: Lionel Perret de Aveiro
: Gemella mia
: Books on Demand
: 9782322620067
: 1
: CHF 7.00
:
: Historische Romane und Erzählungen
: French
: 214
: Wasserzeichen
: PC/MAC/eReader/Tablet
: ePUB
Lorsque Serena apprend de la bouche de sa mère que l'existence d'une jumelle n'est pas qu'un rêve intuitif, sa vie d'étudiante aux Beaux-Arts de Paris bascule entre joie et inquiétude. Commence un excitant voyage initiatique vers la terre de ses origines où chaque allée de cyprès ouvre la voie/x vers le chemin d'un amour gémellaire. Celui d'Espérance, jeune fille fragile, au visage radieux à l'idée de retrouver ce miroir de vie qui l'aide depuis toujours à briller dans la moiteur des nuits italiennes. Comme une étoile accrochée à l'espoir d'un jour parfait. Gemella mia jette l'ancre sur la renaissance d'un passé en clair-obscur, où l'art du dessin s'immisce entre deux aveux, pour mieux révéler le souffle et la beauté de l'éphémère.

Lionel PERRET de Aveiro est éducateur dans le champ de la protection de l'enfance. Après L'huile ou la caisse auto-édité en 2018, Gemella mia est son deuxième roman.

TERRE MÈRE


1


— Aéroport de Roissy, s’il vous plaît.

— Bien, madame.

À l’arrière du taxi, Serena regarde les immeubles haussmanniens défiler en ne pensant qu’à Rome. Son application l’informe que le trafic aérien est perturbé en raison d’un incident technique. Et que son avion partira avec plus d’une heure de retard. Serena s’en moque, laissant au destin son pouvoir d’action. Un vol de nuit qu’elle passera à lire étant donné qu’elle n’a pas sommeil. Le chauffeur lui demande où elle va. Elle répond « Rome », puis détourne le regard du rétroviseur pour éluder d’autres questions. Au loin, des avions décollent. Signe que l’incident n’est sans doute pas trop grave.

Dans l’aéroport, elle se mêle à la foule postée sous l’écran des horaires. Certains s’affairent en direction de leur porte d’embarquement. D’autres protestent en découvrant leur retard. Une marée d’oiseaux aurait endommagé les réacteurs d’un avion en plein atterrissage. La direction de l’aéroport s’excuse du désagrément et informe les voyageurs que des mesures de sécurité doivent être prises. Sur le tarmac, une fourmilière d’agents vêtus d’un gilet jaune est déployée sur les pistes pour aider à l’évacuation des passagers. Sans empressement, Serena enregistre ses bagages puis rédige un SMS à cet Italien qui, d’après sa mère, maîtrise parfaitement le français. « Bonjour, Alessandro. Désolée, mais mon avion aura du retard. Arrivée prévue aux alentours de 2 h du matin. Merci. Serena ». Dzzzz, dzzzz. « Ciao Serena. De mon côté, je suivrai le statut de votre vol. J’ai prévu d’arriver un peu en avance. Bon voyage. Alessandro ». « Merci à vous. À tout à l’heure. Serena ». Dzzzz, dzzzz. « Prego. Alessandro ».

Paris CDG. Terminal 2F.

Au moment d’embarquer, Serena ressent l’envie de rebrousser chemin. Retourner chez elle, dans son quotidien parisien. Abandonner l’idée de redécouvrir ses terres natales où l’attendent possiblement autant de douleurs que de joies. Dzzzz, dzzzz. « Comment ça va,amore ? ». Serena répond à Massimo qu’elle a moins peur de voler que d’arriver. Dzzzz, dzzzz. « Tout va bien se passer. Courage et bon voyage. T’♥ ». « Idem, t’♥. Même en mode avion. Je file. Bisous ».

Pendant le vol, Serena finalement ne lit pas. Elle passe son temps à réfléchir à ce qu’elle va dire, une fois arrivée sur place. À Alessandro, à sa sœur et à ces personnes qu’elle va rencontrer au cours de son périple en terre mère. Elle révise quelques formules de politesse italiennes entre deux coups d’œil à travers le hublot. Les stratus lui rappellent ces barbes à papa qu’elle dévorait à la fête foraine lorsqu’elle était enfant. La tête dans les nuages et le cœur en rêve, elle entend à peine sa voisine lorsque cette dernière lui tend un paquet dechewing-gum.

— Vous en voulez un ?

— Non merci.

— Lorena. Enchantée.

— Enchantée, Lorena. Moi, c’est Serena.

Lorena est brésilienne. Le genre de femme qui, sans qu’il soit utile de lui demander, se met à parler d’elle. Livre sa vie comme un colis que Serena reçoit sans trop savoir qu’en faire. Le voyage de Serena prend une tournure loquace qu’elle ne soupçonnait pas. Les nuages font place à un paysage de favelas où règne la pauvreté. Aux antipodes d’une carte postale de la baie de Rio au pied du Corcovado. Dans un français approximatif, Lorena explique qu’elle vient de São Paulo. Qu’elle voyage partout en Europe pour perfectionner son anglais. Qu’elle a pour passion les langues étrangères et qu’elle aurait aimé devenir interprète. Mais qu’elle n’a jamais eu assez d’argent pour étudier. Qu’en attendant, elle est employée de maison à Rome. Elle dit gagner sa vie correctement, mais que ce n’est jamais assez étant donné qu’une partie de l’argent sert à aider sa mère à élever ses nombreux frères et sœurs. Lorena est l’aînée d’une fratrie de quinze enfants. Elle dit n’avoir jamais connu son père tué il y a longtemps dans une guérilla urbaine. Elle dit être heureuse après avoir vu pour la première fois sa dernière petite sœur née il y a peu. Lorena conclut en disant que sa mère n’est bien que lorsqu’elle est enceinte.

— Et toi, Serena ? Que vas-tu faire à Rome ?

— Comme toi. Je vais voir ma sœur pour la première fois.

— Cool.

Lorena sourit.

À l’horizon, la côte tyrrhénienne étire sa colonne de sable. L’avion est sur le point d’atterrir. Serena attache sa ceinture et sent une boule d’angoisse gonfler dans sa gorge. « Tout va bien se passer », lui dit Lorena en lui tenant le bras. Serena ignore si Lorena parle de l’atterrissage ou de sa sœur. Les freins de l’Airbus se serrent autant que ses paupières lorsque crissent les roues sur le champ d’asphalte rythmé de lumières jaunes. Bavarde jusqu’à la fin, Lorena souligne qu’un atterrissage s’apparente à un accouchement. Beaucoup de bruit et d’énergie déployés avant que les portes ne s’ouvrent pour libérer des vies.

En bas de l’escalier d’embarquement, Serena se baisse, pose ses mains sur le sol tiède et rugueux et laisse tomber une larme. En un rien de temps, cette larme s’évapore d’un sillon de goudron. Dzzzz, dzzzz. « Je vous attends près des tapis à bagages. Alessandro ». « Ok. À tout de suite. Merci. Serena ». D’avance, Serena devine qu’Alessandro l’attend avec son prénom écrit sur une feuille. Elle n’a aucun mal à reconnaître celui que sa mère a décrit la veille comme « Plutôt bel homme ».

Ciao, Serena. Ravi de faire votre connaissance.

— Bonjour, Alessandro.

Serena marche aux côtés de celui qui, le plus naturellement du monde, vient de l’embrasser sur le front et s’occupe de sa valise.

— Avez-vous fait bon voyage malgré ce retard ?

— Ça peut aller. Ça vous gêne si on se dittu ?

Non mi dispiace. Si tu veux, Serena.

— Maman a raison. Tu parles très bien français.

Grazie. Je me débrouille. Toi, tu as fait un peu d’italien, je crois. Non ?

Si, un po.

Allora, andiamo, Serena.

Des notes hespéridées parfument l’habitacle en cuir rouge d’une Alfa véloce. Une sonate pour piano résonne et masque le son du turbo. Tout va vite, s’accélère. Après quelques kilomètres, les premiers vestiges de la ville antique s’élèvent sous les yeux de Serena. Des siècles de pierres sculptées défilent à la vitesse des images d’un film tourné en caméra super 8. Moteur. Action. Ça tourne. Le Colisée se dresse comme un colosse entre les cyprès. Des Vespas au style mythique doublent avec insolence, laissant traîner derrière elles un sentiment puissant de liberté. « Roma, la notte, à cette heure, c’est très joli », lance Alessandro. Un monologue agréable berce Serena. Une prosodie au cours de laquelle elle apprend que Fellini a réalisé des scènes de laDolce Vita auMonte Palatino. Qu’au loin, l’ombre des pins découpée dans la nuit servait de décor. Depuis, rien n’a vraiment changé. Pas même la couleur des écorces.

Plan séquence sur un long silence.

L’Alfa traverse le Tibre pour atteindre le quartier deTrastevere et l’entrée d’une immense propriété. D’une voix feutrée, Alessandro dit « C’est là qu’est née ma passion pour les fleurs ».

Travelling avant.

Serena est subjuguée par les couleurs d’un jardin éclairé de tous côtés. Un Éden au cœur de Rome où des flocons de pétales blancs tombent en saccades sous l’effet d’unlibeccio. Au fur et à mesure qu’ils avancent, Alessandro énumère le nom de quelques variétés. C’est ainsi...