Chapitre 1
Le soleil d’août dardait ses rayons sur le jardin fleuri.
Émilie attrapa sa capeline en paille et descendit les marches de la terrasse. Sa robe claire virevoltait autour de ses fines chevilles. Elle chantonnait. Dix-huit ans ! Elle avait dix-huit ans aujourd’hui ! Ses parents avaient organisé un repas de famille, et dans quelques heures, ils seraient une douzaine à l’applaudir au moment où elle soufflerait ses bougies devant l’énorme gâteau préparé par Jeanine la cuisinière.
Elle avança entre les rangées de buis parfumés et ferma les yeux. Comme elle aimait l’odeur caractéristique de ces plantes ! C’étaient de douces réminiscences de son enfance lorsqu’elle jouait à cache-cache avec sa cousine Marie-Louise. Un merle siffleur lança ses vocalises depuis le noisetier, elle s’immobilisa quelques instants pour l’écouter.
Le domaine de ses parents se situait à Besançon, dans un quartier boisé à la sortie de la ville. La maison familiale, surnommée le Manoir par les riverains, avait été construite en 1842 par l’aïeul d’Honoré Carpentier. C’était une bâtisse massive en pierres meulières que le temps avait ternies et rendues grises.
Honoré, le père d’Émilie, s’était conduit en héros durant la dernière guerre. Militaire de carrière, il avait mené, en compagnie du général Nivelle, la bataille du Chemin des Dames, en avril 1917. Blessé pendant une attaque en 1918, il était rentré à Besançon pour y retrouver sa jeune épouse Joséphine et leur fillette Émilie, alors âgée de onze ans. Il se lança dans les affaires en 1920, et fit de l’importation de spiritueux d’Espagne, puis profitant de l’américanisation progressive, grâce à un moderne réseau de transport, il fit venir aussi de nombreuses marchandises des États-Unis et d’Asie. Il s’absentait parfois de longs mois afin de rencontrer tel ou tel interlocuteur étranger susceptible de lui procurer de nouvelles denrées.
Émilie n’appréciait pas trop l’architecture du Manoir, elle aurait préféré une maison plus modeste, mais elle adorait le parc, les saules pleureurs proches du Doubs, les bancs de pierre nichés sous les chèvrefeuilles ainsi que la roseraie, soignée depuis toujours par Alvaro, le vieux jardinier.
Celui-ci était arrivé en France en 1903, il avait fui le règne chaotique du roi Alfonso XIII. Parvenu à Besançon pendant l’hiver 1905, il avait cherché du travail. Joséphine, désirant une personne qualifiée pour entretenir la propriété, avait eu vent de ses compétences au cours d’un après-midi au salon de thé du centre-ville. Sa belle-mère, Adélaïde lui avait conseillé de prendre le vigoureux espagnol à son service. Sa femme, Carmen faisait le ménage de l’aïeule. Alvaro, dans la force de l’âge, s’installa avec son épouse dans la maisonnette au bout du terrain. Le cabanon fut restauré, et au printemps 1910, naquit leur fils Pablo.
Émilie marcha jusqu’au bassin, elle s’assit sur le banc et s’abandonna à rêver. Elle n’entendit pas le crissement des pas de Pablo qui posa en douce les mains sur ses yeux.
Surprise, elle cria, puis se mit à rire.
— Pablo ! Tu m’as fait peur !
— C’était le but ! Bon anniversaire Émilie !
Il lui tendit un bouquet de cinq roses blanches.
— Oh, merci, elles sont magnifiques !
— En fait, je les ai prises dans votre roseraie !
— C’est l’intention qui compte, merci ! Je dois y aller, les invités vont arriver. À bientôt ! Pablo, donne le bonjour à tes parents !
Elle s’éloigna dans un léger froufroutement laissant derrière elle des effluves parfumés que Pablo respira les yeux fermés.
La grand-mère Adélaïde bouchait la porte avec son imposante stature, elle était vêtue de la même robe qu’au mariage de son fils Honoré, en 1904. C’était une jupe noire très longue, ornée de plusieurs volants, surmontée d’un corsage piqué de plis, dont le col enserrait la gorge, ce qui n’avantageait pas son double menton. Elle relevait ses cheveux à la mode du début du siècle, faisant dire à Émilie, « Grand-maman est restée bloquée en 1900, elle n’a pas quitté son corset ni son ombrelle ! »
— Émilie, ma petite-fille ! Déjà dix-huit ans !
— Bonjour, Grand-maman, comment allez-vous ? Autour de la table se trouvait, Raymond d’Albiny, le parrain d’Émilie, ami de la famille. Émilie le surnommait
« monsieur n’est-ce pas », car il ponctuait chacune de ses phrases par cette expression. Il était accompagné de sa femme Yvonne, une personne effacée et maigrichonne, qui opinait de la tête dès que son mari ouvrait la bouche, et de deux de leurs enfants, Marcelle et Eugénie, des jumelles de douze ans. Elles étaient habillées de la même robe de forme droite, manches ballons et col rond. Celle de Marcelle était bleue, celle d’Eugénie, jaune pâle. Les gamines se tenaient raides sur leur chaise et ne bougeaient pas. Émilie tenta de leur parler, mais elles respectaient les consignes de leur mère, « Soyez sages, je ne veux pas avoir de remarque à vous faire ! » Face à Émilie, sa tante Suzanne, la plus jeune sœur de Joséphine, buvait du vin avec délectation. Elle s’entretenait avec Adélaïde. C’était une jolie femme, âgée de vingt-cinq ans, célibataire. Elle était sortie de l’École Normale d’institutrices en 1922 et avait un poste dans une institution privée de Besançon.
Au moment du dessert, Adélaïde se leva, embrassa sa petite fille et annonça :
— Nous allons pouvoir trouver un bon mari à cette jeune fille !
Les jumelles pouffèrent, puis s’arrêtèrent aussitôt, le regard implacable de leur mère avait de quoi les terroriser.
Suzanne s’esclaffa, Émilie se dressa sur sa chaise et hurla :
— Ah, ça non ! Il n’en est pas question. Je vais poursuivre mes études !
— Tu as obtenu tes baccalauréats en juillet, cela ne te suffit donc pas ? Une femme n’a nul besoin d’être trop instruite !
Émilie lança son regard « au secours » à son père. Honoré sourit, leva son verre de champagne en disant :
— Bon anniversaire, ma Mimi !
Il se retourna pour attraper un paquet derrière lui, le tendit
à sa fille. Elle fit le tour de la table, embrassa ses parents, se réinstalla et ouvrit la boîte. Elle en sortit une large écharpe, douce, mousseuse et fine à la fois. Elle était dans un dégradé de tons qui évoquaient une forêt d’automne et un coucher de soleil d’été qui seyaient parfaitement à son teint frais.
Elle frotta le superbe châle mœlleux contre son visage. Sa mère lui dit :
— C’est une étole en cachemire, ton père l’a ramenée de Srinagar au printemps, il l’a choisie spécialement pour toi !
— Elle est magnifique, je l’adore ! Elle la jeta sur ses épaules, les longues franges de laine descendaient jusqu’à ses mollets.
— Quel joli tissu, n’est-ce pas ? interrompit Raymond.
Suzanne offrit une pochette en papier, Émilie s’en empara, l’ouvrit avec empressement. Depuis toujours les cadeaux de sa tante avaient un modernisme d’avant-garde. Elle découvrit un livret d’une auteure qu’elle ne connaissait pas.
Elle lut à haute voix :
— Appel d’une femme au peuple sur l’affranchissement de la femme. Claire Demar.
— Quelles idées allez-vous encore lui fourrer dans la tête ? maugréa Adélaïde.
— N’est-ce pas elle qui s’habillait en bleu, blanc, rouge et mettait son nom sur son plastron ? J’avais lu un article sur elle, c’était une journaliste des années 1830, ajouta Joséphine.
Raymond d’Albiny opina. Son visage restait de marbre et nul ne pouvait y déchiffrer quelconque manifestation d’accord ou de désaccord. C’était comme si cette conversation ne l’intéressait pas. D’ailleurs, il se pencha vers son ami Honoré son verre de champagne à la main :
— À la santé de notre petite Émilie ! N’est-ce pas ? Il se tourna vers son épouse :
— Elle a encore grandi, n’est-ce pas ? Les jumelles avaient...