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Le matin, elle s’éveilla plus reposée, sa nuit à l’abri dans ce petit hôtel lui avait permis de se reposer bien que les menaces et la réaction virulente de Jean à son absence et à son silence l’inquiétaient beaucoup.
Dans l’idée de l’arrêter, avec le numéro de téléphone qu’il connaissait, elle lui envoya des photos de la plainte déposée contre lui la veille et assura que maintenant, chaque appel serait retenu contre lui et qu’il devait s’attendre à être contacté par son avocat. « Salope, je vais te retrouver et je prendrai du plaisir à te faire la peau » répondit-il, ce qui pressa Pascale de s’éloigner de la région parisienne au plus vite.
« J’ai la sensation que ce n’est pas fini car ce n’est pas ainsi qu’il fonctionne. Le seul final acceptable pour lui, sera de m’entrainer dans la mort peut-être avec lui, s’il est dépressif. Ce serait la seule manière de s’approprier de ma personne pour toujours et de punir ce qu’il considère comme « mes manquements ». Pour ma sauvegarde, je dois partir sans trainer. »
Après avoir correctement petit déjeuné et avalé deux comprimés d’antalgiques, le corps douloureux elle se mit en route à pied vers un avenir dont elle ne maitrisait rien, concentrée sur le chemin le plus direct et le plus discret pour parvenir à Berne, la première borne à atteindre d’un horizon imprécis.
Dans son humeur morose de tristesse et de malheur, elle se sentait déplacée dans cette tenue de randonnée et aussi visible qu’un caneton jaune au milieu d’une portée de chatons noirs. Déguisée, elle avait le sentiment d’usurper une identité qui n’était pas la sienne :
« Sur ce chemin de croix, je ne me promène pas, je me sauve et je me cache derrière une apparence qui n’est pas vraiment moi ! ».
Elle déprimait, elle avait à peine obtenu son diplôme et trouvé le poste de ses rêves, qu’elle craignait pour sa vie et devait fuir devant un époux qui lui avait promis Amour et Fidélité.
« Certes n’étant pas croyant, il ne s’est prononcé que devant monsieur le maire mais une promesse reste un engagement ! En quelques petites semaines, où sont passés les contenus de ces mots si beaux ? Ont-ils toujours été vides de sens pour Jean ? Pourquoi m’a-t-il épousé ?»
Bouleversée, elle posait un pied devant l’autre, en serrant les dents sous la douleur, sans même se rendre compte qu’elle pleurait et sans chercher à interrompre ce déluge de larmes, attirant parfois les regards circonspects des gens qu’elle croisait.
Le mercredi matin, après avoir eu chaud toute la journée de la veille sous le soleil printanier de fin juin, elle considéra que ses longs cheveux blonds étaient devenus une gêne. Elle les fit couper courts avec un pincement au cœur, dans un petit salon situé dans la galerie marchande d’un super marché et fit foncer sa couleur naturelle. Aux dires de la coiffeuse, ces modifications lui donneraient le petit air élégant et délicat de Katharine Hepburn, lorsque les hématomes dont son visage était toujours marqué seraient moins visibles.
« Il y a bien longtemps que je n’avais pas été aussi flattée. » se dit-elle émue.
La coiffeuse lui demanda ce qui lui était arrivé car elle avait remarqué en lui passant la blouse de protection, qu’en plus de son visage, son bras gauche était bleu marine et la faisait souffrir.
- J’ai eu un accident de voiture, le résultat est spectaculaire mais je n’ai rien eu de plus grave que quelques cotes abimées et des hématomes.
- Et vous randonnez avec un gros sac, est-ce bien sérieux ?
Ce jour-là, elle ne pleura pas sur la perte de ses cheveux mais sur la tristesse d’avoir réalisé, que son mari ne lui avait jamais dit qu’il la trouvait jolie…
Jusqu’à ce qu’enfin quelques jours après, elle réagisse et lutte contre cet inutile apitoiement ; peut-être aussi ses yeux étaient-ils devenus secs d’avoir trop pleuré.
« Seule la réalité et les faits ont un sens, tout le reste n’est que du rêve, or il m’a battue sans raison et me menace de mort par écrit. »
Les premières étapes vers Berne avaient été courtes, elle se fatiguait vite et le torse toujours bandé, elle rencontrait des difficultés pour trouver un bon rythme régulier pour ses respirations. Ses courbatures étaient d’autant plus importantes que citadine manquant d’activité physique, ses muscles n’étaient pas vraiment habitués à être autant mis à contribution, sans trop avoir le temps de récupérer.
Si elle était pressée de passer la frontière, le son de ses sanglots et de ses reniflements ne troublant plus le silence ni sa perceptions des sons alentours, elle avait fini par profiter des multiples bruits rassurants qu’elle entendait et identifiait sur les petites routes et des chemins : le peu de circulation, les pépiements des oiseaux dans les haies, le moteur d’un tracteur dans le lointain, l’aboiement d’un chien, le meuglement d’une vache quelque part ou le carillon d’un clocher qui sonnait l’heure. Pour la première fois, elle avait du temps car rien ne lui était imposé ou n’était attendu d’elle, pour la première fois ses décisions et leurs conséquences ne dépendaient que d’elle.
« Le monde est beau, mais je ne vois en moi qu’obscurité. Elle engloutit tout, jusqu’à mon esprit ! En sortirai-je un jour ?... Marche et ne pense à rien, marche et fais le vide… tu dois trouver ton horizon.
Un kilomètre à pied, ça use, ça use, un kilomètre à pied, ça use les souliers… »
Elle se contraignit à mettre ses préoccupations de côté et à repousser toute forme de réflexion parasite, à garder la tête vide et à ne réagir qu’à l’instant présent.
Peu à peu, son corps s’habitua à cette activité de marcher, elle mangeait des sandwichs et des fruits et dormait en lisière des prés dans sa tente minuscule. Elle se disait qu’elle n’avait plus peur seule la nuit, comme les premières fois où elle ne parvenait pas à fermer les yeux, guettant les bruits annonciateurs d’éventuels dangers. Toutefois, elle s’avouât qu’un fond de crainte persistait toujours en elle, après une nuit rendue difficile par le vent qui avait fait craquer et gémir les arbres et les buissons de la haie près de laquelle elle s’était abritée. Elle était seule, isolée et aurait inévitablement le dessous en cas d’agression mais cette faible probabilité devait-elle la paralyser ? Pour sa sécurité, elle retrouva les prières de son enfance puis dans un supermarché agricole, elle fit l’acquisition d’un solide bâton de marche à bout ferré et d’une bombe défensive qu’elle gardait maintenant dans sa poche, accessible à n’importe quel moment. « En cas de mauvaise rencontre, ils ne me serviraient sans doute pas à grand-chose mais je ne peux pas faire davantage et c’est bon pour le moral ! » pensa-t-elle.
A présent, la fatigue accumulée par les premières semaines de marche la faisait s’endormir sans difficultés malgré ses questions sans réponse, la honte et le chagrin qui persistaient à tourner en rond dans sa tête.
« Les gens qui portent des cicatrices comme les miennes ont parait-il, plus de mal à guérir. Nos blessures devenues moins visibles, iraient beaucoup plus loin que la surface. Elles s’enfonceraient au-delà des veines et du sang jusqu’à l’âme ! »
A l’Isle sur le Doubs, en bordure d’agglomération, une dame d’une cinquantaine d’années, cueillait des roses dans son jardin lorsqu’elle passa devant sa maison. Elles se sourirent et Pascale fut interpelée lorsqu’elle parvint devant la grille.
- Vous êtes ravissante jeune dame, et seule à marcher ? Vous ne craignez pas d’être importunée ?
- Non, pas vraiment et je préfère éviter d’y penser. Je n’emprunte que les routes de campagne et les chemins et je ne croise finalement pas grand monde. Je vais en Suisse, à Berne rejoindre des amis.
- Oh, je pensais aller à Berne en fin de journée pour diner chez des amis, c’est à cent cinquante...