: Marie Fontaine
: Dentelles et Rangers Tome 2
: Books on Demand
: 9782322643318
: 1
: CHF 4.40
:
: Hauptwerk vor 1945
: French
: 316
: kein Kopierschutz
: PC/MAC/eReader/Tablet
: ePUB
Du printemps à l'été 2016. Alors qu'elle vogue tranquille sur les eaux roses de son rêve américain matérialisé, entres autres, sous les traits du craquant cracker qu'elle a fini par se mettre sous la dent, Daphné Roussel, la Frenchie pur jus bourrine de corps mais fleur bleue de coeur, va brutalement se confronter à l'amertume de son antithèse, le caillou dans ses Rangers. La folie d'un homme au-dessus de tout soupçon va en effet la couper sans pitié de ceux qu'elle aime (les petites voix qui squattent son ciboulot y compris), ne lui autorisant aucun espoir de les retrouver. Seul son instinct de survie pourrait mettre fin au cauchemar, à condition de passer outre les principes moraux qui policent l'Humain, à condition de se frotter à la part d'ombre dissimulée en chacun de nous...

Marie Fontaine : auteur bilingue dont la langue maternelle est celle de Cervantes mais qui écrit dans celle de Molière. Ses influences : le cinéma asiatique, les films de genre, l'humour de Tarantino et celui d'Audiard. Côté livres, elle affiche une prédilection pour le fantastique de la grande époque du XIXe et voue une admiration sans bornes à l'oeuvre de Frédéric Dard. Sa plume, volontiers cynique mais non dénuée de tendresse, aime à gratter sous le vernis humain, à la recherche de la part d'ombre qui sommeille en chacun de nous. Refusant de se laisser coller la moindre étiquette, elle met au point ses propres recettes d'écriture, mélangeant allègrement tous les genres.

1 Week-end à pommes


Abruptement, le dieu du sommeil me lâche les baskets. Mirettes, ouvrez-vous ! Nuit totale. Zut ! Me suis quand même endormie… mais pas les clichés de notre escapade imminente,so romantic ! Ils reviennent à la charge, émoustillant mon usine à chimères tandis que les paroles d’une célébrissime chanson de James Brown infiltrent mes cellules grises, en harmonie avec la promesse d’évasion,so exciting ! concoctée par Apollon :I feel good, I knew that I would, now, […] So good, so good, I got you…

Ma dextre gît paume à plat au milieu de la zone Liam. Froide. Désertique. Pas encore rentré ? L’assoupissement ne s’est pas éternisé, tant mieux.

Mmh… Si je profitais du retour à l’état de veille pour passer mentalement en revue les mille et un détails à peaufiner en vue de l’expédition ? Liam gérera l’entière logistique, certes, il n’en demeure pas moins que toute nénette qui se respecte se doit de veiller à une logistique bis : la sienne. Et pour commencer, dois-je avertir mon pote Phil ? Oui ! Il risquerait sinon de ne pas digérer la cachotterie et d’entrer, rebelote, dans unevraie colère. L’impair perpétré lors de la singulière séance de maquillage suffit amplement ; hors de question de récidiver.

Un chuintement argentin froisse le silence au moment où je remue bras et jambes pour m’étirer. Quelque chose alourdit mon poignet gauche. Bizarre… À tâtons, j’identifie ce qui semble être une… une menotte ? WTF ? Tirant dessus, je comprends, non sans effarement, qu’elle me garrotte au dosseret.

Oh non, Liam, me dis pas que tu aimes ça, me dis pas que tu fantasmes sur un plan à la50 Nuances de Grey, deregrets pour ma part, romans et longs-métrages faisant l’apologie d’un érotisme à deux balles pourDesperate Housewives en mal de sensations fortes, frustrées de ne donner la main qu’aux manches de leurs casseroles.Sorry, pas cliente, du tout, du tout, du tout. Arf… tu te désolais de ta tendance à tout régenter, j’espère que tu n’inclus pas nos ébats dans le lot… et que cette menotte ne constitue pas un avant-goût (détestable) de ce que tu as prévu pour nous ce week-end…

Roulade sur le flanc pour allumer le chevet. Le matelas émet un bruissement incongru. WTF ? On dirait qu’il y a du plastique sous le drap-housse. Décidément, je vogue de surprise en surprise, pas vraiment du genre « très agréable ». De plus, où diable est passé le foutu interrupteur de cette foutue veilleuse ? Je ne le trouve pas ! Volatilisé ? Comment se peut-ce ? Une plaisanterie ? Elle n’aurait rien d’amusant… Dans un flash, je visualise Liam rentrant du gala et profitant de mon sommeil pour me jouer son mauvais tour ; plus gamin que lui, tu meurs. Est-il tapi dans le noir, à s’en repaître ?

— Liam… Ça suffit !

Silence opaque, à peine éraflé par mon soupir exaspéré. Où est ce satané bouton ? Le localiser vire à l’idée fixe. Sous la lumière revenue, à coup sûr, tout s’éclaircira.

En proie à un agacement croissant, je me redresse sur mon séant. La manœuvre propulse le sang sous mon crâne à jets puissants, opprimant la tempe gauche et, cerise sur le radeau, assaillant les orbites de pulsations lancinantes. Pour finir, qui débarque dans la croisière en Absurdie ? La nausée. Non, pitié ! Pas une migraine, pas maintenant. Il me faut allumer ! Bravant la douleur, je m’agenouille. Le changement de station déclenche une nouvelle salve de froufrous. Tâtonnant autour de moi à la recherche du commutateur, je parviens à le dénicher au-dessus de la poupe du pieu… WTF ? Pas son emplacement habituel. Je l’actionne en réprimant un haut-le-cœur. À mon grand soulagement, un puissant flot lumineux arrache la pièce à la nuit.

L’apaisement procuré par l’illumination se révèle hélas de courte durée. Rapide scan à 360° et je me fige, couenne hérissée sous la morsure d’une bise polaire : je ne suispas dans la garçonnière de Liam ; en outre, mon poignet est bel et bien menotté au dossier d’un plumard qui n’estpas le sien… Ces infos intégrées, pas agréées, mes battements cardiaques, après avoir raté une paire de marches, s’affolent à tout berzingue tandis que le flux sanguin, s’emballant derechef, cogne à tout rompre dans les artères. Simultanément, les lames d’un ressac furieux se soulèvent à l’intérieur de mon ciboulot, enflent, roulent et se fracassent contre l’occiput.

À l’instar de nuées de moucherons attirés par des fruits mûrs, voire gâtés, des flottilles de picotis noirs entament une valse chaotique devant mes yeux. Le décor se noie dans un remous obscur, vaporeux, me privant d’éléments solides auxquels me cramponner. Confrontées à une situation ô combien anormale, mes méninges n’ont rien dégoté de plus judicieux que boguer à coups d’hallucinations molles à la Dali ? M’égareraient-elles dans le brouillard afin de me ménager (à défaut de me rassurer) avant de me restituer aux reliefs tangibles, acérés, de la réalité ? Avant de m’infliger l’inimaginable ? L’impensable ? Probable : le cerveau humain regorge de ressources infinies, vouées à amortir les traumatismes les plus violents…

Kidnappée.

Le mot s’extrait péniblement de mes pensées en compote.

Kidnappée…

Comment expliquer sinon que je sois attachée comme un clébard, retenue contre mon gré dans un lieu inconnu ?

Le week-end prochain, je te kidnappe.

De longs serpentins visqueux frissonnent de mes orteils à la racine des cheveux. « Le week-end prochain, je te kidnappe. » C’est bien ce qu’il a dit ? Se pourrait-il que… ? Non ! Non ! Je n’y crois pas une seconde. Et pourtant… Si je m’étais plantée en beauté sur son compte ? À ce point-là ? Suis-je aussinoob ? Bête à manger du foin, à foncer tête baissée, sans réfléchir, dans le panneau éculé de l’amour qui rend aveugle ? Pas possible. Une autre explication à ce cauchemar, logique, existe forcément.

Des parois impersonnelles, blanches, dépourvues de fenêtres, délimitent le périmètre de la boîte de Pandore au fond de laquelle on m’a balancée. À senestre, une ouverture sur une salle grisée de pénombre. Dans le prolongement, un placard et une chaise, métalliques. Face au pageot, une porte, manifestement celle de la sortie. Elle jouxte une baie vitrée, encastrée telles les glaces sans tain des salles d’interrogatoire dans la moitié supérieure du mur.

Ni une ni deux, faisant fi de la migraine à présent bien incrustée, je m’éjecte du lit pour me précipiter vers cette chance d’évasion. Deux trois pas et me voilà stoppée net ; la chaîne de la menotte, trop courte, m’empêche d’aller plus avant. Qu’à cela ne tienne : je gonfle mes poumons à bloc, fais pivoter le lit puis le tire de toute mon énergie. Un grincement sadique, le fer des pieds labourant le carrelage, me perfore les tympans. Exacerbé par l’ardeur insufflée à mes gesticulations, le tam-tam crânien vire au supplice.

Serre les dents, Daphné. Sois courageuse… Plus que quelques centimètres… Tu y es…

Je tressaille à l’irruption d’un reflet sur la vitre, celui d’une créature pâle et échevelée, l’air complètement à l’ouest : moi ! Je remarque que l’on m’a affublée de l’une de ces impossibles blouses d’hôpital, amples, fendues dans le dos ; pratiques pour le personnel soignant, mais si impudiques pour les patients.

Poignée abaissée…

L’instant suivant, je peste en comprenant que mes efforts héroïques ont été vains : la porte est verrouillée !

Front collé contre la baie, je me dévisse le cou pour tenter de distinguer une bouée de sauvetage, une planche de salut par-delà la frontière du verre. Des nèfles ! Le carreau donne sur un couloir noyé de ténèbres. Pas chat qui vive dans les parages.

Gagnée par un affolement difficilement maîtrisable, je fais volte-face et...