passe-t-il enfin ?
Un des policiers évite sa question et lui répond très froidement :
- Je vais vous demander de bien vouloir me suivre à l’intérieur de la fourgonnette, madame.
- Pardon ? Mais pourquoi ?
- Vous le savez très bien madame ! poursuit-il.
Gilbert, reste de marbre et laisse sa femme se défendre toute seule. Christine proteste :
- Comment ? Mais je… Non je ne comprends pas.
- Vous avez grillé un feu au bout, madame ! Vous savez qu’on peut vous retirer votre permis pour cette faute ?
- Quoi ? Mais quel feu ? Il n’y en avait pas ! Je n’en ai vu aucun ! Je me serais arrêtée sinon, monsieur l’agent. Je peux vous l’assurer ! Ce n’est pas dans mes habitudes !
- C’est à nous d’en juger ! précise un agent.
L’autre policier reprend :
- Il y en avait un !! Alors, veuillez me suivre dans la camionnette !
Gilbert intervient enfin :
- Non, il n’en est pas question ! Je viens avec elle ! Ma femme n’ira pas toute seule !
- Vous, le mari, restez en dehors de tout cela !!! On ne vous a rien demandé ! lui réplique l’agent, très agressif.
Gilbert n’a jamais été d’une nature très courageuse aussi, il se tait immédiatement. Pour éviter que la situation ne s’envenime, Christine obéit. Elle les accompagne donc dans la camionnette, seule.
À l’intérieur, Christine est prise de frayeur, une dizaine de policiers armés de mitraillettes la dévisagent. L’un d’entre eux, très nerveux et les mains tremblantes, lui tend une feuille et lui dit :
- Tenez madame, écrivez sur ce bout de papier : je reconnais avoir brûlé le feu rouge et on vous laissera repartir…
- Quoi ??? Mais non, je n’écrirai pas ! Je n’ai pas brûlé ce feu !
Un des agents, se trouvant juste à l’entrée de la fourgonnette, pointe sa mitraillette vers elle et se met à la menacer :
- Alors ? Vous écrivez ce qu’on vous demande ou ça va barder ! Allez, écrivez ! C’est un ordre on vous dit ! Arrêtez de faire votre maligne maintenant !
Terrorisée, Christine décide de ne plus leur répondre et note sur la feuille ce que les policiers lui ordonnent. Ayant terminé, ils la laissent enfin repartir.
Choquée, maman décide de se garer plus loin sur le bas-côté sans que les policiers ne la remarquent, afin de voir si ces hommes arrêtent d’autres véhicules. Christine et Gilbert attendent un certain temps, mais aucun conducteur n’est appelé à se ranger.
- Nous devrions peut-être repartir ? Ce n’est pas prudent de rester là. Ils vont finir par nous voir. s’inquiète Gilbert.
Maman n’étant pas plus rassurée, lui répond :
- Oui cela fait un certain temps que nous nous sommes arrêtés. Je n’arrive pas à croire ce que je viens de vivre, cette situation n’est pas normale…
Finalement, Gilbert n’a plus envie de se rendre au magasin. Épuisés par cette mascarade, ils rentrent tous deux à l’appartement.
Dès le lendemain matin, après m’avoir déposée chez la nourrice et son mari au travail, Christine relate à ses collègues l’arrestation qu’elle a eue hier. Ces derniers, aussi surpris qu’elle, lui conseillent d’en référer le plus tôt possible au commissariat. Maman s’y rend le soir même. Après avoir effectué certaines recherches, les agents lui répondent :
- Madame, il n’y a jamais eu de feu de signalisation à cet endroit et encore moins de contrôle de police. Ces agents étaient des faux policiers. Vous avez eu de la chance qu’ils vous aient laissée repartir en étant aussi armés ! Nous allons faire une enquête et nous vous tiendrons au courant.
Le temps passe et il n’y aura jamais de suite…
À la maison, les soirées ne sont pas bien gaies, surtout en ce moment. Gilbert boit de plus en plus et rentre ivre au domicile. Christine a terriblement peur qu’il ne s’en prenne à moi dans ces moments-là ; alors, à chaque fois, elle doit quitter l’appartement en catastrophe pour aller se réfugier chez Prune. Ma mère prépare rapidement quelques affaires, court appeler l’ascenseur avant de sauter dans sa voiture, avec moi sous le bras et la valise de l’autre !
Arrivée chez Prune, Christine est époumonée et se met à pleurer, elle reste un long moment sur le canapé à discuter avec sa tante puis, ses angoisses se calment. Toutes deux m’observent alors et me sourient. Ma petite bouille les fait craquer. Je mordille Sophie la girafe et regarde tout autour de moi. J’aime beaucoup les rideaux de Prune, allez, je vais essayer de les attraper avec mes petites mains ! Les formes dessinées m’intriguent, ce sont des couleurs que je n’ai encore jamais vues, parole de bébé !
Pour se changer les idées et retrouver une vie un peu plus sereine, ma mère s’investit chaque jour à fond dans son travail. Elle est passionnée par ce qu’elle fait et chaque matin, elle retrouve avec plaisir ses collègues. Christine occupe un poste d’hôtesse d’accueil dans un cabinet d’architecte.
Les collègues de Christine lui trouvent un visage très fatigué depuis un moment et ce matin-là, ma mère leur confie ce qui s’est passé la veille : Gilbert a encore fait des siennes et a été emmené par les pompiers. Il va rester quelques jours à l’hôpital pour des examens, Christine va pouvoir retourner à l’appartement, souffler un peu et s’occuper de moi plus sereinement. Heureusement que les collègues de ma mère sont là. Ce sont de vrais confidents pour elle. Elle peut compter sur eux...