2. EN QUÊTE DE RÉPONSES
Les eaux de l'Avilême tiraient leur source des montagnes du Nord et serpentaient jusqu’à devenir un fleuve qui scindait l’imposante ville de Centralia. La cité méritait bien son nom, puisque située au cœur du reinaume d’Eternia et qui surplombait l'Amphithéâtre d'Icarus. De vastes plaines qui avaient été le théâtre des ultimes batailles menées contre les armées démoniaques avant l’instauration du pays, mais aussi d’autres combats qui suivirent au fil d’une histoire mouvementée.
Au bord du précipice marquant la fin de Centralia, le fleuve formait de puissantes chutes d’eau qui, sans que personne n’ait jamais pu expliquer pourquoi, avait épargné une petite île, solidement ancrée à l'extrémité. Deux larges ponts furent bâtis de part et d’autre du bloc pour que l’on puisse y accéder par les deux rives, puis un palais y fut érigé.
Un édifice fin et élancé, empreint de magnificence, avec des tourelles pointées vers le ciel et une multitude de pignons aux lucarnes étroites qui ornaient les murs. Le premier niveau, constitué de pierres apparentes, comportait plusieurs tours ceignant l’ensemble d’un épais rempart d’enceinte crénelé. Au gris de ces fortifications, se mêlait le beige crème des hautes cloisons et du bleu azur des toits, à l’exception de la flèche dorée du donjon orné sur deux niveaux de gargouilles représentant les formes bestiaires des Émissaires. C’était la tour la plus élevée, et surmontait l’ensemble, et la vue de cette incroyable construction donnait l’étrange impression que celle-ci pourrait atteindre les cieux pour y côtoyer les étoiles.
Un faucon gris porteur d’un étui à message jaune était arrivé en fin de matinée à la fauconnerie du palais. Ces oiseaux de proie domestiqués constituaient des coursiers ailés plus rapides et fiables que les pigeons voyageurs usités dans le restant du pays. Ils étaient devenus les messagers de la Reine et en abattre un était passible d’un lourd châtiment. L’animal qui venait d’arriver d’Estya était porteur des nouvelles de la nuit précédente et elles justifiaient à elles seules la tenue d’une réunion urgente dans la salle du conseil, en présence des nobles et des conseillers curiaux autour de la reine Eleah. Du moins, c’était ce qui était prévu à l’origine.
Tout avait commencé aux premières insinuations portées à l’encontre du prince Finéus qui avait mandaté le messager.
— Le seigneur Cyrelien d’Estya a été assassiné ! Comment osez-vous me reprocher d’y être pour quelque chose ? s’indigna le jeune homme.
— C’est vrai, le prince-gouverneur de la province orientale est mort, confirma Isandre, la Conseillère de la Reine. Or, le seul qui aurait pu en répondre n’était autre qu’un individu envoyé sur votre ordre. On peut donc légitimement en conclure que cet homme n’était pas là-bas par hasard.
— Madame, vous semblez oublier un petit détail qui a son importance.
— De quelle nature ?
— Que mon messager a été tué, lui aussi. C’était quelqu'un de confiance, et je veux savoir qui lui a ôté la vie et pourquoi.
Isandre croisa les bras sur la poitrine, sans se départir pour autant de son expression préoccupée.
— Cela ne prouve rien. Les soldats du Bastion d'Épinesse nient s’en être pris à Cassien et, d’après les premières constatations, il se serait pendu. Or, on ne met pas fin à ses jours sans raison. L’une d’elles pourrait être dans le but d’éviter d’attirer les soupçons sur un éventuel complot ourdi contre Estya.
— Alors là, on aura tout entendu ! s’emporta Finéus. Je puis vous jurer que je n’ai jamais…
— Ne tenez pas ce genre de propos s’ils s’avèrent mensongers, intervint Isandre. Personnellement, je suis prête à croire que vous n’avez trempé dans aucune conspiration, mais devant notre Reine, nous devons nous assurer de la loyauté de tous. Aussi, je ne le demanderai qu’une seule fois. Êtes-vous, ou pas, lié à cette sordide affaire ?
— Bien sûr que non ! L’idée que vous puissiez y avoir songé me révulse. Je ne pouvais pas supporter Cyrelien à titre personnel, mais quand même pas au point de chercher à le tuer.
— Il suffit, tous les deux ! intervint le comte Servatus.
L’Intendant avait les coudes appuyés sur la table, se massant les tempes en grimaçant. Signe indéniable qu’une nouvelle crise de migraine venait de le saisir. Chose qui arrivait assez souvent quand un conseil tournait à la foire d’empoigne. Comme maintenant.
— On ne peut porter la moindre accusation sans avoir de preuve tangible à présenter. Vous le savez bien, Isandre. Et, ajoutat-il avant que cette dernière ne cherche à protester, il faut malgré tout reconnaître que l’on peut se poser des questions, compte tenu des circonstances.
Là, ce fut le prince d’Osteau qui manqua d’avaler de travers.
— Je ne dis pas que vous puissiez être impliqué dans l’assassinat du seigneur d’Estya, poursuivit l’Intendant, mais juste que cette affaire semble plus complexe qu’il n’y paraît aux premiers abords.
À ces propos, Isandre et le prince d’Osteau se calmèrent, et la Reine Eleah hocha la tête, en signe d’approbation. Elle se leva et chaque personne présente la suivit du regard. Son ample chevelure châtain clair avait été coiffée de telle façon qu’une tresse zigzaguait jusqu’à son extrémité et glissa de son épaule. Eleah avait hérité des yeux d’un bleu azur du côté de sa mère. Cependant, ce qui ne manquait jamais de surprendre les proches de la souveraine était la régularité des traits de chaque génération de la dynastie, puisque toutes les descendantes de la Déesse Stellaire arboraient le même visage que l’entité divine qui avait créé Eternia. Mais pour l’heure, la jeune femme était préoccupée par cette affaire de meurtre.
— C’est la première fois dans l’histoire de notre pays qu’un prince-gouverneur est tué et cela m’étonnerait franchement que ce soit à cause d’un traité commercial avec la province occidentale. En cela, Servatus n’a pas tort. Aussi, je crois sincèrement qu’il nous faut un point de vue neutre au lieu de se lancer dans des spéculations hors de propos.
Une remarque qui piqua la curiosité de Finéus.
— Qu’êtes-vous en train de suggérer, Votre Majesté ?
— Nous allons envoyer quelqu’un au Bastion d'Épinesse pour y mener une enquête la plus approfondie possible.
Onérius, le Ministre des Finances, se leva à son tour. De petite taille, avec ses cheveux blancs devenus rebelles au passage du peigne et ses binocles ronds sur le nez, le vieil homme avait tout l’air d’un hibou. Ce qui ne l’empêchait pas de porter une attention accrue sur ce qui l’entourait.
— Ma Reine, commença-t-il, j’aimerais proposer de faire appel à Sionnach, l’Enquêtrice du palais. Certes, cela ne fait que quelques années qu’elle est parmi nous, mais elle a toujours fait de l’excellent travail face aux affaires qui lui ont été confiées. Comme elle a surtout vécu à Centralia, elle n’est pas connue du restant du pays. Elle est neutre et ne prendra aucun parti, quel qu’il soit. Je la recommande vivement pour cette mission.
— De mon côté, nota l’Intendant, j’ai surtout entendu parler de ses méthodes d’interrogatoire quelque peu…persuasives. Les personnes qui ont eu affaire à elle seraient passées de muettes à étonnamment loquaces après l’avoir rencontrée. Cependant, j’émettrai une objection, car cette femme n’a jamais eu à traiter un cas aussi délicat que le meurtre d’un seigneur de province. Je crains que ce ne soit au-delà de ses compétences.
Onérius se braqua à ces propos.
— Je ne vous permets pas, Servatus ! Sionnach est tout à fait indiquée ! Je me porte garant pour elle devant notre Reine et chacun d’entre vous !
Isandre leva les yeux au ciel.
— Bon… Même si l’Avare s’y met, on n’a plus qu’à accepter sa proposition. En tout cas, moi, je n’y vois aucune objection. Le plus important étant de dénouer prestement ce sac de nœuds....