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Le velours nocturne scintillait de multiples diamants tandis que la lune nimbait d’une lueur laiteuse le paysage environnant. Le doux bruissement du feuillage des arbres soulignait la tranquillité de cet instant.
Sur un sentier, au plus profond d’une forêt luxuriante, de petits cailloux lisses et ronds émettaient un faible éclat qui illuminait le chemin sur lequel une femme s’avançait d’un pas décidé. Elle regarda à l’horizon et son attention fut attirée par une lueur vert émeraude qui semblait venir d’une montagne dont la silhouette lui était familière. La promeneuse marcha sans hésitation vers cette montagne qui semblait l’appeler.
Elle s’émerveillait des lieux chaque fois qu’elle y revenait, inspirant la fraîcheur nocturne printanière. Un petit rire la saisit à l’idée qu’en réalité, c’était le mois de septembre et que les arbres seraient bientôt revêtus de leur parure automnale. Mais pas ici. Cette forêt était singulière, au point de ne pas être atteinte par les saisons du monde extérieur.
Cette forêt étaitmagique.
Quand la promeneuse arriva au pied de la montagne, elle vit que la lueur verte provenait d’une petite plaque de pierre ronde et plate, arborant le symbole du yin et du yang avec deux dragons. Le symbole du clan auquel la jeune femme appartenait. La première fois qu’elle était venue ici, la plaque était restée vierge. Elle posa alors sa main gauche dessus. La terre trembla tandis que la paroi rocheuse se transforma petit à petit, évoquant la gigantesque gueule ouverte d’un dragon.
L’Antre de l’Initiation.
D’abord évanescente, le rayonnement vert se propagea, libéré de la roche qui réprimait son éclat. La femme n’en fut pas incommodée, simple question d’habitude puisque ce n’était pas la première fois qu’elle faisait face à ce phénomène. Les flots de lumière semblaient surgir du plus profond de la terre. Même l’air ambiant paraissait avoir été rehaussé de cette nuance émeraude.
Après avoir esquissé un sourire, la jeune femme commença à descendre un plan incliné qui tournait en colimaçon vers les entrailles de la montagne. Quelques instants plus tard, elle aboutit dans une immense salle voûtée, taillée à même la roche et dont la hauteur au plafond était impressionnante. Dans cette pièce étrange, la présence d’entités familières se faisait de plus en plus sentir.
Six portes massives et élégantes se dévoilèrent devant elle. De gauche à droite : de couleur dorée, puis verte, jaune, bleu saphir, rouge et la sixième porte semblait avoir été façonnée dans un limpide cristal de roche blanc. Or, la lumière verte venait de la deuxième porte.
Singulièrement, seules les deux premières portes – la dorée et la verte – étaient bien visibles, les autres semblant moins distinctes, presque immatérielles. À croire que le moment de les franchir n’était pas encore venu. L’espace d’un instant, un trouble se fit dans l’esprit de la visiteuse. Sans même y prêter attention, elle s’était dirigée vers la porte rouge, celle désignant les pouvoirs liés au Feu, alors qu’elle aurait dû rejoindre la verte, liée à la force élémentale terrestre. Même la porte jaune provoqua une impression de déjà-vu. Étrange… car elle ne s’expliquait pas pourquoi elle avait réagi ainsi.
Pour l’instant, la visiteuse s’approcha de la porte verte, ravalant ses doutes. Des mots étaient gravés avec finesse sur un panneau suspendu aux poignées :« Qu’as-tu appris ? »
Elle posa la main droite sur son coeur, ferma les yeux et répondit avec la profondeur de son esprit :« En tant que magicienne draconique, j’applique les Lois Divines Universelles des enseignements dispensés par les dragons, sages et éternels ».
Quelques instants s’écoulèrent durant lesquels la jeune femme put ressentir le regard des créatures draconiques sur elle, même si elles demeuraient invisibles. Elles mettaient à l’épreuve la sincérité de l’initiée qui se présentait à leur jugement. Le coeur battant à tout rompre, elle craignit de se voir refuser l’accès. Auquel cas, elle ignorait combien de temps elle devrait patienter avant de pouvoir se présenter à nouveau devant les dragons. Mais non. La porte s’ouvrit en grand laissant paraître à nouveau la lumière pulsative qui avait guidé la magicienne jusque là.
Elle entra dans une pièce tout aussi vaste et circulaire que la précédente. Un immense pentagramme enchâssé dans un cercle était gravé à même le sol marbré, couvrant toute la surface de la salle. Sur chacune des pointes se trouvait un dragon vert assis qui regardait avec une attention soutenue la nouvelle arrivante. Ils encerclaient complètement les lieux. L’aspect massif de leur silhouette semblait être contrebalancé par leur port de tête majestueux. Sur le cou élégamment arqué démarrait une grande crête qui se poursuivait tout le long du dos.
La jeune humaine se sentit minuscule en comparaison de ces gigantesques gardiens impassibles. Elle poursuivit néanmoins sa progression vers le centre du pentagramme.
De longues tapisseries étaient tendues sur les murs, reprenant le même motif : un triangle dont la pointe était dirigée vers le bas, traversé en son milieu par un segment parallèle à la base : le symbole de l’Élément Terre. Un chêne était représenté, le tronc émergeant du centre même du triangle, entouré de trois signes du Zodiaque. Celui du Taureau, de la Vierge et du Capricorne.
Cette fois, l’impression de déjà-vu ne pouvait être ignorée plus longtemps. Cette jeune femme n’était pourtant jamais venue dans cette pièce. Avait-elle rêvé de cet endroit auparavant, n’en retrouvant le souvenir qu’à ce moment précis ? Maintenant qu’elle y réfléchissait, elle avait perçu le regard des cinq dragons sur elle. Or l’espace d’un bref instant, elle avait cru déceler du mépris dans leurs yeux d’olivine. Elle se retourna, mais elle avait dû se tromper puisque les entités draconiques avaient gardé la même expression insondable.
J’ai sans doute mal vu, songea-t-elle.
Au centre de l’étoile à cinq branches se tenait un autel sculpté dans la même roche que le reste de la pierre, sur lequel un objet en lévitation brillait d’un puissant éclat. C’était la source de la lumière verte, mais surtout une puissance élémentale défiant l’imagination.
C’était un objet circulaire, plat et à peine épais de un ou deux centimètres pour une quinzaine de largeur. Taillé dans une magnifique agate mousse, avec un pentagramme cuivré gravé à la surface, de la même manière que le symbole au sol de cette pièce. Tout autour, sur la bordure, cinq séries de signes étaient ciselées en brun. La jeune femme les reconnut pour les avoir déjà vus à plusieurs reprises : le Pentacle de la Terre. Pourtant, c’était bien la première fois qu’elle pouvait l’admirer en détail.
N’hésite pas, vas-y.
Encouragée par cette injonction télépathique émanant de l’un des cinq gardiens – et qui sonnait plus comme un ordre qu’une invitation – la magicienne draconique posa sa main gauche sur le pentacle, dont la lumière apaisante et sereine parvint à atteindre jusqu’aux tréfonds de son être. Dès cet instant, elle fut gagnée par une force nouvelle en laquelle elle reconnut la puissance de la Terre.
La voix des dragons résonnait au loin :« Tu es revenue dans l’Antre de l’Initiation de ton plein gré. Sous l’approbation de tes maîtres, tu es là afin de démontrer l’étendue de tes efforts récents de l’ennoblissement de ton coeur, de ton être et de ton âme. En ce jour, nous avons pleinement conscience de ton élévation tant spirituelle que magique au sein de la draconia ».
Déjà, l’intensité des forces à l’oeuvre diminuait par paliers. Les boucles sombres de la jeune femme voletaient autour de son visage. Elle attendit encore un peu avant de retirer sa main du précieux item magique, encore plongée dans le bien-être de cet instant. Quand elle finit par rouvrir les yeux, ses paupières dévoilèrent l’intensité d’un regard violet parsemé...