I – DE L’ ANJOU AUX NOUVELLES-HÉBRIDES
Première éducation au cœur de l’Anjou catholique
Jean Louis Marie Godefroy est né à Melay, en Maine-et-Loire, le 18 novembre 1878, dans une petite maison face au cimetière. Il est le fils aîné de Jean Victor Godefroy, 30 ans, maçon, et de Marie Louise Leroy, 26 ans. Le foyer s’agrandira ensuite avec ses frères Henri, Louis et Arsène et sa sœur Marie-Rose.
Melay est un petit village situé au cœur des Mauges à environ 25 km de Cholet, au sud de la Loire. C’est l’ancienne Vendée angevine. Au XIXe siècle, la population de cette région de bocage vit principalement de l’élevage ; toutes les cultures sont subordonnées à l’engraissement du bétail. Une petite industrie de tissages de draps, torchons et mouchoirs fait encore vivre les bourgs, sur des métiers manuels installés dans les entre-sols des petites habitations couvertes de tuiles rouges.
La grande majorité de la population rurale est religieuse et fortement pratiquante au catholicisme. Au début du siècle, la déclaration de la Constitution civile du Clergé de 1790 déclencha un véritable schisme, par ses applications, en particulier par la vente « à vil prix » des biens des paroisses et par l’obligation pour les prêtres de jurer obéissance à la Nation. [voir annexe 3]. Dans les Mauges, la très grande majorité des prêtres refusèrent obstinément ce serment et les fidèles leur restèrent très attachés même lorsqu’ils se sont retrouvés regroupés et gardés au chef lieu du département. Les prêtres dits « constitutionnels » qui se présentèrent pour les remplacer furent souvent très mal accueillis. La mère du nouveau fonctionnaire curé de Melay raconte :
Représentez-vous le jeune missionnaire entouré d’une population qui le frappe, le turlupine, le poursuit à coups de mottes de terre, le chasse à coups de pied et le veut prendre aux cheveux. Figurez-vous des femmes en furie lâchant contre ce jeune prêtre les plus infâmes propos, le traitant de voleur, d’intrus, de fripon, d’enragé, et lui promettant, s’il revenait, de le jeter dans les douves de sa cure.
A la mort du Roi, l’insurrection éclata à Saint-Florent-le-Vieil et se propagea rapidement sur les deux rives de la Loire. C’est ce que l’on a appelé la guerre de Vendée qui conduisit, sous « la Terreur » à des épisodes de répression sanglante.
Rose, née en 1820 à Melay, est la grand-mère paternelle de Jean Godefroy. Cette sainte femme s’occupe de la formation religieuse de Jean. Elle lui raconte l’histoire des martyrs de Melay. C’était il y a cent ans, pendant la Révolution. Les ancêtres se sont révoltés pour défendre leur culte religieux et leurs prêtres traditionnels. Les hommes ont quitté leur maison pour aller s’opposer à l’armée de la République. En 1794, les « colonnes infernales » n’ont pas épargné le modeste village de Melay, où il ne restait que des femmes et des enfants. Le vingt cinq janvier, les soldats ont abattu à coups de fusils, de crosse, de sabre, les habitants trouvés dans les maisons et emmenés dans un grand fossé près du cimetière.
La grand-mère Godefroy raconta : « quand les hommes revinrent au village, ils creusèrent en pleurant une grande fosse pour y enterrer leurs femmes mortes martyres de la foi chrétienne ... ».
Et de citer, Perrine Besson qui était la sœur de Marie Besson, la grand-mère de la grand-mère de Jean Godefroy. Elle fut massacrée avec ses quatre enfants, alors qu’elle attendait un bébé. Même sort pour Jeanne Turlais, belle-sœur de Marie Besson et, aussi, Marie Secher, cousine de cette dernière, avec ses deux enfants [voir en annexe 4, ce qu’en a écrit le curé sur le registre de la paroisse, quelques mois plus tard].
Ces événements, la révélation de tous ces ancêtres martyrs pour leur foi, ont sans aucun doute influencé l’engagement religieux de Jean Godefroy, comme ce fut le cas, auparavant, pour son oncle Louis, curé de Bouillé-Ménard.
Depuis, la population a décidé de construire une chapelle pour servir de sépulture aux cinquante deux martyrs. Les corps des victimes ont été exhumés puis déposés dans des tombeaux préparés dans la chapelle édifiée dans le cimetière. La chapelle a été bénite le 16 novembre 1874, par l’abbé Bellefontaine et l’aumônier des Gardes.
Figure 2: MELAY – L'église, le cimetière, au fond la chapelle des Martyrs
Du collège de Combrée à la paroisse du Longeron
Jean Godefroy, entouré dans sa famille de religieux et religieuses, a su très tôt qu’il voulait devenir prêtre. A l’école communale, puis à la nouvelle école libre fondée par les Frères de Saint-Gabriel, il travaille bien. Il a l’esprit curieux et la soif de savoir. Mais aîné de la fratrie, il doit aider aux ressources de la famille et à l’âge de onze ans son père maçon le prend comme aide sur les chantiers. Cela durera une année, à l’issue de laquelle ses parents acceptent de l’envoyer chez son oncle Louis, prêtre à Bouillé-Ménard, pour apprendre la grammaire latine.
En octobre 1891, il entre comme boursier au collège de Combrée, dans le Haut-Anjou.
Ce collège a été créé en 1810 par le curé François Drouet. Il est devenu établissement général d’éducation en 1849, par décision du comte Alfred de Falloux, alors ministre de l’Instruction Publique et des Cultes. Le collège dispense un enseignement secondaire complet. Il est autorisé à présenter ses élèves à l’examen du baccalauréat es-lettres. A partir de ce moment là, le nom d’institution libre lui est officiellement attribué.
Le collège, petit séminaire depuis 1823, sera considéré comme le fer de lance de l’enseignement catholique et bénéficiera du soutien de Monseigneur Dupanloup qui l’appelait « le Palais de l’Éducation ».
Jean Godefroy fut, les premières années de sa scolarité, un élève exemplaire « toujours sage, pieux, aimable avec ses camarades et ses maîtres, ayant toujours l’air gai et le sourire aux lèvres... »
Son application ne dura pourtant point et ses supérieurs déploraient son bavardage, son indiscipline et son habitude à se moquer des gens, sans vergogne. Avec diplomatie, il a été écrit dans son dossier : « Il avait déjà l’esprit éveillé, fin, riche, un brin fantaisiste. »
Sa vocation n’en est point diminuée et il entre au grand séminaire d’Angers en octobre 1898.
Il est ordonné prêtre le 19 décembre 1903, dans la cathédrale d’Angers.
D’abord vicaire à Saint-Lambert des Levées, près de Saumur, il revient dans les Mauges, au Longeron. Attiré depuis son passage au séminaire par les missions lointaines dans les îles, il demande à s’engager auprès des pères maristes qui portent la foi catholique, en suivant les traces de Marie, dans le monde entier. Après son premier noviciat d’une année, en 1908, au séminaire de Santa-Fède, près de Turin, il choisit de partir aux Nouvelles-Hébrides, en Océanie, là où la lutte sera plus dure qu’ailleurs, où les missionnaires ne rencontrent que des obstacles.
Le départ pour les Nouvelles-Hébrides
Après avoir prononcé ses vœux perpétuels le 22 août 1909, Jean Godefroy passe la fin de l’été à Melay, au milieu de sa famille : sa mère, sa sœur Marie-Rose, ses frères Louis et Arsène, son frère Henri et sa belle-sœur. Le dimanche 19 septembre, à la messe en l’église du village, il monte en chaire pour annoncer son départ : « D’une voix claire, il chante plutôt qu’il ne dit son bonheur de partir à la conquête des âmes ».
Le 22 septembre, il quitte la France à Marseille, au bord duVille de la Ciotat, du service de la Compagnie des Messageries Maritimes, qui a des rotations presque mensuelles, à partir de Marseille, vers Sydney, par Suez. Plus tard, la même compagnie exploitera des services réguliers tous les deux mois entre Marseille, Port-Vila et Nouméa, via Panama (durée du voyage : 65 jours environ). C’est ce trajet que Jean...