1. COMMENT EN SUIS-JE ARRIVÉE LÀ ?
« Il y a quelqu’un qui écrit mes livres que je ne connais pas, mais que je voudrais connaître. » Julien Green
Nous étions en septembre 2017, sans doute un jeudi ou un vendredi. Seule certitude concernant la date, puisqu’il s’agissait de mes journées de repos hebdomadaire. Par contre, pas moyen de me rappeler avec plus de précision.
Voilà bien une des choses dont j’ai toujours eu le plus de mal à me souvenir. Les dates, jour, mois, voire même année. Ce n’est pas pour rien si monBullet Journal comporte un rappel des fêtes et autres anniversaires à souhaiter. Sans quoi, il m’arriverait d’oublier. Ce qui m’a fait réaliser après coup pourquoi je n’avais jamais été une flèche en cours d’Histoire, que ce soit au collège et au lycée, même si cela me passionnait.
Mais revenons-en à ce jour, au lieu de m’éparpiller en des horssujets aussi vains qu’inutiles.
Il m’arrivait souvent de me promener dans le quartier Saint-Michel, à Paris. J’aimais beaucoup arpenter les librairies d’occasion et y revendre des livres, quand le temps était venu pour eux d’aller se faire lire ailleurs. On pouvait donc parfois me voir chargée d’un grand sac blindé de bouquins, mais pas encore d’un chariot à roulettes ou même d’une valise, comme d’autres personnes venues tenter leur chance à la revente de livres. Étant donné qu’il fallait prendre le RER pour rallier la Capitale, je ne voulais pas non plus me charger.
Pourtant, ce jour-là, je n’étais nullement encombrée de sacs à porter. Qu’il s’agisse de livres à refourguer ou d’autres qui auraient été achetés, d’occasion le plus souvent.
La journée, sans pour autant être radieuse, était agréable, avec le soleil jouant à cache-cache avec quelques nuages en vadrouille au-dessus de la ville. Le temps n’était pas encore aux fraîcheurs automnales et on se serait cru en plein été indien. Si nous venions à peine de franchir la date de l’Équinoxe d’Automne, plusieurs signes annonçaient pourtant la venue imminente d’une de mes deux saisons favorites, avec le Printemps.
Tout autour de nous, des employés de la voirie s’activaient à l’élagage des arbres. Le bruit des tronçonneuses parvenait à supplanter celui de la circulation et des feuilles voletaient çà et là, au gré du vent.
Je déambulais donc le long des cafés et boutiques à touristes, quand la surface miroitante d’une vitrine finit par attirer mon attention. L’espace d’un instant, je me serais presque attendue à faire face au reflet d’un moi en modèle enfant, comme dans une publicité télévisée désopilante pour une eau minérale. Mais non. C’était quelque chose d’à la fois très banal, et aussi très curieux quand on se retrouve devant sans y prêter attention. Comme ce fut mon cas ce jour-là.
Certes, il s’agissait bien de mon reflet dans la vitrine, qui faisait plus office de miroir, vu qu’on ne parvenait pas à distinguer ce qu’il y avait de l’autre côté. Sauf que le paysage environnant n’était pas du tout le même, et que j’y étais seule, là où une foule de piétons et autres badauds cheminaient près de moi.
Dans la vitrine, il n’y avait que deux hauts murs végétaux qui s’étendaient à perte de vue. Ce n’était pas du maïs, mais plutôt une paroi impénétrable constituée d’un arbuste tel que le buis. Des petites feuilles verdoyantes bien reconnaissables, après tout. Pour un peu, la scène en était si réaliste que j’en vins à me retourner en m’attendant presque à voir ce décor improbable derrière moi. Heureusement, il n’en fut rien. Rien d’autre que l’agitation parisienne qui continuait à s’affairer inutilement. En restant plantée là, pendant ne serait-ce que quelques secondes, j’aurais déjà dû être bousculée par quelque passant, au demeurant toujours trop pressé, qui n’aurait pas manqué de me rabrouer avant de poursuivre son chemin en soufflant comme un taureau furieux.
Eh bien non. Même pas.
Un peu interloquée, je repris néanmoins ma route. Puis, après avoir dépassé la librairie Gibert Jeune Ésotérisme et salué Grégoire, un ami libraire, à travers la vitrine, j’arrivais bien vite en vue de la devanture verte et jaune deShakespeare& Company, une librairie indépendante et atypique située dans la rue de la Bûcherie. J’avais un faible pour cette petite rue, en parallèle du quai de Montebello en bordure de la Seine. Cela lui donnait un aspect un peu village au cœur de Paname.
Cette enseigne avait ceci d’exceptionnel qu’elle remplissait le rôle de librairie, mais aussi de bibliothèque et de point de rencontre quasi névralgique de la littérature anglophone à Paris, lui conférant un petit côté excentrique qui me plaisait énormément, quand bien même lire en anglais n’a jamais été une de mes spécialités. Pourtant, j’adorais me rendre là-bas, ne serait-ce que pour déambuler dans les rayonnages parfois tapissés de livres jusqu’au plafond, ornés de poutres apparentes. Avec ses fauteuils bigarrés et les mosaïques au sol, l’endroit exhalait un charme quelque peu suranné, mais tellement réconfortant aussi.
Une foule hétéroclite se réunissait toujours ici. Des touristes, sans doute amusés de voir qu’il n’y a pas que des livres en français dans la capitale, des habitués, ainsi que des voyageurs qui étaient installés en échange de quelques heures de travail par jour. Il était très difficile de ne pas se sentir à l’aise rien qu’en mettant les pieds dans ce genre d’endroit. À tel point qu’il ne manquait plus qu’un plaid, une bonne tasse de thé et des chats pour se sentir comme chez soi.
J’aime beaucoup certaines éditions anglo-saxonnes qui sont parfois plus belles que leurs versions traduites dans la langue de Molière, surtout enhardback. Ces livres à couverture rigide, dotée (ou non) d’une jaquette en papier, sont magnifiques à mes yeux et ont un rendu très élégant dans une bibliothèque.
L’un de mes principaux attraits à ces lieux tenait aussi en la quête d’inspiration pour les couvertures de mes ouvrages en autoédition. Des idées intéressantes pouvaient parfois jaillir des titres qui s’entassaient dans les rayonnages, dont certains montaient jusqu’audessus des portes.
Bien vite, je me retrouvais en pleine admiration devant une édition particulièrement belle du grand classique de Lewis Carroll :Alice in Wonderland. Un soupir me vint du fond du cœur.
Existe-t-il d’aussi belles éditions à l’ancienne en France ?
Cependant, je n’eus pas davantage le temps de m’appesantir sur le sujet qu’un détail incongru mit un terme à ma contemplation.
Une ombre m’avait frôlée.
Sauf qu’il ne s’agissait pas de quelqu’un qui serait entré dans cette partie de la boutique, parce qu’elle se situait bien plus bas. L’espace d’un instant d’incertitude, j’en étais arrivée à me dire qu’un chat du quartier s’était peut-être aventuré dans la librairie. Livres et félidés ont toujours fait bon ménage, après tout.
Je reposais donc le livre, presque à regret, pour tenter de mieux voir l’intrus. Au détour d’une autre salle menant à un passage étroit, quelle ne fut pas ma surprise en constatant qu’un lapin déambulait en bas des étagères.
Un lapin en peluche.
En peluche ?!
Vous avouerez que ce n’est pas banal de croiser un lapin en peluche marchant tout seul. Sans doute un modèle téléguidé contrôlé à distance par un employé qui, hilare, devait guetter la réaction des gens aux alentours. Peine perdue pour la plupart ; tous restaient hermétiques à la scène, avec les yeux rivés à l’écran de leur inséparable téléphone portable ou le nez plongé dans les pages d’un livre. D’autres encore discutaient à voix basse, semblant même ne pas voir le jouet qui passait pourtant dans leur champ de vision. Une jeune femme qui s’avançait d’un pas pressé ne l’a pas calculé pour autant, alors qu’il aurait suffi d’un rien pour qu’elle finisse par shooter dedans.
À moins que Lapinou ne soit invisible …sauf pour...