OMBRES SOMBRES
Cimetière du Montparnasse à Paris, bureau de la Conservation. Le registre des inhumations de l’année 1875 indique : Louis Paul Dallery, concession n° 4597, division 6, allée 11 Sud, tombe n° 3 par l’Ouest :
Mais à l’endroit signalé, nulle mention, sur la pierre tombale, du nom du dernier des cinq facteurs d’orgues de cette famille, décédé le 13 décembre et inhumé le 15 : la sépulture est celle de la famille Hoff-Gravet-Carloni (2). Que comprendre ? Quelles hypothèses pourraient-elles amener à résoudre cette énigme ? Le corps du facteur d’orgues aurait-il été déplacé ? Impossible : le registre l’indiquerait formellement. Louis Paul Dallery serait-il enterré dans ce caveau sans que son nom soit gravé sur la tombe ? Les agents du cimetière affirment que cela est déjà arrivé (3)… Mais, s’il l’est, quels étaient ses liens avec la famille Hoff ? Mystère…
Pouvait-on espérer un début d’explication via Marie Euphrosine Salley, son épouse ? Non. La piste s’arrête à leur mariage, le 23 août 1848 à l’Eglise Saint-Sulpice de Paris. Car, contrairement à son mari, le décès et l’inhumation de Madame Dallery ne figurent pas dans les actes reconstitués de l’état-civil parisien.
État civilreconstitué ? En effet, pour Paris, il n’existe plus aucune trace des registres paroissiaux antérieurs à la Révolution (4) ni de l’état-civil de 1792 à 1860 : ils ont été détruits dans l’incendie de l’Hôtel de Ville durant la terrible semaine sanglante de mai 1871, pendant la Commune, au cours de laquelle le feu a également frappé le Palais de Justice et les Tuileries.
Et, sur les huit millions d’actes perdus, un tiers seulement a pu être rétabli. L’acte de décès de Madame Dallery fait probablement partie des pertes irrémédiables, sauf peut-être à retrouver dans quelle paroisse ont eu lieu les obsèques. Perdus également ceux de Pierre François, le père de Louis Paul, et de Pierre, son grand-père, décédés également à Paris. Et leur tombe n’est répertoriée nulle part.
Du côté d’Amiens, où l’autre branche Dallery s’est installée, les traces se sont elles aussi effacées. Et même si de multiples hommages ont été rendus au facteur et inventeur Thomas Charles Auguste et si sa tombe est toujours visible à Jouy-en-Josas (Yvelines), où il est décédé, celle de son père Charles - l’aîné de la dynastie - et de son épouse a disparu avec la destruction en 1825 du cimetière Saint-Denis d’Amiens. Leurs restes ont probablement été transférés au cimetière de La Madeleine, ouvert en 1817, mais la zone réservée aux ossements de Saint-Denis est en friche… Dans le même cimetière de La Madeleine, la tombe du frère cadet de Thomas Charles Auguste, pourtant personnalité reconnue de la ville d’Amiens, a disparu elle aussi, mais cette fois sur une décision irresponsable de son conservateur.
Quant à leurs orgues, témoins imposants de leur passage sur terre et de leur savoir-faire, ils n’existent plus – ou presque… Certains instruments possèdent encore quelques tuyaux par-ci, un reste de mécanique par là, ou un buffet miraculeusement intact, mais leur sonorité originelle n’a même plus l’ombre d’une résonance. Elle s’est perdue dans le fracas du vandalisme post-révolutionnaire, des soulèvements récurrents du peuple parisien durant la Monarchie de Juillet, de la guerre francoprussienne et des bombardements des deux guerres mondiales (avec pour constante l’inévitable fonte des tuyaux destinée à récupérer l’étain et le plomb), sans oublier les incendies de la Commune, les aménagements ou remplacements de facteurs d’orgues ultérieurs et, enfin, le manque d’intérêt ou de moyens financiers des institutions pour l’entretien de ce qui subsiste.
Et, comble d’ironie, le seul orgue Dallery intégral et non modifié encore existant est un fantôme : il est muet depuis 1859, dramatiquement dégradé par les intempéries et les vols de tuyaux, difficilement accessible depuis la suppression de l’escalier qui le desservait, en grand danger de chute si sa tribune s’effondre, elle-même fragilisée par les outrages du temps et les infiltrations d’eau. Il se trouve de plus en butte à un imbroglio politico-administratif entre sa propriétaire la Ville de Paris, son affectataire le Rectorat des Universités et sa « surveillante en chef » la Direction des Monuments Historiques, rattachée au Ministère de la Culture, qui a prononcé le classement de sa tuyauterie en 1980. Suprême dépit : il n’est visible que 2 jours par an, lors des Journées du Patrimoine. En effet, le lieu qui l’abrite, pourtant emblématique d’une conjonction art / histoire / culture / rayonnement intellectuel, est fermé au public : la chapelle de La Sorbonne à Paris.
Pratiquement plus de sépultures, quasiment plus d’orgues…
Les biographes des Dallery soulignent un remarquable talent pour Charles et Pierre, les premiers facteurs. Pour les descendants de ce dernier, Pierre François et Louis Paul, les critiques sont plus sévères : on leur reproche un manque d’esprit novateur, une certaine banalité d’exécution doublée de l’utilisation de matériaux d’occasion ou de moindre qualité, et encore la dénaturation de certains instruments pour sacrifier aux modes du moment. On leur reconnaît néanmoins un réel talent d’harmoniste. Quant à Thomas Charles Auguste, le fils de Charles, on élude cet aspect de sa carrière pour se concentrer sur ses multiples inventions industrielles.
Cet essai n’a pas pour but de contester ces assertions ou de défendre les Dallery, d’autant que l’auteur n’est pas spécialiste du monde de l’orgue. Mais il est peut-être équitable de replacer leur vie et leurs réalisations dans le contexte tourmenté de l’époque et à la charnière d’une nouvelle ère. Ces facteurs ont vécu un bouleversement total de leur environnement et ont nécessairement dû s’adapter aux situations politiques et économiques très mouvantes – et parfois dramatiques - régissant leur vie.Ils se sont certainement posé de nombreuses questions sur la raison d’être de leur métier, son environnement et son avenir.
Mettons-nous un instant à leur place. L’effondrement de la royauté, de la noblesse et du clergé, financeurs essentiels de leur activité, les a privés de revenus. Rien que pour le clergé, et pour prendre la mesure d’un tel bouleversement, quelques chiffres sont révélateurs des sommes considérables récupérées par le décret du 2 novembre 1789 pour renflouer les caisses de l’État (5). Il stipule notamment que « tous les biens ecclésiastiques sont à la disposition de la nation », à charge pour elle en contrepartie de rémunérer les ministres des cultes, d’entretenir le patrimoine, d’éduquer les enfants et d’assister les pauvres.
Or, l’Église possédait 9.000 châteaux et maisons de haute et basse justice, 252.000 métairies, 17.000 arpents de vigne (1 arpent = 30 à 50 ares selon les régions), gigantesque fortune récupérée par le régime révolutionnaire à laquelle s’ajoute celle venant de l’aliénation des biens des nobles émigrés et des condamnés (6). Et, sur le seul plan du culte, l’Église de France comptait :
- - 40.000 cures et paroisses
- - 13.156 abbayes et 12.400 prieurés
- - 158.000 chapelles ayant toutes un chapelain
- - 1.057 abbayes de religieuses
- - 700 couvents de cordeliers
- - 14.077 couvents de Jacobins, Carmes, Augustins, Chartreux, Célestins, Minimes, etc.
Comment continuer à vivre de son métier quand les ressources n’existent pratiquement plus ? Et les facteurs d’orgues n’ont pu être que meurtris par la suppression de certaines paroisses et la dispersion de leurs biens, entraînant la perte de leurs instruments, lorsque ces nouveaux « biens nationaux », revendus à la bourgeoisie, furent parfois entièrement détruits pour réutiliser autrement leurs matériaux...
Pris de court par la rapidité et la violence de ce changement, il leur a fallu faire face, songer...