Pampelune, le 15 mars 1943 au soir.
Eh bien, mon Cher,
Ce que je vais te conter va te renverser.
J'attendais impatiemment à Mont-de-Marsan, en m'éloignant dans la forêt de pins le jour, dormant dans le bureau de la Mairie la nuit, sans pouvoir en sortir, car le portier, qui ignorait ma présence, verrouillait les issues. Gustave ne pouvait pas dire à son concierge qu'il avait du travail tardif chaque jour pour qu'on lui laisse une porte ouverte. Je partageais le dîner de l'équipe. Nous nous promenions un peu, Gustave et moi, dans le noir de la ville sans lumière. Un soir, nous avons fait une bonne farce à un soldat allemand en goguette. Ce pauvre troufion, qui aurait sans doute préféré être près de sa Gretchen, était complètement ivre quand il s'approcha de nous pour nous demander en saluant aussi dignement que possible :"Gaffet deu chportze". Après consultation et répétition, Gustave et moi conclûmes qu'il cherchait le café des sports et nous lui avons indiqué tout droit... la direction de la rivière. La Midouze coulait à une centaine de mètres de là et elle est peu profonde.
Puisque l'occupant nous imposait le couvre-feu et les rues sans lumière, il fallait bien qu'il en profitât aussi. La devise de nos cousins Germains étant"Gott mit uns" (Dieu avec nous), nous espérons que notre poivrot aura pu remarquer la rivière avant de mettre de l'eau dans son vin !
Le 7 mars, Gustave me donnait les ultimes consignes. Je devais partir le lendemain matin pour Salies-de-Béarn où un contact, un certain M. Darricau me prendrait en charge. Évidement, pas de gros bagage ; je n'en avais pas plus qu'en arrivant ici, je garderai le tout. Je passai la nuit du dimanche au lundi 8 dans un petit hôtel de confiance dont la patronne accepta de m'héberger sans remplir de fiche de police. En effet, mon car partait à 6 heures du matin et je ne pouvais pas coucher au bureau car toute incursion de Gustave à une heure si matinale aurait risqué de donner l'éveil au concierge.
La patronne de l'hôtel me reçut dans le couloir, elle abandonna un instant le bar qui était rempli de ce monde bruyant du midi. C'était l'heure de l'apéritif ou plutôt des mixtures innommables qui en tenaient lieu. Sans tarder, elle me conduisit au deuxième et dernier étage de l'hôtel et m'indiqua une petite pièce servant de débarras, sans fenêtre ni lavabo, mais dans laquelle on rangeait les matelas de rechange et un lit de fer. Elle me recommanda de me déchausser, d'être silencieux, de ne pas fumer et de partir aussi tôt que possible sans bruit. Elle ne fermerait pas à clef la porte de l'entrée sur la rue, je n'aurai qu'à tirer le loquet, silencieusement. Elle me donna la clef de ma"chambre" en m'enjoignant de m'enfermer à clef sitôt que je serai prêt.
Je devenais mon propre prisonnier. Une faible ampoule éclairait le réduit où je pouvais juste me tourner. Je résolus de m'étendre sur le lit qui grin