Chapitre 8
Ma mère, romaine, s’appelait Sophia. Je crois que la célébrité de Sophia Loren n’était pas étrangère au choix de ce prénom. Comme si cela avait pu ajouter à sa beauté et à sa classe. Il était difficile de ne pas succomber à son charme. Ce qui accrochait le regard au premier abord, c’était sa manière très personnelle de se mouvoir. Peut-être cette façon particulière de projeter sa jambe en avant et de marquer un temps d’arrêt avant de lancer l’autre ? Elle ne marchait pas, elle ondulait avec une aisance qui frappait les observateurs. Elle n’avait suivi aucun cours de danse, n’avait jamais défilé dans quelque concours de beauté ou de mode, mais en avait naturellement adopté la posture. Le moindre vêtement porté par elle devenait d’un chic à rendre jaloux les stylistes des meilleures boutiques. Son allure bourgeoise, sa prestance naturelle auraient pu laisser croire à une femme sage et tempérée mais elle trompait son monde, chez elle rien de sage et de tempéré. Elle avait reçu une éducation stricte, dont elle essayait par certains côtés de se défaire. C’était sans doute en réaction qu’elle avait décidé d’adopter une liberté de ton, d’être dans l’excès des sentiments, de s’adonner à la vie passionnément.
Son père, dur et exigeant, ne laissait pas de place à la frivolité. Il avait étudié les règles monastiques, comme celle de saint Benoît et s’il ne s’en était tenu qu’à lui, il l’aurait mise en pratique dans sa propre famille.
Ma mère avait presque une aversion pour les repas dans son enfance si bien qu’elle s’était attachée à les rendre joyeux chez nous.
« Ce n’était pas un moment de détente, me racontait-elle, consacré aux échanges amicaux entre parents et enfants comme il se doit, mais une épreuve quotidienne. Il fallait répondre aux interrogatoires, justifier de ses résultats scolaires, réviser les règles d’une bonne éducation, s’assurer de la conformité des comportements avec l’enseignement de la religion catholique, bref, un pensum. » Pour clore le tout, quand les enfants furent en âge, (elle était la petite dernière, précédée par deux frères bien plus âgés, un accident comme on dit pudiquement) son père institua des lectures dura