Chapitre 2
« Ne cherche pas le chemin du bonheur, car le bonheur est le chemin »
Anonyme XXe.
Clac ! Un petit clic bien sec et les portières sont déverrouillées. J’aperçois la boulangère qui me reluque depuis sa vitrine. Je range les dernières affaires dans mon beau véhicule gris.
Je m’assieds derrière le volant. Pourvu que je ne me rate pas. Si je sors du parking en frottant les barrières, ce sera la honte de ma vie. Respire Mag, tout va bien. Le moteur ronronne comme un chaton. Je roule vers l’avenir ! Je me sens importante ce matin. Plus que quand j’allais diriger mon service à Batilem. Tout ça me paraît loin…
Il est neuf heures dix, nous sommes le trois avril. Voici le premier jour de ma vraie vie !
Mais j’ai une chose à faire, avant de quitter la capitale. Pourvu que je puisse me garer vers chez Céline. Oui, par chance, je vois une place. Une grande, il faut cela pour mon camion. Mon amie est devant son logis, elle arrive en courant.
— J’avais tellement peur que tu partes sans m’embrasser… — Mais non, ma douce, c’est impossible !
— Les petits sont à l’école, tu viens boire un café ? Mais avant, puis-je visiter ton palace ?
Nous montons toutes deux par la porte latérale. L’intérieur est très clair, les meubles couleur de bois doré, les tissus gris et rouge. Je n’ai pas choisi, il était proposé dans ces teintes et j’ai trouvé ça plutôt joli.
— Oh, tu as même des W.C. miniatures ! Heureusement que tu es mince !
— Regarde ici, la kitchenette et le lit avec un très bon matelas.
— Tu apprécieras, tu vas être souvent couchée là… Tu… Tu n’as pas de regret ?
— Jusque-là, non !
Je ris. Jaune. J’ai la trouille. Nous discutons ensuite dans sa cuisine. Bertrand a enfin laissé tomber l’idée de professeur particulier. Mais Céline s’est battue, il n’en démordait pas. — Et j’ai réussi à lui faire admettre que je reprendrai le travail dans deux ou trois ans.
— Bravo, c’est un bon début ! Céline, ma chérie, je vais partir…
— De quel côté vas-tu ?
— Ce soir, j’ai l’intention de dormir dans le Morvan. Vers un endroit qui s’appelle Paldenshangpa. Il y a un temple bouddhiste. J’ai toujours désiré en voir un…
— Tu as changé Mag, c’est incroyable. Un temple bouddhiste… Tu… Tu veux te convertir ?
— Pas du tout. J’ai envie de commencer mon périple par le calme et la réflexion…
— Méditation !
— Non, des questionnements, je ne sais pas méditer… Je n’ai jamais fait ça. Mon esprit est toujours embrouillé, il bat la campagne. Je dois le mettre sur pause. Je vais tenter de m’apaiser aux Mille Bouddhas. J’ai vu qu’on peut dormir sur le parking.
— Eh bien, ça alors ! Tu m’épates !
On s’embrasse. On reparle un peu, puis on recommence, nouvelle étreinte, nombreux baisers d’au revoir. Quand je m’éloigne, nous avons les yeux rouges et le nez qui coule. Je m’installe dans le camion. GPS pour la bonne direction. Tout en roulant, je repense à ce dernier mois. Un mois pour changer de vie. On dirait un titre de film. Le mal-être de mon corps, le tiraillement entre mon présent, et… je ne sais quoi. L’impression de marcher à côté de mes pompes. Elle a un peu disparu, cette sensation. Mais pas complètement. Les rendez-vous avec mon chef pour m’expliquer. La condescendance malsaine de mes ex-collègues. Tout en conduisant, je fais le point sur cette période passée. Richard, Céline, Alexis, Mehdi, mes parents…
Vers midi, mon ventre crie famine. J’approche d’Autun, je veux prendre mon premier repas dans mon palace. Je trouve un chemin de campagne, une bordure de champ. Des vaches me regardent, étonnées de me voir là. Un endroit très serein et beau. Dehors, le fond de l’air paraît frais, mais je demeure à l’abri du vent. Mon réfrigérateur est plein de victuailles, j’effectuerai d’autres courses plus tard. Je me régale d’une petite salade et d’un œuf dur. Puis je sors pour déambuler. Le silence et le calme du lieu m’impressionnent. Juste quelques chants d’oiseaux pour me signifier que je suis déjà loin de Paris. Tellement apaisant ! Des bosquets au loin, des pâtures avec quelques ruminants bruns qui paissent tranquillement. Des verts lumineux et d’autres plus sombres. Quel dommage, je ne sais pas peindre, ce tableau apparaît grandiose. Je frissonne. C’est vrai qu’il fait un peu froid malgré le ciel bleu et le soleil rayonnant. Je respire l’air avant de remonter dans mon camion. Je vérifie que tout est bien rangé, car ce matin en m’éloignant de chez Céline, mon sac a valdingué dans la cabine. Je roule tranquillement, j’emprunte des petites routes de campagne. Les villages que je traverse sont presque déserts. Bon, les gens travaillent à cette heure-ci. Je me demande dans quels emplois. Pas d’usines en vue, pas de bureaux ni de grands magasins. Un peu d’agriculture sans doute. Je viens de croiser un paysan sur son tracteur. J’approche du temple, il y a un panneau en bordure de champ. Des vaches sont rassemblées le long de la pâture et m’observent en mâchouillant. Je les trouve élégantes ! Je suis heureuse et curieuse de découvrir cet endroit. Une toute petite route et me voici sur un parking entouré de haies. Je me gare. Parfaitement bien et du premier coup.
Paldengschenpa. Je suis impressionnée. Un fronton imposant se dresse devant moi, il est rehaussé de la roue d’or, un des huit puissants symboles tibétains. Sur le mur d’enceinte turquoise et prune prolongeant l’arche, on peut lire des mantras. J’arrive à voir : « Om mani padme hum. » C’est le plus courant. Je franchis la porte et découvre le grand bâtiment du temple avec toutes ses couleurs qui vont de l’or au rouge en passant par des bleus incroyables, des tas de nuances de vert. Je retrouve aussi les huit symboles. Je lis sur mon téléphone l’explication de toutes ces sculptures.
« L’origine de ces symboles n’est pas très claire, mais on les retrouve dans des textes très anciens de l’Inde. Il apparaît qu’il y a un parallèle avec le Bouddha, sa parole comparable à la conque, sa tête au parasol, son corps à la bannière de la victoire, ses yeux aux poissons d’or, son cou au vase au trésor, sa langue au lotus, son esprit au nud sans fin, la plante de ses pieds est marquée par une roue. »
Je décide de poursuivre ma promenade dans le parc. Je suis saisie par le calme et la solennité du lieu. Je côtoie quelques visiteurs, mais ils parlent doucement, ils chuchotent.
J’ai envie de prendre des photos, mais pour qui ? Mes parents connaissent cet endroit et si j’en envoie à Céline, elle va croire que je me convertis. J’en prends une ou deux, pour moi, pour le plaisir de les consulter ce soir. Le parc s’avère superbe, il y a des arbres majestueux et au fond, un château. On dirait le palais de la Belle au bois dormant avec ses deux petites tourelles. Il fait partie de l’ensemble. Soudain, je sens que je ne suis pas seule. En effet, juste à côté de moi, un paon est en train de faire la roue. Dans ce décor, je ressens une grande sérénité. Je m’assieds sur un banc et m’immobilise dans cette quiétude. Au fond, j’aperçois des chalets, je me demande à quoi ils servent. Sans doute des hébergements pour les visiteurs…
Je me lève et décide de m’approcher du temple. Je gravis un escalier tout blanc. D’une blancheur éblouissante. Derrière le grand mur il y a une fontaine, immaculée elle aussi. J’admire tout ce qui m’entoure. Je monte les dernières marches pour pénétrer dans le bâtiment. Des odeurs d’encens m’assaillent, puis je perçois des chuchotements dans l’obscurité. Ensuite, tout s’illumine. Je suis ébahie par tant de couleurs. Les énormes bouddhas multicolores et majestueux me laissent sans voix. Je m’assieds sur un banc à côté d’un homme d’âge moyen complètement immobile, les yeux fermés. Je fais comme lui. Je respire l’odeur d’encens, les bâtonnets fument dans tous les coins du bâtiment. Je détestais ça quand mes parents utilisaient ces fragrances dans mon enfance, mais là, je savoure ces parfums que je retrouve avec délectation. C’en est enivrant. Je perds la notion du temps. J’émerge à un moment parce que mon voisin se lève et sort du...