: Katherine Shirk Lucas
: Mémoires des violences sexuelles dans les Églises Devoirs, responsabilités, justice
: Books on Demand
: 9782322534265
: 1
: CHF 5.30
:
: Christentum
: French
: 142
: Wasserzeichen
: PC/MAC/eReader/Tablet
: ePUB
Ce recueil des contributions à une journée d'études du 4 novembre 2023 souligne que le travail de mémoire des violences sexuelles dans les Eglises est un devoir de justice : - envers les personnes victimes qui le demandent comme signe de la reconnaissance des violences et crimes commis, et du silence et du déni qui leur ont été infligés ; - envers la société dans son ensemble, car par leur défaillance en matière de protection des enfants et des personnes vulnérables, et par leur tolérance de l'impunité, des communautés ecclésiales ont gravement porté atteinte aux contrats sociaux et de confiance qui fondent notre vivre ensemble. Le travail de mémoire est également une responsabilité pour les Eglises qui implique un chemin de repentance et de réformes institutionelles conséquentes pour influer sur le caractère systémique des violences sexuelles. Les bénéfices de la vente de ce livre sont reversés à l'association"Mémoi es des violences sexuelles et abus dans les Eglises," qui travaille, dans un objectif scientifique et de prévention, aux mémoires des situations d'emprise, d'abus de conscience, d'abus spirituels, et de violences et de crimes sexuels dans des contextes ecclésiaux.

Katherine Shirk Lucas co-préside l'association"Mémoi es des violences sexuelles et abus dans les Eglises" avec Véronique Garnier. Elle enseigne à la faculté de théologie de l'Institut catholique de Paris, où elle est l'assesseure catholique de l'Institut supérieur d'études oecuméniques. Elle est membre de la Commission de théologie de l'Action des chrétiens pour l'abolition de la torture (ACAT)-France et du Groupe des Dombes.

Avant-propos


Boris Grebille, Katherine Shirk Lucas

Nous sommes heureux - malgré le thème terrible - et les atrocités qui continuent - de vous accueillir pour cette journée d’étude consacrée aux « Mémoires des violences sexuelles dans les Églises ».

Vous qui êtes au Centre Sèvres, et vous qui êtes en ligne, de toute la France, de la Belgique, de la Suisse, de l’Italie, de l’Afrique du Sud, des Etats-Unis … soyez tous et toutes les bienvenues !

A special welcome to Jerry McGlone, Peter Iseley and Sarah Pearson who have traveled from the United States to be here today.

Nous souhaitons tout particulièrement la bienvenue à toutes les personnes victimes, à tous les survivants, à toutes les survivantes, to allsurvivors. Nous sommes très reconnaissants de votre présence. Les questions que nous traitons sont difficiles et douloureuses : elles peuvent déclencher des réactions traumatiques pour certains d'entre nous. S'il vous plaît, donnons la priorité au bien-être de chacun et de chacune, n'hésitez pas à faire une pause et à prendre soin de vous.

Notre collectif Mémoires, violences sexuelles et abus dans les Églises, est issu d’un groupe de travail commandité par la Conférence des évêques de France sur la question mémorielle incluant notamment une réflexion sur la création d’un lieu de mémoire consacré à la pédocriminalité dans l’Église catholique, telle qu’elle avait été votée par les évêques catholiques en assemblée plénière en 20211. Sous la houlette de Guillemette Mounier, il a été constitué à parité de personnes victimes et d’experts complémentaires représentant les champs de l’histoire, de la théologie, de l’œcuménisme, de la psychanalyse et des lieux et politiques culturels. Nous voulons en tant que groupe lui rendre hommage aujourd’hui pour sa capacité remarquable à avoir fait dialoguer des personnes aux univers et attentes différentes permettant la co-construction d’un projet et de recommandations que nous avons tous signés et appelés de nos vœux. Le rapport que nous avons rendu a été accueilli avec la courtoisie des institutions séculaires et les choses auraient pu en rester là si le travail même produit dans ce groupe n’avait pas eu pour effet de nous convaincre, toutes et tous, à titre personnel comme à titre collectif, que l’enjeu de la mémoire était tel qu’il ne pouvait rester un vœu pieu.

Nous avons donc poursuivi notre travail, cette fois-ci à la demande de la Conférence des religieuses et religieux de France, afin de proposer une résolution au vote de leur assemblée générale de fin novembre autour de la création de l’Association qui fera l’objet de notre dernière table-ronde2. Durant cette période, nos discussions avec les équipes des commissions de reconnaissance et de réparation (l’INIRR et la CRR) mais également avec d’anciens membres de la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église (CIASE), nous ont conforté dans notre conviction qu’il y avait urgence à agir pour la Mémoire, c’est-à-dire en premier lieu pour les personnes victimes et leurs proches, mais comme elles le disent elles-mêmes également pour les communautés ecclésiales et la société dans son ensemble.

Pendant près de deux ans, nos travaux ont été rythmés par les scandales, par un sentiment permanent d’usure, de découragement face à des paroles qui semblaient et semblent toujours bien éloignées des actes, par l’impression que la voix des victimes n’était pas prise au sérieux, par le sentiment que la réponse des institutions n’était pas à la hauteur non de leur faute mais bien plus grave de l’importance du drame vécu par des personnes, des familles, des communautés et finalement la société toute entière. La certitude que le « plus jamais ça » énoncé cachait finalement le fol espoir que cette histoire soit déjà, ou au plus vite, derrière nous. La récente tribune d’Agnès Desmazières dansLe Monde sur les causes de l’occultation de cette question dans les commissions préparatoires à Vatican II donne l’impression que rien ne change et rien ne changera jamais, sacrifiant de fait de nouvelles générations3.

À celles et ceux qui mettaient en doute l’honnêteté et les chiffres du rapport de la CIASE, le rapport de la commission espagnole vient d’apporter un lourd désaveu4. À celles et ceux qui pourraient penser que le rapport de la CIASE est passé et que lemea culpa des évêques à Lourdes a conclu cette mauvaise séquence, l’actualité belge, treize ans après la commission parlementaire de 2010 et la repentance des évêques, devrait donner à réfléchir5.

Nous croyons qu’il faut être lucides et clairs, le drame des violences sexuelles dans les Églises va nous accompagner sur la durée. D’abord parce que le trauma vécu par les personnes victimes, comme tout trauma de cette ampleur, aura des répercussions sur les générations à venir, leurs enfants, leurs petits-enfants. Ensuite, parce que les communautés ecclésiales, de manières différentes suivant les lieux et les histoires, ont à reconstruire une communion qui a été rudement mise à l’épreuve. Cela ne se fera pas qu’avec de belles paroles d’unité. Enfin parce que c’est notre société tout entière qui est affectée par l’énormité de ces violences.

Alors évidemment, il est indispensable pour que l’on puisse reconstruire que la vérité des faits soit accueillie. Personne ne fera disparaître les plaies profondes de ces drames. Il nous faut apprendre à vivre avec, comme les personnes victimes elles-mêmes nous l’apprennent. Mais pour cela il faut avoir un discours clair, sans ambiguïté, même s’il est difficile à tenir. Il n’est plus possible, ni pour les personnes victimes, ni pour les baptisés, ni pour la société, de supporter des demi-décisions. Qu’il s’agisse du cardinal Ricard en France, ou de l’ancien évêque Vangheluwe de Bruges en Belgique, les demies-impunités doivent cesser. Et que dire des déplacements de prêtres qui continuent d’être pratiqués tant qu’ils ne sont pas trop visibles. Mais la vérité est aussi qu’un profond changement des institutions est nécessaire pour que le terrain qui a permis ces violences et leur impunité devienne demain celui qui les rendra impossible.

Choisir de traiter ce sujet par la Mémoire longue, c’est avant tout accepter de regarder les choses en face et pour cela se mettre à l’écoute des personnes victimes. Dans un instant, Véronique Garnier et Gérard McGlone évoqueront par leur prénom des personnes victimes dont ils font partie et dont plusieurs sont aujourd’hui parmi nous pour réfléchir à cette approche par la Mémoire. Si nous souhaitons débuter cette journée d’étude par cette évocation, c’est nullement dans une volonté de scénarisation ou de liturgisation de nos travaux. C’est uniquement pour redire de manière très simple qu’au cœur de nos réflexions se situent les personnes victimes, non pas comme objet de recherche mais bien comme sujets, première partie-prenante de ces recherches.

Nous continuerons notre journée par une intervention de Laetitia Atlani-Duault, co-autrice avec deux autres membres de la CIASE, Christine Lazerges qui nous rejoindra pour notre table-ronde finale et Joël Molinario d’un ouvrage intituléViolences systémiques dans l'Église catholique : apprendre des victimes. Vous ferez ainsi le lien entre les travaux de la CIASE dont le rapport a été remis il y a maintenant deux ans et ceux que nous avons menés et que nous souhaitons continuer de mener à sa suite. Apprendre des victimes, ce n’est pas en faire un sujet d’étude comme l’a toujours souligné Jean-Marc Sauvé, c’est au contraire se mettre à l’écoute de ce qu’elles nous disent pour penser avec elles.

Nous aurons ensuite la chance d’entendre trois interventions, celles de Evelyne de Mevius, Valérie Rosoux et Philippe Denis qui nous permettront d’enrichir notre réflexion. Comment sortir d’une mémoire douloureuse et...