: Au prisme des lettres, Michel Pastoureau
: Rouge(s)
: Books on Demand
: 9782322605996
: 1
: CHF 5.30
:
: Hauptwerk vor 1945
: French
: 292
: Wasserzeichen
: PC/MAC/eReader/Tablet
: ePUB
Le rouge de l'amour, le rouge du sang, le rouge du feu... Le rouge concentre les enjeux fondamentaux de la vie. Il se décline en multiples nuances : écarlate, grenat, rouille... Mais connaissez-vous l'amarante et le zinzolin ? Savez-vous que le Titien a donné son nom à une teinte pour peindre les chevelures des femmes, que l'oxyde de fer confère sa couleur à la planète Mars, ou encore que le coquelicot symbolise la mémoire des soldats tombés sur le champ de bataille ? Rouge(s) est le premier projet du collectif Au prisme des lettres, qui rassemble de jeunes artistes et professionnel.le.s de l'édition francophones. Dans ce recueil, 15 auteur.ice.s s'emparent de la couleur rouge dans toutes ses nuances, des plus connues aux plus originales, au travers de textes vibrant d'émotion et de poésie. Une palette d'interprétations sur les sociétés d'hier et d'aujourd'hui.

Le collectif Au prisme des lettres regroupe 16 jeunes auteur.ice.s et illustrateur.ice.s de 17 à 32 ans, originaires de France, du Luxembourg et de Belgique. Il est né du souhait de construire un espace d'entraide et de créativité collective dans les domaines de la littérature et de l'édition, qui valorise la diversité des parcours artistiques de ses membres : plusieurs sont lauréat.e.s de prix littéraires ou professionnel.le.s du livre. Le collectif effectue donc lui-même le travail d'écriture, d'édition, de maquette et de diffusion de Rouge(s), sa première publication.

JULIE ROSIAUX


MONOCHROME INFERNAL

GRENAT

# 6E0B14

AVERTISSEMENT DE CONTENU :

VIOLENCE, SANG, TORTURE

PERSÉPHONE porta le pinceau d’or poli à ses lèvres et fit la moue. Contemplant son nouveau tableau d’un œil sceptique, elle secoua la tête : il manquait quelque chose.

Elle se leva et avança pour déceler ce qui causait ce titillement dérangeant, cette intuition de l’erreur. Elle observa les courbes et les formes, caressa la toile. Le problème n’était pas là. Elle se tourna alors vers son matériel et étudia la rangée de pinceaux soigneusement étalés sur sa table. Tout semblait en ordre. Soupirant, elle attrapa le demi-crâne évidé dans lequel elle préparait sa peinture. Elle utilisait le pigment de grenade produit grâce aux plantes de son jardin. La mixture avait une couleur, une texture et même une odeur habituelles.

Elle tourna sur elle-même, cherchant la source de ce trouble. Elle se glissa entre les meubles et les chevalets où trônaient ses différentes productions. Une âme condamnée à attendre cent ans sur les rives du Styx s’était peut-être encore faufilée dans son atelier. Elle devrait en parler à Hadès. Ces interruptions ne cessaient de la déconcentrer, et il fallait avouer que ces pauvres créatures vêtues de loques faisaient peine à voir. Avec une grimace de dégoût, elle espéra qu’elle n’allait pas en trouver une nouvelle, tremblante entre ses toiles vierges, avec de sales petites mains. Comment pouvaitelle faire naître la beauté lorsqu’une telle vermine s’introduisait dans son havre de création ?

Mais après avoir fouillé tous les recoins, elle constata avec confusion qu’il n’y avait aucune âme égarée cachée là. Alors quoi ? Quelle était cette gêne, cette impression d’imperfection, pire, de médiocrité ? Cela ne pouvait pas être de sa faute, non, impossible, elle était la reine des Enfers et la princesse de la Terre. Une déesse. Le problème résidait ailleurs. Autour d’elle, ses tableaux lui faisaient face, l’accusaient d’une faute qu’elle ignorait encore. L’un d’eux, peint quelques années auparavant, attira son attention et elle réalisa avec horreur et désespoir l’ampleur de son erreur.

La couleur. C’était ça. Autour d’elle, elle ne voyait que ce rouge, ce rouge grenat qui l’aveuglait, quelle atrocité ! Elle voulut l’oublier, le faire disparaître de sa vision, mais elle se rappela de justesse qu’elle détruirait toutes ses œuvres si le grenat se dissipait. La couleur, la couleur, comment avait-elle pu ne pas y penser ! Soudain, la nausée la prit, ce rouge l’attaquait, tournait autour d’elle, elle sentait son odeur empoisonnée, comme si toute la peinture s’extrayait de ses toiles pour se dresser au-dessus d’elle et la noyer, oui, non, le rouge grenat, elle ne voyait plus que ça ! Quelle horreur ! Comment avaitelle pu peindre, comment avait-elle pu prétendre peindre, comment avait-elle pu prétendre être une peintre, pire, une artiste, alors qu’elle n’avait jamais eu à sa disposition qu’une seule couleur !

Des larmes dévalèrent sa peau et elle porta les mains à ses joues, de peur que les gouttes ne soient elles aussi devenues rouge grenat, et que son monde entier n’ait été repeint de cette affreuse teinte. Mais ses doigts revinrent tachés de la seule couleur des sanglots.

Ses pleurs s’interrompirent soudain. Elle observa silencieusement ses phalanges mouillées de rosée printanière, respirant à peine, suspendue à ce coloris étrange, pas tout à fait visible mais pas tout à fait invisible non plus. Elle s’approcha de l’un de ses tableaux et appuya son doigt humide dessus. Elle venait de déposer sa deuxième couleur.

Des larmes, pensa-t-elle. Elle sortit en vitesse de son atelier et se précipita au château d’Hadès. Elle entra dans la salle du trône avec fracas, ouvrant grand les portes, les pans de sa robe volant autour d’elle.

— Des larmes, Hadès ! s’écria-t-elle, la tête haute. J’ai besoin de larmes ! Toutes les larmes des Enfers !

Hadès releva la tête mollement, ennuyé par les lubies de sa reine.

— Des larmes, répéta-t-il d’une voix traînante.

D’un geste de la main, il congédia le référent des Champs du châtiment et la file d’employés patientant pour lui rappeler la myriade de problèmes à régler. Les Enfers étaient une immense machine aux millions de minuscules rouages, et pas un jour ne passait sans que quelques-uns d’entre eux, dans le meilleur des cas, dysfonctionnent. Il ne s’agissait la plupart du temps que d’affaires mineures, mais la machine devait tourner et avaler l’afflux de défunts. Hadès se préoccupait sans cesse de la gestion de son royaume et des âmes, il avait à monitorer de loin les travaux d’agrandissement constants et hasardeux qu’il avait été obligé de lancer hâtivement quelques décennies auparavant, et enfin à s’assurer que les damnés étaient suffisamment punis, les héros suffisamment heureux, et les autres suffisamment oubliés.

Il préférait Perséphone loin de ses affaires, dans son atelier, à peinturlurer des toiles à sa guise. Il n’avait pas le temps pour ses caprices.

— Rappelle-le, exigea-t-elle, désignant d’un mouvement du menton la porte par laquelle était sorti le référent des Champs du châtiment, rappelle-le vite, j’ai besoin de lui. J’ai besoin de larmes, toutes les larmes possibles. Donne-moi les larmes des damnés, Hadès, donne-moi leurs larmes et leur douleur, donne-moi leurs larmes et leur sueur. Et surtout sépare-les, il ne faut pas les mélanger. J’ai besoin de toutes les teintes, Hadès, pour chaque damné, je veux une fiole de larmes et une fiole de sueur, tu as compris ? Allez, rappellele ! Il faut qu’on lui dise cela.

Hadès soupira et, sachant la bataille perdue d’avance, ne tenta même pas de la mener. Il rappela le référent et Perséphone lui exposa ses demandes. Celui-ci prit note, hochant la tête. Alors qu’il partait, Perséphone l’interpella :

— Faites-les souffrir ! ajouta-t-elle, l’air penseur.

— Ils souffrent déjà, reine Perséphone, répondit le référent avec placidité.

— Faites-les souffrir davantage, dans ce cas-là ! Il faut qu’ils hurlent de douleur, que leurs cordes vocales se déchirent, qu’ils désirent mourir une nouvelle fois. Ça donnera plus de caractère à la couleur, oui, ce sera parfait, elle sera plus vive.

Et elle repartit avec un sourire satisfait, attendant impatiemment la cargaison de couleurs qui arriverait bientôt et qui révolutionnerait son art.

Dans les jours suivants, ces dernières arrivèrent par dizaines – peut-être même par centaines – et Perséphone s’étonna du nombre de damnés qu’abritait l’Enfer, mais elle se réjouit de la diversité des teintes maléfiques, cela ferait plus de choix pour ses tableaux. Elle ne quitta pas son atelier pendant si longtemps que la seule façon d’évaluer les jours écoulés eût été de compter les toiles qui s’amassaient. Elles étaient éparpillées sur des chevalets, contre les murs et les meubles ou à même le sol ; elles occupaient tout l’espace et exposaient les différentes teintes de noir qu’elles avaient récemment acquises. Le noir, sa toute nouvelle couleur des péchés exsudés par les damnés à travers leurs larmes et leur sueur.

Parfois, lorsqu’elle ouvrait une fiole, elle entendait l’écho d’un cri, et sa main se crispait dans un réflexe violent dès qu’elle portait son pinceau devant elle pour tracer les premières esquisses. L’enthousiasme de cette nouvelle teinte, sombre et inquiétante, retomba bien vite. Le grenat avait été remplacé par ce noir malsain qui l’attaquait de toutes parts à son tour, non pas par son omniprésence mais par son agressivité, parce que le pigment naissait de la colère, de la haine et de la douleur. Chaque tableau arborant la moindre trace de la vile peinture la guettait à présent, malveillant, et exhalait une attitude mauvaise. Elle se débarrassa de tout, noya les torrents de larmes et de sueur dans le Styx et laissa le fleuve avaler les infâmes toiles pour qu’on ne sache jamais qu’une déesse avait créé de telles...