: Sabrina Péru
: Breaking News Nouvelles à chut(e) qui font du bruit
: Books on Demand
: 9782322586783
: 1
: CHF 2.50
:
: Gegenwartsliteratur (ab 1945)
: French
: 152
: Wasserzeichen
: PC/MAC/eReader/Tablet
: ePUB
24 nouvelles baroques, 24 personnages loufoques, 24 heures O'clock. Plongez dans un univers différent à chacune de ces courts récits qui interrogent le monde sans jamais y apporte de réponse. Pourquoi Breaking News ? Parce qu'il fallait un titre qui détonne, qui décoiffe, qui décape. Et que ça a plus de gueule en anglais. Parce que nous vivons dans une ère de l'instant. Parce que nous vivons dans une ère de l'instantanéité où la folie côtoie la raison, la maladie l'horizon et l'amour l'illusion. Un recueil de nouvelles à chut(e) qui feront beaucoup de bruit : questions environnementales, politique, du Japon aux USA, d'une époque à l'autre, de Robin des Bois à Zuckerberg, des rêveries aux âneries. Mais avec humour toujours, car c'est bien ce qu'il nous reste, à nous autres, habitants de la planète ?

Professeure de FLE et des écoles, Sabrina Péru s'est envolée pour d'autres apprentissages sur l'école de la route. Après avoir embêté son entourage avec ses récits de voyage, elle croque aujourd'hui le monde avec ses contes et nouvelles, du haut de ses 1 m 57 (60 dans sa tête). Son blog Entre les lignes, toujours actif depuis sa création en 2019, propose à la lecture, de nombreux textes courts ainsi que des ateliers d'écriture. Elle a déjà publié une pièce de théâtre, auto-édité deux recueils de nouvelles. En attendant de recevoir la gloire éternelle et d'entrer à l'Académie française, elle continue à professer auprès de son jeune public, pour payer ses factures, sous les yeux admiratifs de son chat.

Mary Christmas


7 h 55, édition spéciale


— Vous n’êtes qu’une bande d’ordures ! s’égosillait-il sous le regard ahuri des passants vissés derrière leur smartphone. Et pour cause ! Ce n’était pas tous les jours que l’on voyait un Père Noël perdre la boule. Une chaîne télévisée, FBM (à qui la concurrence avait donné le sobriquet deFilme Bordel de Merde) avait déjà été dépêchée sur place, arborant pas peu fièrement son bandeau tout trouvé pour l’occasion : « Hotte News ». C’est qu’un Père Noël sans traîneau, voilà un excellent sujet à glisser sous le sapin, il s’agirait de pas traîner.

*

Du plus loin qu’il se souvienne, Jack avait toujours voulu être Père Noël. Quand, dès la maternelle, la maîtresse interrogeait – question sempiternelle – les élèves sur le métier de leurs rêves et que les enfants lançaient de tonitruants « vétérinaire» (comme le grand-père) ouTouYubeur (comme le grand frère), lui ne changeait jamais. « Père Noël » qu’il disait. Les professeurs pensaient que c’était mignon, les camarades, que ce n’était pas con, et les parents, que bon, ça passerait. Ça n’était pas passé. En témoignait une ancienne boîte à sucre où Jack conservait toutes les photos dédicacées des Pères Noël sur les genoux desquels il ne manquait jamais de s'asseoir, observant la nuit à la lueur de sa lampe frontale, mimiques, rires, gestes qui trahissaient l’expert. Un jour, ce serait lui qui porterait le collier de barbe blanche et la collection de bibelots aux bambins.

Les 24 décembre se succédèrent et lorsque les enfants grandirent et se tournèrent vers des professions plus nobles dans le commerce et le marketing, Jack, lui, maintint la même dévotion envers sa première vocation. C’est ainsi que naturellement – au grand désespoir de ses géniteurs – il entra en CAP de Père Noël pour se former aux ficelles du métier.

La première année se déroula sans accroc. Jack apprenait plutôt vite et bientôt les aspects théoriques furent assimilés, aussi précis qu’un fac-similé. Il finit major de sa promo et remporta de nombreuses distinctions tout au long des trimestres scolaires, dont un sculptural renne en bois brut pour son projet de Noël écologique – très avant-gardiste pour le milieu. En deuxième année, Jack avait tout juste 17 ans, il commença enfin un stage sur le terrain, chezPerNo& Co. Gontran, le patron, était un homme un brin bourru, au ventre si bedonnant qu’il ne pouvait plus passer par la cheminée depuis belle lurette. À l'époque, tous les médecins lui avaient vivement conseillé de suivre un régime à base de légumes de la famille des Brassicacée, ou bien de changer de métier. Le patron avait aussitôt trouvé la parade : il envoya les minots au charbon. Plus besoin de se tordre le cou dans les conduits ni de se farcir du chou tous les midis, car oui, avait-il découvert, surpris, les Brassicacée n'étaient que le nom ronflant, entre autres, du choufleur : il n'avait plus jamais mis les pieds dans un cabinet médical ni dans une cheminée familiale.

Le petit Jack l’avait étonné. Gontran en avait vu défiler des grands rêveurs qui devenaient vite de petits poseurs dès qu’il fallait s’attaquer à des tâches ingrates comme l’attelage des rennes ou l’empaquetage des cadeaux. Mais Jack, lui, qu’il pleuvote, qu’il grelotte ou qu’il flotte – on était en Bretagne, à Rennes, bien entendu – n’avait jamais manqué un seul jour de travail ! L’adolescent lui ressemblait beaucoup, à ses débuts. Lui aussi avait eu les mêmes rêves dans la tête et les mêmes étoiles dans les yeux quand il avait entamé son apprentissage. Ça avait duré quelque temps, puis il avait vieilli, avait perdu la foi en même temps que ses premiers cheveux. Finalement, ça l’avait ému un peu, il devait l’admettre, de se voir comme dans un miroir déformant. Il avait été triste de voir le petit partir à la fin de son stage. Les rennes aussi. Ils avaient eu moins d’appétit devant leur assiette et d’appétence dans leur travail. Bien sûr qu’il l’aurait embauché au jeune Jack s’il n’avait pas été fauché ! Les Pères Noël, c’est plus ce que c’était, mais ça, le petiot le découvrirait tôt ou tard.

Touché par l'enthousiasme de Jack, Gontran avait tout de même tenu à l'accompagner à la journée de remise des diplômes. Fallait le voir, tout de rouge vêtu ! Le patron fut un des seuls à applaudir lorsque le petit monta à son tour sur l'estrade pour recevoir son sésame. Les parents, tous deux figés sur leur banc au dernier rang, eurent des réactions quelque peu réservées : le père de Jack garda les sourcils froncés tout du long et sa mère laissa clapper timidement ses mains, un sourire crispé sur le visage.

L'été suivant, CAP en poche, le jeune Jack décida de partir à la conquête de Paris. Sa mère ressentit une émotion fort curieuse : de la tristesse teintée de soulagement. En effet, Père Noël n'était guère une profession valorisée dans son cercle social. Une fois son fils à la capitale, elle pourrait toujours lui inventer une occupation différente quand elle retrouverait ses amies. Enjoliver la vérité n'était pas mentir, n'est-ce pas ? Et puis, qui pouvait affirmer que la fille de son amie Paule était bien danseuse et pas escorte ? Personne ne l'avait jamais vue danser ! D’un corps de métier à l’autre, il n’y avait qu’un pas.

Jack arriva des plus enchantés à Paris, posant ses valises dans le haut lieu de laPère-Noëllerie. S'installer ne fut pas aisé : lorsqu’il annonçait sa profession, les propriétaires le laissaient sur le paillasson. Heureusement, dans la salle d'attente duFol Emploi, où, comme tous les intermittents en quête de gloire et de contrat, il s'était inscrit, il tomba sur un dompteur de souris qui lui aménagea une chambre dans un coin de son grenier. On pouvait à peine y poser un lit et une tringle pour y suspendre son attirail de costumes, mais comme le dompteur de souris ne lui faisait pas payer de loyer – il n'était pas rat pour un sou – Jack s’était empressé d’accepter. Et puis, c’était en attendant. Et pour attendre, il avait attendu : le marché des Pères Noël était de plus en plus fermé. Pour un seul poste, tant de postulants ! Alors, certains cumulaient plusieurs emplois pour joindre les deux bouts. D’autres encore se rabattaient sur la Saint-Nicolas, quand les plus démunis se prostituaient pour des spots de Coca-Cola.

Mais Jack, lui, n’abandonna jamais. Il enchaîna. Casting sur casting. Il était toujours trop.Trop maigre. Trop jeune. Trop vieux. Trop petit. Trop grand. Ou sa variante, pas assez.Pas assez expérimenté. Pas assez incarné. Ou sa stupéfiante, sur.Surqualifié. (Dès son arrivée, il avait passé la certification en dressage de rennes). Les entretiens et les questions se succédaient.

Comment vous voyez-vous dans 5 ans ?

Eh bien, Père Noël. On le rayait.

Que connaissez-vous de la Laponie ?

J’espère que, par rapport à mon poster, c’est aussi joli. On le barrait.

Faites-nous un oh-oh-oh !

Ilohohtait. On le raturait.

Un jour enfin, on le remarqua. La start-upMary Christmas, dont le PDG, Dave Mary, devait à peine avoir l’âge légal de boire aux USA, décida de lui faire confiance et de lui faire signerASAP un contrat. C’est ainsi que Jack fut propulsé au milieu d’une cinquantaine deSanta Clauses quicoworkaient joyeusement dans leuropen space, vêtus de gilets rouges gravés des initialesMC. Le jour de son embauche, Jack investit dans une magnifique bouteille de Clairette de Die qu'il partagea avec le dompteur de souris, c'était l'un des plus beaux jours de sa vie.

Les premières années furent merveilleuses, quoiqu’un peu différentes de l’expérience accumulée àPerNo& Co. Tout était informatisé. Les millions de cadeaux transitaient dans de grands entrepôts où des ouvriers très peu qualifiés,...