DIMANCHE
C’est toujours dans les yeux
que les gens sont les plus tristes.
La vie devant soi. Romain Gary.
Lui
Le gamin est étendu là, à ses pieds, touchant le bout de sa chaussure, ventre contre terre, bras et jambes à la façon d’une étoile de mer. L’horizon bas, appesanti de nuages lourds, gris et noirs, semble poser sur lui, le cercler ou bien le contenir comme si le ventre du ciel venait d’en accoucher et qu’il lui faille l’emmailloter de toute sa vapeur blanche.
Le corps nu, auréolé de condensation, n’est visible que lorsqu’on arrive à sa hauteur, qu’on bute dessus. Un objet inanimé qui arrête l’élan, bloque le pas et oblige à baisser le regard. Alors une forme apparait, incongrue sur cette terre glacée, nivéenne, en plein milieu de ce champ. Rien d’agreste là-dedans mais bien une silhouette dont on devine après coup qu’elle est humaine même si l’image de l’étoile de mer persiste.
Torse gonflé d’eau et membres écartelés.
Aussitôt la vision stabilisée, l’assimilation faite, l’homme qui vient d’en faire l’expérience s’en écarte, recule, réfléchit et même, carbure à plein régime.
Le gamin est mort, c’est un fait certain. Quand en marchant, et sans le voir, le bout de sa chaussure l’a heurté, il a senti une masse entrer en résistance, un bloc gelé qui a vibré contre ses Meindl, son regard a fouillé le sol et au-delà du corps disloqué, le regard vide du jeune homme ne lui a laissé aucun espoir.
A peine 20 ans et déjà toute sa vie derrière.
Aussitôt l’homme a penséVoilà que la chienne de Mort est revenue alors même qu’il s’en était écarté, loin, très loin, depuis quatre ans, alors même qu’il marchait en plein hiver, dans ce pacage laissé à l’abandon, à des centaines de kilomètres de son passé, de ce qu’il avait fui, de ce à quoi il ne voulait plus être confronté.
La chienne de Mort était revenue.
Bien sûr qu’il lui donnait de la Majuscule à cette engeance, elle avait tout pouvoir, tout le temps, quoi qu’on fasse elle gagnait et une fois encore, elle l’avait rattrapé.
Il avait beau envisager diversscénarii comme celui de déguerpir au plus vite, prévenir les secours anonymement, faire comme s’il n’avait jamais failli marcher sur un macchabée, il savait que la trêve était finie, que le reflux du monde venait à nouveau de salir cet endroit où il avait passé tant d’heures à s’imaginer que l’humanité puisse guérir, être heureuse, vivre en paix.
D’autant plus quand, dans les minutes suivantes, l’Inclus1 revenait le harceler alors même que lui aussi, il le croyait disparu.
Pierre
Cet homme qui bute, effaré et confus, c’est Pierre Blondin dit la Carpe et donc par extension, dit aussi le taiseux.
La quarantaine légèrement passée, plutôt bel homme, le crin blanc et une dégaine à la Gérard Lanvin dans ses meilleurs jours, ce qui dans le contexte actuel n’est déjà plus le cas.
Ex-flic, ex-détective privé et depuis sa dernière enquête, quasi ex-homme, en total rejet de ce monde sans foi ni loi. Fatigué, déçu et surtout impuissant alors même que Paris flambait sous ses yeux et qu’il avait compris que tout ça n’était plus de son ressort. Quatre ans plus tôt, soit un an après la fin des événements, il avait littéralementjeté la Pierre à la face du monde. Expression vainement satirique de son ex-collègue Bastien, capitaine au Bastion, tragi-poète à ses heures et surtout abattude le voir jeter l’éponge après tant d’années de bons et loyaux services comme le dit l’adage mais qui, comme chacun sait, surtout Pierre, s’avérait tout sauf vrai. Lequel Pierre, en bout de course, d’espoir, de rédemption, avait murmuré, essouffléQue reste-t-il encore de loyal quand les hommes meurent autour de vous alors que vous êtes censé les protéger ?
La question ne se pose pas, il y a trop de vent, avait tenté de biaiser Bastien mais ce soir-là, le subterfuge Allaisien n’avait plus suffi, il avait fallu se rendre à l’évidence.
Jeter l’éponge pour Pierre Blondin s’était soldé par quitter son métier de détective privé, fuir la capitale, s’éloigner de ses amis (excepté Bastien, de temps à autre… enfin, plutôt à autre !) et se réfugier ici, dans un village reculé de la Marne, c’est-à-dire en pleine cambrousse, au milieu de nulle part et de déjà dire ça, c’était faire l’éloge d’un trou à rat qui, de surcroit, en plein hiver, pouvait donner l’envie de se pendre, et pour certains, de finir en étoile de mer.
En arrivant ici, il y a déjà quatre ans, il n’avait pas vraiment choisi, il avait laissé faire l’agent immobilier qui lui avait trouvéce coin reculé, comme vous m’avez demandé, une maison de plain-pied, et rien autour. Ah ça oui, il avait été servi, comme une destination prédestinée à tous les deuils engendrés par l’infamie du monde, le village de Pleurs portait bien son nom.
L’Inclus qui, aussitôt découvert le cadavre, revient le harceler, c’est ce qu’il redoutait le plus de voir réapparaitre un jour ou l’autre. Cette part en lui, intuitive, sensorielle, instinctive qui renifle le traquenard à des kilomètres à la ronde et qui sans rien nommer, lui indique qu’il ne faut pas se fier aux apparences, que ce jeune gars mort en plein champ grouille d’emmerdes et que lui, la Carpe, va devoir s’y coller.
Et le voilà, des années après avoir jeté l’éponge, à devoir chercher un paquet de tabac afin de rouler sa première cigarette, celle qui donne le roulement de tambour à toutes ces enquêtes et les suivantes au fil de ses investigations, jusqu’au dénouement, avec toujours le pari de savoir combien il en faudra pour rendre à ce petit gars, son histoire, sa dignité, le droit de reposer en paix.
C’est l’Inclus qui l’a exhorté à ne pas fuir, à appeler derechef les secours, à se porter témoin alors qu’il n’a rien vu. L’Inclus qui sait que la récréation est finie. Comme si, ça y est, la vie avait décidé de remettre Pierre sur les rails, dit qu’il était temps d’arrêter de baguenauder pour rien et de reprendre du service, comme si elle avait orchestré cette triple convergence : la mort du gamin, la fin de son veuvage du monde et l’arrivée de Bastien.
Car enfin quoi ! Quelques heures plus tôt, le voilà qui marchait comme chaque jour - pas le même chemin, il y en avait tant dans les environs, il n’y avait même que ça, des sentes, des allées, des venelles, des cavets, des lacets et Dieu sait quoi encore, qui traversaient la région de part en part – mais il marchait, tranquille, confiant, même si on n’y voyait pas à trois mètres, il était serein. Depuis quatre ans, la vie à l’intérieur de lui reprenait laborieusement ses droits, il se lavait de toutes ces turpitudes, dans chaque foulée, il allégeait son corps et sa tête et son cœur de tout ce que le malheur y avait fourré d’empesé. Bien sûr que non, il ne s’attendait pas à presque s’échouer dans les bras d’une étoile de mer quand bien même - et là il pensa à son ami Bastien – il supposerait l’image flatteuse.
Ainsi il se retrouvait, de son fait, par son seul choix, de nouveau présent, le mauvais jour, au mauvais endroit. Précisément le jour où Bastien qu’il n’a pas revu depuis des mois déboulait avec toute la cavalerie, sa femme Julie et leur fils, Marc-Antoine dont il est devenu le parrain sans le vouloir vraiment. Toute la famille au grand complet pour un séjour d’une semaine, au beau milieu d’un crime, parce que c’en est un, ce corps nu, à demi gelé, face contre terre.
Ce jeune gars, aux yeux noir corbeau, sans papier, ni tatouage, ni bijou ni vêtements.
Définitivement nu.
Bastien
Bastien Pardieu donc. Capitaine au 36 avant de devoir migrer vers le Bastion. Dit aussi La Virgule depuis qu’un éclat de balle lui a perforé la jambe, le rendant légèrement de guingois, pour ainsi dire boiteux.
Bastien le solaire - tout le contraire du taciturne Pierre - avec sa gueule d’ange, ses grands yeux bleus, ses...