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Au mois de juin, à peine arrivée à Lacanau pour quinze jours de vacances d’été, Aline était pressée de retrouver le spot de surf situé près de la maison de sa grand-mère, qu’elle connaissait pour l‘avoir très souvent pratiqué pendant son adolescence. Elle eut une très rapide pensée et un petit sourire en coin, pour son moniteur d’alors, un beau blond, musclé, bronzé et charmeur, plus âgé qu’elle de trois ans. Subjuguée par sa compétence en surf et par le temps qu’il consacrait à sa passion et son physique, les hormones en folie elle avait cédé à sa drague insistante bien imbibée un soir de fête et accepté qu’il lui enseigne un peu plus que l’utilisation de sa planche pendant l’été de ses dix-sept ans.
Dès le début du mois de septembre, après avoir embrassé et câliné sa grand-mère et versé une petite larme à l’idée de ne plus revoir son petit ami de l’été, elle était repartie à Paris dans son pensionnat pour jeunes filles et s’était consacrée à l’obtention d’une belle mention à son baccalauréat. Elle espérait faire des études en océanographie et avait une école de Bretagne dans son viseur. Cette école d’ingénieur et sa spécialisation dédiée aux milieux marins pouvaient lui donner les compétences nécessaires pour participer à la protection des mondes maritimes. C’est donc avec un certain engouement suivi d’un acharnement à réussir bien classée qu’elle avait travaillé à la réalisation de son projet, abandonnant les joies futiles des sorties entre jeunes et des jeux de séduction à courts termes pour ses livres et ses recherches. Elle se souvenait de son premier petit ami avec une certaine tendresse mais elle ne s’accordait plus de temps à consacrer à cet aspect de sa vie émotionnelle. C’était certes une sorte de « sacrifice » mais consenti parce qu’estimé nécessaire.
Sa grand-mère chérie était partie rejoindre les étoiles l’hiver qui avait suivi cet été-là puis son père avait été victime d’un accident de voiture et en raison des lésions à la moëlle épinières, il ne travaillait plus qu’à mi-temps assis dans un fauteuil roulant.
Son temps libre était devenu rare, car elle avait dû soutenir sa maman qui l’appelait souvent et avait travaillé pour participer au financement de ses études. Ses parents avaient encore la charge de deux adolescents scolarisés plus jeunes qu’elle, auprès desquels elle manifestait au quotidien une présence téléphonique. Son attention affectueuse leur permettait de partager leurs envies, leurs espoirs et leurs doutes et de leur donner un coup de pouce lorsque le moral flanchait. Ils n’avaient plus leur grand-mère pour exercer ce petit travail d’écoute non jugeant et plus distancé que ce qu’aurait pu proposer leur mère, certes aimante mais dont la vie s’était sérieusement compliquée avec le handicap de son époux.
Si après son intégration en filière océanographique, elle vécut à Brest toute l’année et aima ce coin de Bretagne, elle n’alla plus à Lacanau par manque de moyens financiers. Ce lieu de vacances était devenu pour elle, le symbole d’une liberté qu’elle avait pour le moment perdue, même si elle savait que ses parents possédaient toujours la maison de sa mamie.
Pourtant, lorsqu’elle disposait d’un peu de temps, elle pratiquait son sport favori en Bretagne, juste assez pour rester en forme car elle ne pouvait pas se libérer de ses difficiles études et de son nécessaire travail d’appoint suffisamment pour n’accorder son attention qu’aux vagues. Elle associait le surf aux années insouciantes de son adolescence. Ses études la passionnaient mais elle supportait de nombreux tracas annexes, aussi avait-elle hâte de quitter l’école afin de pouvoir enfin se consacrer à sa planche de surf quelques semaines avant de regagner le poste qui lui avait été proposé, un travail de rêve, aboutissement de tous ses efforts.
Arrivée hier soir par le train, elle avait eu l’immense joie de retrouver cette maison si chère à son cœur, même si elle n’était plus tout à fait celle qu’elle avait connue. Ses parents y avaient effectué quelques travaux de rénovation et l’avaient rendue un peu plus conforme aux critères de confort nécessaires à des citadins en vacances et à l’usage d’un fauteuil roulant. Qu’importaient ces modifications, tous ses souvenirs heureux remontaient du fin fond de sa mémoire. Dès que sa valise et son sac, contenant toutes ses possessions furent posés au pied de l’escalier, elle se dirigea vers le garage où suspendue dans une housse, la planche offerte par sa mamie l’attendait depuis presque six ans. Ne lui avait-elle pas dit en la lui offrant :
« Elle t’apportera le bonheur ! »
Les larmes aux yeux, entendant les paroles de sa grand-mère résonner à son oreille, elle leva la main pour tirer sur la fermeture éclair puis elle glissa ses doigts dans l’ouverture pour caresser sa vieille amie, compagne de tant de joyeux moments de bonheur.
« C’est fou, comment ai-je pu me passer de toi si longtemps ? Celles que j’empruntais à Brest n’étaient pas toi !» pensa-t-elle, tout à coup impatiente d’aller faire un tour sur les vagues
Elle eut ensuite une pensée affectueuse pour sa mamie :
« Merci mamie pour ta force et ton courage et parce que tu m’as appris à vivre libre dans le plus grand respect des autres malgré nos différences. »
Elle décida de se renseigner sur les horaires des marées et d’aller visiter les spots afin de reprendre contact avec les endroits qu’elle n’avait plus revus depuis tant d’années. Satisfaite mais étonnée de ne pas vraiment reconnaitre les lieux qu’elle avait connus, elle se coucha des projets plein la tête.
« Je suis revenue mamie, mais j’ai changé et rien ni personne ne m’a attendue. Je dois auparavant renouer des liens avec mes contacts si je les retrouve, me renseigner sur les spots et tout oublier pour m’éclater avant de rejoindre Marseille où j’ai eu la chance de décrocher un contrat de recherche de deux ans. Merci de continuer à veiller sur moi de là où tu te trouves ! »
Le lendemain, elle revint à la maison un peu déçue, elle n’avait retrouvé personne qu’elle avait connu, quelques grands adolescents de l’âge de fréquenter le lycée, l’avaient traitée comme une « ancienne » et faisaient penser à de jeunes chiens fous, un peu risques tout, un comportement dans lequel elle ne se reconnaissait pas. Ils lui avaient donné le sentiment de ne pas trop respecter les règles eux-mêmes et de leur préférer le défi, ils lui avaient pourtant répété plusieurs fois de se méfier des courants traitres qui avaient fait des dégâts l’an dernier parmi les baigneurs et les surfeurs. Lorsque ses amis et elle, venaient là autrefois, elle n’avait pas entendu parler de ces risques et comme elle, sa bande d’amis s’amusait sans contrainte.
« Autrefois, quel mot lourd de sens, qui signifie que le temps n’est pas resté immobile et qu’il est passé en apportant du changement. »
Vaguement nostalgique d’une époque révolue, elle se prépara un déjeuner avec quelques légumes frais achetés en revenant de la plage puis elle enfila son maillot, mit sa combinaison et quelques bricoles dans un sac et prit sa planche après avoir attaché ses longs cheveux en queue de cheval.
« Il fait beau, je ne dois plus penser à rien, profiter du soleil et des vagues qui n’attendent que moi. »
Elle se rendit à pied jusqu’à l’endroit où elle espérait attraper quelques bons rouleaux et discuta avec le surveillant de baignade qui venait prendre son poste. Il lui recommanda lui aussi, gestes à l’appui, de ne pas trop aller vers la gauche car un méchant courant aurait tendance à entrainer les baigneurs vers le large.
- Je venais souvent ici il y a six ou sept ans et personne ne se plaignait du danger.
- Je n’en sais rien mais peut-être qu’à cause du réchauffement climatique, les températures des courants se sont modifiées et ont créé des flux plus proches des côtes avec des baïnes ? Il y a aussi davantage de gros cétacés un peu perdus signalés par les bateaux quand ils...