: Sabrina Péru
: La sagesse des dents qui tombent Nouvelles de saison
: Books on Demand
: 9782322495559
: 1
: CHF 2.50
:
: Gegenwartsliteratur (ab 1945)
: French
: 150
: Wasserzeichen
: PC/MAC/eReader/Tablet
: ePUB
Est-on forcément plus avisé à 80 ans, quand on médite près d'un lac en posture de zazen, qu'à 8 ans, quand on se jette dans toutes les flaques qui traînent ? Suivez le rythme et le flow des saisons et découvrez 21 textes qui croquent avec malice, à travers une gamme de portraits et d'instantanés, les manies, bizarreries et rêveries des grands comme des plus petits. Automne : Halloween tisse sa toile des invisibles, la folie guette sous les guêtres, les araignées grouillent au plafond. Hiver : Noël crochète des contes d'amitié et de peurs étoilées pour réchauffer près de la cheminée, les êtres isolés. Printemps : Pâques débarque et dévoile sa fantaisie, le vent souffle sur les mots et fait voler les plumes sur son passage. Été : l'école s'éloigne, les vacances invitent à quitter les rivages, pour de nouveaux horizons où, sous la surface et la chaleur, naissent espoir et douceur. Un recueil pour celles et ceux qui ont déjà perdu quelques dents, et qui n'ont pas arrêté de sourire pour autant.

Mauvais esprit


– Vous vous sentez prête ? demande la dame aux yeux gris, les cheveux bouclés éclairés par une lumière tamisée d’un lustre qui, avec ses perles en bois et son look très vintage, ressemble en tous points à….

Laurie revoit aussitôt la scène. Dix-sept ans plus tôt. Elle ferme les yeux.

***

Un soir d’octobre.

Dans son village, à l’heure où seuls les chats errent dans la rue principale, les réverbères sont éteints, comme bon nombre des foyers du hameau. Pas le sien. L’adolescente a profité de l’absence de ses parents, partis braver le froid automnal afin d’écouter un obscur groupe de musique, pour inviter ses deux meilleures amies à dormir.

Les trois copines ont passé l’après-midi à découper des citrouilles, se peinturlurer les bouilles et se ficher la trouille : c’est Halloween. Déguisées en squelette, zombie et autres monstres de compagnie, comme le veut la tradition, elles ont menacé tout le bourg : des bonbons ou la vie !

Elles n’ont récolté que des bonbons.

La soirée est déjà bien entamée.

Collées les unes aux autres sur le canapé, elles s’empiffrent de friandises devant des films d’horreur aux noms prometteurs :Scream etMassacre à la tronçonneuse. Garantis Sang-Frissons.

La maisonnée, que Laurie a fermée à double tour, est plongée dans l’obscurité, s’éclairant au rythme des images qui défilent devant leurs trois paires d’yeux où se mêlent crainte et curiosité. Alors que seule dans sa propre maison, l'héroïne Sidney Prescott vient de raccrocher le téléphone, pour mieux se barricader à l'intérieur, le tueur masqué de Woodsboro jaillit du placard et...

Driiiiiiiiiiiiiing !

Les trois adolescentes hurlent toutes les trois en même temps sur le sofa. Emma et Daphné sont cramponnées l’une à l’autre, comme des chaussures de football avant un match.

« Qui c'est ? » croasse Emma en scrutant la porte, à travers son masque de squelette.

Laurie éclate de rire, pour camoufler sa propre panique. Elle a l'impression que son cœur va transpercer sa chemise de bûcheron tellement il bat vite et fort : d'habitude, c'est elle qui effraie ses amies. S'inspirant du courage de Sidney Prescott dans le film de Wes Craven, elle se lève et saisit, en guise d’arme, la bouteille de Champomy qui se trouve sur la table. C’est absurde, en plus elle est vide.Une bouteille sur le crâne, même sans alcool, ça doit faire mal à la tête, non ? Laurie lance un dernier regard sur ses amies.

Elles n’ont pas quitté le canapé.

Laurie tourne la clé avec précaution. Un tour, puis deux.

Rien. Juste le froid, le silence et le calme de sa rue.

Elle resserre sa prise sur le Champomy et s’avance sur le perron, comme dans toute scène de film d'horreur qui se respecte.

Bouh !

Laurie lâche un cri et sa bouteille de protection. Le Champomy rebondit sur le sol et roule jusqu'aux pieds de deux Freddy Krueger désarticulés qui se tordent de rire : son frère Nathan et son copain Loïc, tout droits sortis du film desGriffes de la nuit, affublés de pulls à rayures, les visages, sous un petit chapeau noir, boursouflés par le maquillage et le fou rire.

– Nathan, tu es trop relou ! J'aurais pu te faire super mal !

– Me faire mal, avec ta bouteille de cidre, elle est bien bonne ! Franchement, tu aurais dû te voir ! ricane Nathan en ramassant avec ses griffes, la bouteille, qui a parfaitement résisté à la chute.

– Ce n’est pas du cidre...

– Alors, qu’est-ce que vous matez les filles ? Et si on passait plutôt aux choses sérieuses ?

Comme toujours avec le grand frère de Laurie, la question est purement oratoire : il est l'aîné et garçon, deux raisons qui étouffent tout sentiment de rébellion dans leur maison. Pour Nathan, Halloween est la soirée parfaite pour « faire les esprits » et il entend bien profiter de l’absence de leurs parents pour s’y essayer.

Trente minutes plus tard, deux Freddy, un squelette, un zombie et un fantôme se trouvent autour de la table du salon, un verre retourné au milieu de bougies, d’une marée de sel et de lettres de l’alphabet découpées sur des bouts de papier. Comme à son habitude, Nathan n’a lésiné sur aucun détail. Il a même ajouté à la tablée quelques gousses d’ail, rappelant que celui-ci repousse les vampires,et qu’on ne sait jamais. À travers les volutes de fumée, les autres adolescents pouffent, comme pour dissiper le malaise et la peur qui pointe. Personne pourtant ne conteste, et l'ail au milieu de la table reste.

– Esprit, es-tu là ?

Nathan ouvre la séance, très sérieux dans son rôle de médium médiateur. Le doigt tremblant sur le verre, les autres scrutent le moindre de ses mouvements.

Rien.

Nathan reprend sa question sans sourciller, semblant résolu à en dénicher un parmi le panel que Laurie imagine fort bien rôder dans le grenier familial au milieu des araignées et des vinyles des Pink Floyd.

– Esprit, es-tu là ?

Nathan change de stratégie, aussi précis et appliqué qu'un thanatopracteur.

– Mauvais esprit, es-tu là ? Si tu es là, fais-nous un signe.

Alors qu'un rire, nerveux, gagne l’assemblée, les jeunes sentent soudain sous leurs phalanges, une légère vibration : le verre se déplace !

Il avance péniblement vers l’un des bouts de papier marqué d’un…

OUI

L’envie de rire passe aussitôt. Filles comme garçons se regardent, étourdis devant la boussole divine. Défiés par les trois lettres. Les fronts se mettent à perler sous l'angoisse et les masques, soudain, il fait chaud sous les pulls rayés et les chemises à carreaux.

– Qui… qui es-tu ? s’enhardit Daphné, tendue sous son drap de fantôme.

Le verre ne bouge pas d’un millimètre.

– Est-ce que tu peux épeler ton nom ?

Nathan reprend du service, et les commandes. Le verre vibre quelque peu.

– Ça veut dire oui !

L’anxiété s’efface, l’excitation les saisit. Le verre se met à se déplacer lentement, puis de plus en plus vite, sous leurs yeux écarquillés.

B, A, B, A, R…

– Mais t’es vraiment qu’un bouffon ! s’écrie Nathan en repoussant d’un seul coup le verre devant lui.

Loïc s’étrangle de rire devant sa petite farce.

– Si vous aviez vu vos têtes !

– Tu gâches tout franchement ! s'exclame Emma, qui a retiré son masque de squelette.

– Non, mais sérieux, vous y croyez à ces conneries ?

– On ne peut rien faire avec toi !

Daphné a ôté son drap de fantôme et le fustige du regard.

– Oh ça va, c’était pour rire ! Faut vous détendre !

– Ben va te détendre dans la pièce d’à-côté ! continue Daphné.

– Quoi ? Vous êtes sérieux là ?

– Disons que tu perturbes un peu la séance, et peut-être que les esprits n’aiment pas trop ça, suggère Laurie.

– Moi, je perturbe la séance ? Attends Nathan, tu ne vas pas laisser les copines de ta sœur faire la loi !

Nathan, la mâchoire serrée, ne répond rien.

– OK, vous êtes des oufs franchement. Ça vous monte grave à la tête votre Esprit de mes deux !

Loïc repousse brutalement sa chaise et se dirige vers la porte qui donne sur la cuisine.

– Une belle bande de losers, je vous dis !

Loïc ouvre la porte et allume la lumière de la cuisine, remonté comme un tireur de fléchettes à qui l'on a enlevé la cible.

– Hé ! Peut-être que vos esprits, ils parlent anglais en fait !Do you hear me, Mr. Spirit ?2

Nathan coule un regard vers sa sœur qui replace aussitôt le verre au centre de la table même si personne autour ne semble avoir envie de jouer.

Dans la cuisine, Loïc continue de s'égosiller avec son très mauvais anglais, face à un public...