CHAPITRE 1
L’idée d’un journal catholique : LE PATRIOTE
D’après l’historienne Josette Vander Vorst dans sa biographie de Victor Jourdain dans la Biographie Nationale, (Tome 38, p.401), Victor abandonna en 1873 ses fonctions auprès du Ministère des Finances, il avait trente-deux ans.
Il devient agent de change à Bruxelles probablement aidé par son frère aîné Gustave qui était agent de change à Namur; cette rumeur circule dans la famille mais ne parait pas fondée. Ses affaires ne furent pas brillantes et il s’essaya sans grand succès au monde des affaires.
Le parti Catholique prend le pouvoir de 1870 à 1878 pour le perdre au profit d’un gouvernement libéral dirigé par Walthère Frère-Orban le 19 juin 1878 et qui durera six longues années. Ce gouvernement va voter une loi créant l’Instruction Publique et va jusqu’à employer la force armée pour vider les écoles catholiques dans les bâtiments religieux appartenant à l’Etat.
Victor Jourdain rappellera en 1909 dans son testament moral que son père Louis-Laurent, orfèvre à Namur et catholique convaincu, disait à ses fils âgés de douze à vingt ans à chaque échéance électorale où les catholiques avaient été battus: « Tant que nous ne consacrerons pas à l’œuvre de la Presse le soin, le zèle et les sacrifices que nous faisons pour les écoles et les œuvres, toutes nos peines sur les autres terrains seront ainsi perdues. »
Les deux frères - Victor et Louis - veulent défendre par voie de presse la cause des valeurs catholiques qui sont mises à mal notamment par la presse libérale, les journaux catholiques de l’époque étant peu lus.
Les deux frères font leurs premières armes en 1880. Victor reprend une « Feuille générale d’annonce » la veille de sa chute, règle les dettes et raccourcit le titre en « La Feuille Belge ».
L’expérience dure une dizaine de mois et « La Feuille Belge » sombre dans l’indifférence générale non sans avoir été vendue à plus de 10.000 exemplaires lors de campagne pour l’élection partielle de 1881 qui vit la défaite à Bruxelles du parti libéral.
Personne dans les milieux politiques catholiques ne semble vouloir appuyer la création d’un nouveau journal catholique.
1883 -1884- : La création du « Patriote »
Victor Jourdain en 1883 en rentrant du premier congrès eucharistique universel à Liège, comprend que ce n’est pas en comptant sur des professionnels de la politique qu’il pourra mener à bien son idée mais sur les fidèles actifs qui sont sur le terrain et qu’il a vus au congrès eucharistique.
Victor réussit à convaincre son frère Louis et rapidement quelques catholiques enthousiastes comme Stanislas Vilain XIIII et Victor Muselly.
L’idée de base était de créer un journal d’une totale indépendance financière et les fondateurs eurent l’idée - toujours moderne- de fonder le journal sur base de souscriptions d’abonnements.
Pour lancer le journal, il faut des bases financières solides et les deux frères établirent des prévisions budgétaires1 en francs.
| Abonnements | 120.000 | Impression | 72.000 |
| Annonces | 20.000 | Port et timbres | 28.000 |
| Réclames diverses | 10.000 | Location siège social | 4.000 |
| Intérêts | 3.000 | Frais d’Administration | 5.000 |
| Total des recettes | 153.000 | Total des Dépenses | 153.000 |
L’idée était, avant de lancer le journal, de réunir dix mille personnes qui s’abonneraient pour trois ans (12 francs par ans).
L’abonné recevait, en échange de sa souscription à un abonnement de trois ans, une action de « priorité » d’une valeur nominale de 50 francs, donnant droit à partir de la deuxième année à un intérêt de 3% plus… un remboursement de 50 francs par tirage au sort soit un gain de 14 francs par titre2.
Le 20 décembre 1883, « Le Patriote » lançait dans le public son programme qui tenait en peu de mots :
« Minimum de gouvernement, maximum de liberté. »
Fin 1883, après une campagne d’informations menée par les deux frères, la femme de Victor et par leurs enfants, touchant tous les milieux catholiques, le nombre d’abonnés s’élevait à près de 6.300.
Sur la base de ce chiffre encourageant, les deux frères lancent le journal dont le premier numéro sort de presse le 1er janvier 1884: la grande aventure du journal « Le Patriote » commençait sous la houlette de Victor qui assumerait les fonctions de directeur politique et de rédacteur en chef et de son frère Louis qui dirigeait l’organisation matérielle et l’administration.
Le chiffre des abonnés à la fin de 1884 dépassait largement les 10.000 foyers.
Les abonnés – actionnaires prioritaires– apporteraient ainsi en monnaie sonnante et trébuchante : 10.000 x (12 francs x 3) soit 360.000 francs.
La société anonyme du « Patriote » n’est créée que le 7 août 1884: par acte du Notaire De Ruydts, notaire de résidence à Bruxelles (Annexes au Moniteur belge du 29 août 1884, pp. 977-978). Les fondateurs apportent 30.000 francs d’actions ordinaires (frais de lancement du journal) et les abonnés 500.000 francs qui sont les actions de priorité (privilégiées) des 10.000 premiers souscripteurs d’abonnements.
Le capital social est fixé à 530.000 francs, divisé comme suit
| 1° 30.000 francs | 60 actions ordinaires de 500 francs (dont 54 souscrites par Louis Jourdain) |
| 2° 500.000 francs francs | 1.000 actions dite de « priorités » de 500 (pouvant être divisés par 10) |
| 3° | 1.000 actions de jouissance qui ont droit à une part du bénéfice |
« Louis Jourdain apporte à la société l’entière propriété du journal Le Patriote, avec sa clientèle, sa liste d’abonné et de tout ce que peut comprendre sa situation actuelle, en échange de cet apport, il reçoit:
1° les 1.000 actions de priorité
2° les 1.000 actions de jouissance.
Monsieur Louis Jourdain reste personnellement responsable de toutes les promesses d’actions qui pourraient avoir été faites à des abonnés. » (Annexes au Moniteur belge du 29 août 1184 pp.977-978)
Ceci explique pourquoi Louis Jourdain recevait les actions de priorité puisqu’il devait tenir vis-à-vis des abonnés la promesse qui leur avait été faite. On peut dire que Louis – dans cet acte « représentait » les abonnés souscripteurs.
Pour des raisons de discrétions et aussi - probablement- compte tenu des activités d’agent de change de Victor, c’est Louis qui apparaît comme l’actionnaire principal.
Victor et Louis n’ont engagé dans l’opération qu’une petite partie de leurs patrimoines soit 30.000 francs, l’autre partie du risque étant supportée par les abonnés souscripteurs qui ont versé 360.000 francs en argent frais contre une action de priorité à la valeur nominale de 50 francs par abonnement payé.
Dans les années suivantes, les 3% sont versées aux ayants-droits (cf.:article 17 des statuts) et le tirage au sort annoncé rembourse petit à petit les actionnaires privilégiées, et au fils des années, les actionnaires prioritaires sont remboursés, laissant ainsi Victor et Louis seuls maîtres à bord.
Dans l’acte de constitution, Louis et Victor sont tous deux domicilié au 19, rue Léopold à Bruxelles. Rappelons que Louis à cette date était toujours célibataire tandis que Victor, marié, avait déjà huit enfants.
On peut...