Cette nouvelle mission sentait le piège à plein nez. Néanmoins, comme chaque fois, l’adrénaline circulait dans l’enchevêtrement de ses veines, mêlant bouffées de chaleur et explosions stimulantes. Berti ne savait dire si l’excitation préalable l’emportait à l’angoisse de la réalisation où chaque instant devait s’emmancher sans accrocs.
Le même rituel s’était déroulé.
Un premier SMS l’avait averti de l’imminence de l’opération. Deux semaines auparavant. Laconique, il disait :
« Tenez-vous prêt ! »
Bah… La bonne blague, il était toujours prêt !
Puis, trois jours après, un second SMS, tout aussi succinct, lui avait indiqué de surveiller sa boite aux lettres. Depuis, une irrésistible attraction l’aimantait vers le hall d’entrée et l’alignement mural de mini-caissons munis de fentes où s’enfournaient missives et prospectus de toutes sortes, malgré les autocollants affichant « Pas de pub SVP ». Il ouvrait alors sa boite, tendait le cou, vérifiait, puis la refermait en soupirant.
Ce jour-là, Berti sortit à 5h15 de son appartement, au troisième étage de l’immeuble parisien où il habitait, après s’être assuré que la voie était libre, préférant l’escalier usé au vieil ascenseur grillagé. Il descendit, le pas feutré, prenant soin d’éviter les couinements intempestifs du bois.
Un bout de papier roulé, maintenu fermé par une fine cordelette, gisait au fond de sa boite aux lettres.
Son cœur s’accéléra, son visage s’empourpra d’une violente chaleur. Inquiet, Berti jeta un œil autour de lui, personne ne l’observait.
Il était aussi seul que cette chose intrigante dans l’écrin métallique.
À cette heure matinale, en dehors de Madame Andrez qui embauchait à 6h00 à l’autre extrémité de la capitale française pour sa journée de ménage dans le gratte-ciel d’un siège social, il n’y avait pas âme qui vive, juste le silence des dormeurs au terme de leur cycle de sommeil.
Et à 5h15, Madame Andrez était déjà partie. La vie âpre de cette femme ronronnait une triste mélodie millimétrée. Du lundi au vendredi, elle quittait son studio, niché sous les toits, à 5h00. Des extras le samedi lui permettaient d’améliorer les fins de mois ou de se faire plaisir. Une fois dans la rue de Charonne, au beau milieu du 12e arrondissement, elle arpentait le Faubourg Saint-Antoine, s’engouffrait dans le métro Bastille. Une quinzaine de stations plus loin, sur la ligne 1 direction l’ouest, la silhouette emmitouflée, elle ressortait d’une bouche souterraine à l’esplanade de la Défense puis, de son pas pressé, foulait encore le bitume pendant vingt minutes. Elle passait la porte de service du gratteciel de verre, sans un mot, enfilait sa tenue de travail, poussait son chariot dans les couloirs et les ascenseurs, nettoyait, astiquait, faisait briller avant l’arrivée déferlante des cadres parisiens.
Alors, à 5h15, Berti avait toutes les chances de jouir d’une parfaite tranquillité dans l’entrée de l’immeuble.
Il saisit le bout de papier et referma la boite aux lettres.
La respiration suspendue, il dénoua la cordelette, la feuille se déroula. À l’encre noire, quatre mots griffonnés lui apparurent :
« Brasserie Rosie, table 8 »
Il remonta chez lui, perplexe, puis décida de s’étendre sur le lit pour mieux réfléchir à tout cela, donner de la perspective, coller ses pensées au plafond et les agencer comme les pièces d’un puzzle. Cet endroit lui disait quelque chose. Il avait dû passer devant sans y prêter plus attention.
*
À 8 heures, après avoir bu un mug de lait demi-écrémé, avalé une tartine beurrée, Berti décida de se rendre sur place. Vêtu de noir, un classique permettant de passer inaperçu, il se dirigea vers la Brasserie Rosie. La démarche affutée et l’air revêche de celui qui sait l’heure grave.
En pianotant sur son téléphone, l’emplacement s’était dévoilé, 53, faubourg Saint-Antoine, à un jet de pierre de chez lui.
La façade marron, mélangeant métal et verre, exhalait le charme des estaminets parisiens. Une poignée d’habitués, agglutinés au comptoir du bar devant cafés et croissants, commentaient mollement les dernières actualités, sans lui prêter attention.
Berti pénétra, observa les lieux, la décoration, s’imprégna de l’atmosphère feutrée de ce début de matinée. La senteur de l’aube engourdie qui s’étirait lui chatouilla les narines, avec ses promesses renouvelées.
Une jeune serveuse aux cheveux noués en chignon flou le salua d’un haussement de sourcil.
— Bonjour, la table 8 s’il vous plaît ?
— C’est celle au fond à gauche.
Elle ajusta son tablier tout en esquissant un sourire poli.
— Qu’est-ce que vous désirez ?
— Un chocolat chaud, mademoiselle.
— Autre chose ?
— Non merci.
Elle s’attarda un instant alors qu’il l’avait déjà oubliée, absorbé par sa mission, puis s’éloigna.
Berti s’approcha, scruta l’emplacement, près d’un miroir rectangulaire qui recouvrait un pan de mur. Les clients au comptoir s’y alignaient de dos, dans le bruissement de leurs discussions, alors que la serveuse s’activait à lui concocter sa commande.
Que devait-il chercher ?
Il n’en avait aucune idée, mais l’excitation grandissait sous sa poitrine.
Il s’assit. Subitement engoncé dans sa solitude, il croisa les jambes afin de prendre une attitude détachée et se forger une contenance incisive. Le sourcil accroché à un clou invisible sur le front lui conférait un air revêche, peu engageant. Son genou supérieur ne passait pas sous la table bistrot, il força pour le glisser en dessous. Il couina de douleur. Un truc pointu s’accrocha au tissu de son pantalon et s’enfonça dans le gras de la chair, à la jonction de la rotule.
Il blêmit.
Une évidence le foudroya.
Quel abruti !
La réponse était là sous la table.
D’une main délicate, Berti inspecta l’envers, espérant ne pas tomber sur un vieux chewing-gum dégueu aplati par un client irrespectueux des règles de bienséance.
Ses doigts butèrent sur un objet dur entortillé dans un plastique et scotché.
C’était sa veine, son jour de chance. Dénicher aussi vite et sans avoir à réfléchir, Berti esquissa un sourire mi-satisfait, mi-attrapé. La suite ne lui serait sans doute pas servie sur un plateau, il allait devoir se reprendre et booster ses neurones.
Il décrocha l’objet, l’ôta de son emballage et l’examina dans le creux de sa main. Il s’agissait d’une petite clé, en métal gris clair, plutôt basique. Vu le format, elle devait ouvrir un casier ou un cadenas.
Encore bien des mystères entouraient cet indice et son usage. Berti devait s’armer de patience et attendre la prochaine étape. L’habitude lui cousait une carapace de flegme très utile. Il avala son chocolat chaud, paya à l’aide d’une poignée d’euros, et repartit dans sa journée hivernale.
*
Deux jours après, une enveloppe glissée sous la porte d’entrée de son appartement annonçait :
« Samedi, Paris Nord 21h50 Lille Flandres 23h06, voiture 8, place 52 »
Elle contenait un billet de train.
On était samedi !
Plus de temps à perdre, Berti devait se hâter, boucler une valise avec des vêtements pour un jour ou deux, peut-être davantage. Les températures froides qui s’accentuaient lui imposaient d’être prévoyant. Il arriverait tard sur Lille, impossible de faire le voyage retour dans la foulée. Au mieux devrait-il attendre le petit matin et rebrousser chemin.
Parmi ses nombreuses qualités d’agent secret, il y avait la discrétion, savoir passer inaperçu, se faire oublier d’un claquement de doigts. L’obéissance patiente aux ordres distillés au compte-gouttes était aussi essentielle. Ne pas s’agacer de découvrir les informations au fur et à mesure, de ne pas tout comprendre en une fois, d’être en quelque sorte manipulé par une tierce personne qu’il n’avait jamais rencontrée. L’efficacité impliquait néanmoins un sens aigu de l’analyse et de...