: Bernard Martin
: Réfugiés sous les fenêtres de la milice Avec illustrations
: Anépigraphe
: 9782487257511
: 1
: CHF 7.00
:
: Erzählende Literatur
: French
: 232
: Wasserzeichen
: PC/MAC/eReader/Tablet
: ePUB
En 2003, l'auteur apprend fortuitement que, Ernest et Valentine, ses grands-parents ont caché un tailleur juif Félix et sa fille Madeleine pendant l'occupation. C'est pour lui une révélation. Il mesure les risques immenses pris par les siens. Ils sont en effet à l'époque métayers, et leur maître qui loge à 300 m de leur ferme, est un milicien de la première heure. Cet ouvrage raconte l'histoire commune de ces deux Français juifs devenus clandestins dans leur propre pays et de ceux qui les ont cachés, liant leurs deux familles à tout jamais. À l'heure où la peur de l'autre est utilisée par certains, il est bon de se souvenir qu'au risque de leur vie, des citoyens français, ont jadis protégé des Juifs contre les lois racistes de Vichy. Après avoir publié l'histoire de sa grand-mère maternelle, Marie Bisson, épicière, ayant vécu la tragédie des deux guerres mondiale, l'auteur évoque ici ses grands-parents paternels du Poitou. Le point commun de ces deux histoires est le courage déployé par cette génération confrontée aux affres de l'Histoire de France.

 

2.
Le vin gris

Saulgé, Vienne, 1940

Ernest actionne le bras du pulvérisateur avec entrain. Le carré de vigne n’est pas bien grand, mais l’opération doit être menée sans retard afin d’éviter les maladies et les invasions de parasites. Le récipient de laiton qu’il porte en bandoulière sur le dos diffuse sur le feuillage un liquide bleuâtre que l’homme a fabriqué avec de la bouillie bordelaise. C’est un mélange de sulfate de cuivre et de chaux morte. Dans quelques jours, Ernest supprimera les gourmands indésirables afin que les ceps ne soient pas étouffés. Le vin qui sera récolté aux vendanges de septembre, on l’appelle ici le vin gris. Bien que d’autres cépages soient produits dans le coin, la vigne d’Ernest est constituée uniquement de vin de Noah. Officiellement, la vinification de ce raisin n’est pas permise, une loi de 1934 interdit le Noah en France. En fait il s’agit d’un cépage américain qu’on a importé au début du siècle pendant la crise du phylloxéra. Il est prohibé car il contient trop de méthanol, une légende raconte que ce vin rend fou. Balivernes, pense Ernest, ici ce breuvage en a peut-être grisé quelques-uns, mais n’a jamais rendu fou personne. Tous les petits agriculteurs de cette région n’en ont cure. Les parcelles de vigne, ici, sont tellement modestes, qu’aucun contrôle n’a jamais lieu. Il s’agit juste de remplir une barrique ou deux afin de pourvoir aux besoins de la famille pour une année. Ici, le vin n’est pas mis en bouteille, et nul n’en fait commerce.

Dans le milieu des années 20 cependant, un riche propriétaire d’origine bordelaise a planté massivement sur la commune, un cépage différent. On fit commerce du breuvage produit jusqu’en Allemagne. Mais cette activité incongrue pour la région cessa en 1930.

Le vin gris, lui, n’aura à tout jamais qu’un usage domestique. C’est un breuvage de belle couleur rubis, gouleyant et très fruité. Il est plaisant à boire et si désaltérant l’été, sous forme de mijot** bien frais. Vin généreux, il est apprécié par toute la famille Martin. Il faut dire qu’à part Valentine, sa femme, la famille qu’a fondée Ernest n’est composée que d’hommes.

En ce début d’année 1940, Ernest Martin a 46 ans et Valentine en a 47. Le couple a cinq enfants, cinq garçons. Louis 19 ans, Roger 17 ans, Robert 16 ans, Camille 15 ans et Maurice, le petit dernier 12 ans.

Valentine mesure sa chance. Ses garçons sont trop jeunes et n’ont pas été mobilisés pour participer à la guerre, même s’il s’agit d’une drôle de guerre comme disent les journaux.

C’est en septembre de l’année passée que cette ineptie a débuté. Ernest pres