Chapitre 1
Dans l’ensemble, la retraite convenait bien à John. Il n’avait pas de problèmes d’argent et sa santé ne l’ennuyait pas, enfin, pour l’instant, mais il était conscient que cela n’allait pas durer. D’ailleurs, son ami d’enfance venait de tirer sa révérence et, malheureusement pour lui, il n’avait pas eu la chance de passer vite et bien. Putain de cancer... non, pas putain, car une putain, ça se paie contre bons soins et ça s’en va. Alors que Robert, il avait payé cher, très cher, et le cancer n’était pas parti. En fin de compte, c’était lui qui, après six mois de lutte acharnée, avait jeté l’éponge. Et pourtant, le moins que l’on puisse dire, est que c’était un battant, un vrai.
Ils étaient très proches, comme le deviennent des gamins qui se rencontrent à l’âge de huit ans et qui s’apprivoisent immédiatement.
C’était à cette époque que ses parents s’étaient installés à New Haven. Pourquoi cette ville ? Il se souvient leur avoir demandé, mais leur réponse l’avait laissé sur sa faim, car il n’y avait aucune autre raison que celle d’y avoir trouvé de bons boulots. Allaient-ils ranger leurs sacs à dos définitivement ? Ils ne le savaient pas, en réalité, il croit qu’ils ne se posaient pas ce genre de questions.
Ils étaient venus de France pour vivre le rêve américain. Attirés par les récits des voyageurs comme le sont les papillons par le nectar des fleurs, ils cherchaient leur Eldorado. Le temps passa. D’une côte à l’autre du continent, des grands lacs au bayou, les routes se succédaient... Un jour de printemps, ils décidèrent de se poser à New Haven avec bagages et mouflet. Depuis, ils ne bougent plus de ce qui est leur première et certainement leur dernière résidence américaine.
Une fois par an, ses grands-parents faisaient le trajet Lyon/New Haven. Contrairement à ses parents, qui étaient du genre « Roule ma poule ! La vie est belle ! », ses aïeux paternels vivaient une autre histoire, comme le font deux caractères bien trempés qui, naturellement, se sont trouvés.
Une prof de math et un ingénieur des mines ! À se tordre de rire lorsque la discussion s’emballait sur un détail de calcul particulier. Ils pouvaient camper chacun sur leur position durant plus d’une semaine. Présenter une démonstration cohérente s’imposait avant toute autre chose, même dans les situations les plus inattendues ! Et que cela gêne les personnes qui les côtoyaient ne les effleurait pas une seconde. John se souvient d’un échange endiablé dont les paroles ne suffisaient plus pour convaincre « l’autre pénible », comme ils s’appelaient ! Sans hésiter, grand-mère ouvrit la porte des toilettes où elle se trouvait et grandpère, armé d’une chaise, s’installa face à elle, les brouillons sur lesquels il avait griffonné ses formules sur ses genoux. Inutile de vous dire qu’à partir de cet instant, plus aucun évènement ne pouvait les déranger, même la libération naturelle et malodorante de madame.
Ils sont morts l’année des trente ans de John, lui en janvier, des suites d’un accident de voiture, et elle trois mois plus tard, à la raison qu’il n’y en avait plus pour qu’elle reste. Amusant cette appellation, « accident de voiture », en réalité, avec ses potes de l’école « d’Ing », ils avaient l’habitude de fêter les premiers gros coups de gel en faisant une compétition. Le gagnant était celui qui effectuait les figures les plus inattendues avec une vieille R8 Gordini amoureusement entretenue. Ce jour-là, du haut de ses quatre-vingts ans, grand-père remporta haut la main le premier prix. Après avoir percuté un luminaire qui se trouvait bizarrement planté en plein milieu du parking de l’hypermarché, transformé pour l’occasion en piste d’essai, il partit en toupie, rebondit contre l’abri des chariots roulants, fit deux tonneaux et plongea dans le fossé d’un ancien ru, bien chargé pour la saison. Il mourut quelques heures plus tard, à l’hôpital, après que ses complices lui eurent remis le trophée, une bonne bouteille de Condrieu.
Est-ce que la mort de Robert fut la raison pour laquelle John quitta New Haven et vint s’installer à New York ? Non, pas vraiment, mais il était certain que cet évènement cancéreux avait eu une incidence sur son calendrier. En réalité, le pourquoi de ce choix était très banal. Comme souvent, ce sont les évènements de l’existence qui décident à notre place.
Il y a une vingtaine d’années, lors d’un voyage professionnel à New York (un congrès de psy), Elena et John étaient tombés amoureux de Soho. En sortant des gratte-ciel, se trouver directement au sein d’un village typiquement français, comme le disait sa femme, non seulement ce n’était pas courant, architecturalement parlant, mais d’une rue à l’autre, l’organisation de la vie était radicalement différente elle aussi. Le ressenti les séduisit tant qu’ils voulaient, eux aussi, expérimenter cette particularité.
En ricanant, vous allez penser qu’à New York cela n’a rien d’extraordinaire... certes, mais contrairement aux quartiers spécifiques comme Chinatown ou Little Italy, dès que vous faites le premier pas dans Soho, le stress disparait. Un peu comme s’il restait bloqué à une espèce de frontière. Ce qui doit d’ailleurs être le cas, puisqu’à l’instant où vous quittez cet Eden, le pénible de service est à nouveau là, bien présent, prêt à vous envahir à nouveau. Depuis quelques mois, ils résident enfin à Soho, et franchement, ils en sont très heureux.
De la bande de médecins, dont John fait partie, il est le seul à être venu se retraiter au sein de cette mégalopole que certains qualifient de monstrueuse. D’ailleurs, ce sont les mêmes qui avancent une explication très discutable à cette soi-disant particularité qui semble le commander. Bon, il n’est pas dupe, elle a pour but de le faire grimper aux rideaux, ce qui, bien sûr, ne fonctionne plus depuis belle lurette.
La fameuse raison viendrait de l’expérience de Milgram à laquelle il a participé en 1962, et qui, d’après eux, lui aurait laissé des séquelles !
Il avoue ! Il est d’accord avec eux sur un point, elle lui en a bien laissé une, mais pas celle à laquelle ils pensent. Elle lui a ouvert l’esprit et la conscience... une vraie fracture du crâne !
Peut-être qu’à cette époque-là, le jeune étudiant plein d’entrain qu’il était ne s’intéressait pas suffisamment aux modes de fonctionnement des êtres humains ! Peut-être qu’il était trop enfermé, trop concentré sur ses études de médecine pour observer le monde ! Toujours est-il qu’il n’a jamais regretté d’y avoir participé, et encore moins que cela, puisqu’elle a été à l’origine de sa réorientation professionnelle.
Il s’agissait d’une expérience réalisée par le psychologue Stanley Milgram. D’ailleurs, très rapidement, elle ne fut plus citée que commel’expérience Milgram. Celle-ci avait pour objectif d’évaluer le degré d’obéissance d’un habitant des États-Unis, du début des années 1960, devant une autorité qu’il jugeait légitime. Cela devait permettre d’analyser le processus de soumission à la tutelle, notamment quand elle induisait des actions posant des problèmes de conscience au sujet.
L’expérience se déroula de 1960 à 1963 dans les locaux de l’université de Yale (New Haven-Connecticut). L’équipe du professeur Milgram avait fait paraître des annonces dans un journal local, ce qui bien sûr était une action volontaire de façon à n’attirer que les personnes résidantes sur ce périmètre. Celles-ci proposaient de recruter des novices pour intervenir dans une expérience sur l’apprentissage et, plus précisément, pour participer à une étude scientifique sur l’efficacité de la punition sur la mémorisation.
La coopération durait une heure et était rémunérée 4 dollars, plus 50 cents pour les frais de déplacement. À...