2
Je quitte ma chambre et monte les marches grinçantes de l’escalier en colimaçon. Derrière moi, la porte du grenier se referme doucement. Dans la pénombre, la lumière de la lune traverse la petite fenêtre, révélant juste assez les contours de la pièce pour les rendre discernables.
Face à l’armoire de mon grand-père, mes doigts trouvent le mécanisme caché. Un clic retentit et la cache s’ouvre, dévoilant les armes de la famille. J’attrape un fusil et me tourne vers la fenêtre.
Mon regard se perd, toujours incapable de distinguer le modèle de la voiture. Pas de silhouette, pas de mouvement non plus. Et si la personne n’était plus derrière son volant? Mon souffle devient lourd à l’idée qu’elle ait pu trouver un moyen d’entrer dans la maison.
La crosse serrée entre mes doigts, une étrange sensation me parcourt la nuque. L’obscurité dévore le paysage avec l’absurde impression qu’elle respire, et ça me glace.
Un grincement résonne en bas. Bref, presque imperceptible. Mon corps se raidit. J’écoute. Rien. Pas un souffle, pas de craquement supplémentaire.
L’instinct hurle : bouge, maintenant.
Finalement, je me décide. Je descends lentement les escaliers, l’adrénaline martelant mes tempes, le fusil fermement maintenu. Mon cœur est à deux doigts de sortir de ma poitrine et mon corps brûle de l’intérieur. Soudain, je m’arrête net. Les phares ont disparu.
La voiture n’est plus là. Comme si elle n’avait jamais existé.
Je traîne les pieds jusqu’à la cuisine et le fusil claque sur la table. Hésitante, j’allume la petite lampe sous les tic-tac effrayants de l’horloge comtoise.
Je m’assieds, les muscles tendus, face à la cheminée. Les dernières braises, à peine rougeoyantes, éclairent la pièce, projetant des ombres dansantes qui nourrissent mon anxiété.
C’était qui, au juste?
Léon m’a déjà fait le coup du pneu. Alors, pourquoi reviendrait-il? Et dans un sens… je ne vois personne d’autre capable de faire une chose pareille.
Mes paupières se ferment doucement, cherchant un peu de répit, mais le calme espéré s’effondre aussitôt. Je me réveille en sursaut, arrachée violemment à mon sommeil par un rêve qui me ramène aux événements de la nuit.
Je me redresse, le cœur battant, les images toujours aussi vivaces dans ma mémoire. Je me lève et commence à faire les cent pas, incapable de rester en place. Mon regard se fixe un instant sur la porte d’entrée. En une poignée de secondes, je m’en approche et attrape mes clés. Un besoin urgent, presque viscéral, de me sentir en sécurité, auRustic.
L’air frais du matin me frappe alors que je franchis le seuil. Je monte dans ma voiture et jette mon sac à main sur le siège passager. Lorsque je me regarde dans le rétroviseur, mes cernes se moquent de moi. Alors je détourne le regard et quitte ma propriété.
En poussant la porte duRustic, un brouhaha inattendu m’assaille. D’ordinaire, cet endroit est calme, mais aujourd’hui, l’atmosphère est radicalement différente. Soudain, je sens le regard de Jade se poser sur moi, lourd et perçant.
À cet instant, tout devient clair. Sa simple présence alourdit l’air. Sa raison d’être semble se résumer à rabaisser les autres pour se sentir supérieure. Peut-être en a-t-elle besoin pour se rassurer. Même sa chevelure dorée et ses yeux vert-noisette, si éclatants, ne suffisent pas à cacher l’aura sombre qui l’entoure.
Je m’avance vers le comptoir et m’y installe, ignorant délibérément Jade. Éléonore s’approche avec un sourire chaleureux, tandis que Gabriel la suit, le visage marqué par une expression bien différente. Il est évident que cette agitation ne lui plaît pas. Mais dès qu’il croise mon regard, ses traits s’adoucissent.
Gabriel et mon grand-père étaient inséparables depuis l’enfance. Il est, sans l’ombre d’un doute, comme un grand-père pour moi. En me voyant, il ouvre les bras et m’enlace longuement, comme pour rattraper le temps perdu. Avec une pointe d’ironie dans la voix, il murmure :
— Tu as une sale tête. C’est moi qui fais cet effet-là?
Un sourire éclaire son visage tandis qu’il ajoute :
— Moi aussi, je suis heureux de te revoir.
Un petit rire m’échappe tandis que je lui tapote l’épaule. Puis, je lui raconte les événements depuis mon retour : ma rencontre avec Léon, le coup du pneu et les phares frappant la façade de la maison en plein milieu de la nuit.
Tandis que je parle, les yeux écarquillés d’Éléonore trahissent son inquiétude. Elle lance des regards rapides à Gabriel, puis elle dépose délicatement une tasse de café devant moi.
— Si ça se trouve, ce n’est pas lui, grince Gabriel.
— Qui veux-tu que ce soit? ajoute-t-elle, l’air de dire que ça ne peut être que lui.
— Il a notre âge. Tu le vois sincèrement venir en pleine nuit pour une tentative d’intimidation?
— Si vous pensez à Léon, bien sûr qu’il en est capable. Je fais la rencontre de Léna et hop, il me fait le coup du pneu! Jonas passe me voir et comme par has…
— Comment ça, Jonas est passé te voir? demande-t-il fermement, me coupant la parole.
— Il est passé et aussitôt reparti, si ça peut te rassurer. Ça va, Gabriel! J’ai bien compris que Jonas et moi ne pouvions pas être ensemble. Cela dit, je suis en droit de savoir ce qui se passe entre nos familles. Ça me concerne directement!
Gabriel me fixe en silence, dissimulé derrière ses lunettes sombres, comme s’il cherchait à masquer ce qu’il sait réellement. Il semble sur le point de dire quelque chose, mais il se ravise, choisissant finalement de garder le silence. Son comportement me confirme ce que je soupçonne : il sait ce que je ne sais pas.
Éléonore prend alors la parole, d’une voix douce, presque maladroite sous le regard fuyant de son mari.
— On ne connaît pas toute l’histoire, tu sais. Ton grand-père n’en parlait pas franchement.
Je lève les yeux vers elle, incrédule. Je n’y crois pas une seconde. Gabriel a toujours été aux côtés de mon grand-père. Bien sûr qu’il sait ce qui se joue entre les Fortier et ma famille. Mais, comme tout le monde, il préfère me laisser dans l’ignorance.
Je me lève, retire mon manteau du dossier de la chaise et le fais glisser sur mes épaules. Puis, je m’approche d’eux, leur offrant un baiser rapide.
— J’y vais. Vous devez sûrement vous préparer pour le marché. Merci encore pour le café.
Malgré ma déception, j’essaie de leur adresser un sourire, dissimulant à peine l’agacement qui me ronge.
Alors que je m’apprête à sortir, je sens le regard de Jade sur moi. Ses yeux, comme des projecteurs, scrutent chacun de mes gestes, cherchant la moindre faille, la moindre faiblesse à exploiter. Je lui réponds par un regard glacial, dans le refus de me laisser intimider.
Après l’orage, le soleil apporte une sensation de renouveau. La place du village s’anime doucement, portée par l’effervescence du marché. Le maraîcher, fidèle à son t-shirt rouge, décharge des cageots de fruits et légumes. Plus loin, la fleuriste dispose ses bouquets colorés avec soin, tandis que la libraire, patronne de Jade, range ses livres d’un geste rapide, visiblement impatiente d’en finir.
Je reste immobile, observant l’agitation croissante qui envahit progressivement la place. Mon regard s’attarde sur l’inconnu aperçu au bar duRustic. Curieuse, je le scrute, cherchant à deviner qui il peut bien être. Grand, les épaules larges, il porte une barbe de quelques jours et des cheveux bruns en bataille. Une cigarette pend négligemment au coin de ses lèvres. En l’observant, je me rends compte qu’il est accompagné du père de Jonas. Raphaël.
Léon, aurait-il demandé à cet homme de passer dans le bistrot de Gabriel? Aucuns membres de la famille Fortier n’y est le bienvenu. Impossible de m’approcher davantage pour observer ses traits et regarder son arcade droite.
Puis Léon surgit. Son regard sombre capte aussitôt l’attention de Jonas qu’il détourne difficilement de moi. Vêtu d’un costume noir, il semble encore plus impitoyable et en serait presque intimidant.
— Tu comptes passer ta vie ici?
Oh non. Pas elle.
Je me retourne...