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Dans un lieu lointain sur la mer d’Opale
En ces temps où les pirates régnaient en maîtres sur les mers et les îles, il existait encore des âmes qui parvenaient à échapper à leur domination et au chaos qui en découlait. L’île aux versants abrupts, presque ignorée des flibustiers, demeurait paisible et inviolée. Depuis près de cinquante ans, ses habitants ne se souciaient plus de ce qui se passait au-delà de leurs côtes. L’île semblait avoir tourné le dos au monde. Cependant, il restait des individus, comme Ali, qui cherchait passionnément l’aventure parmi les vagues furieuses.
Avec une énergie inépuisable, Ali relevait chaque jour le gant de tribulations trépidantes, où défis, escarmouches et exaltations tissaient son quotidien. L’appréhension lui était inconnue. Sa mère avait renoncé depuis longtemps à le diriger vers la prudence, alors que son père avait fait de son mieux pour enseigner au jeune homme l’essentiel de la défense, le maniement des épées et le fonctionnement des pistolets. Ce résolu père désirait par-dessus tout que son unique fils puisse affronter la vie tête haute. Un legs de vigueur et d’emportement qu’Ali avait visiblement adopté.
Cette nouvelle journée s’annonçait tumultueuse dès ses premières lueurs.
— Ali, viens te battre, si tu es un homme ! ordonna un type à la carrure imposante et à la peau brunie par le soleil.
— Vous pouvez toujours espérer. Vous autres crétins ne m’attraperez jamais. J’ai de bien meilleures choses à faire que de me batailler contre vous.
— Tu regretteras d’être encore sur l’île ! hurla, un autre garçon.
Sans effort apparent, Ali se déroba à leur vue en pénétrant la forêt. Ses adversaires, pétrifiés par la peur de l’inconnu, n’osèrent pas s’aventurer plus loin dans ce labyrinthe vert.
Ali mit fin à sa course effrénée lorsqu’il aperçut la crique secrète nichée entre les arbres — son havre de solitude préféré. Cet endroit était son sanctuaire, où toutes ses préoccupations semblaient se dissiper. Il descendit précipitamment la pente rocheuse avant de s’écrouler sur le sable encore chaud du soleil déjà haut dans le ciel.
Personne n’osait s’aventurer de ce côté-là. L’une des nombreuses rumeurs qui circulaient dans tous les villages de l’île affirmait qu’il s’agissait d’une tanière de pirates, même si personne n’en avait jamais vu. Mais, lui ne s’en souciait pas. Les bandits pourraient débarquer, il les recevrait avec le fer de son sabre, en dehors d’aujourd’hui. Son épée gisait sans doute sur son lit et il n’était pas réellement d’humeur. Il observa l’installation qu’il avait faite quelques années auparavant, ce qui lui permettait de camper quand bon lui semblait. Il aimait passer des nuits entières à regarder les étoiles et les navires qui défilaient sur la ligne d’horizon, lui donnant l’envie de voyager.
Absorbé par la quiétude des lieux, il n’avait aucune idée qu’ici, dans son oasis de sérénité, se produirait une rencontre destinée à bouleverser sa vie de manière irréversible.
*
Juste au-delà des vagues tranquilles, un navire grandiose et sinistre s’approchait doucement : l’Argentière, dont la proue, ornée d’un crâne, annonçait l’un des plus imposants bâtiments errant sur les eaux. Le drapeau noir, marqué d’une croix osseuse et d’une rose rouge, témoignait de l’appartenance à la flotte de Bahtiyar, l’un des cinq grands rois du royaume de Neptune. Son nom suffisait à instaurer une peur sans nom. Son ombre planant sur des territoires maritimes désertés par une force navale impériale vaincue, repliée sur les sphères de la riche aristocratie.
À son bord régnait une certaine agitation. Cela faisait des semaines qu’ils voguaient, sans pouvoir faire la moindre escale. Ils avaient subi deux tempêtes et de récurrents assauts de la marine. Malgré leurs forces, le nombre de blessés était considérable. À ceux-ci s’ajoutaient les premiers cas de scorbut depuis quelques jours. Il leur fallait des légumes et des fruits frais rapidement. Ils espéraient juste trouver une île avec un village et un médecin pour prendre soin de chacun. Faire face à l’urgence était une priorité pour le capitaine de renom.
— Capitaine, je pense que nous approchons finalement d’une île habitée. Si la tempête ne nous a pas trop fait dévier, d’ici à quelques heures, nous pourrons commencer à traiter l’équipage.
— Voilà enfin une bonne nouvelle, Maïwan. Il faudra toutefois être prudent, la Marine ne doit pas être très loin. Nous ne sommes pas en mesure de tenir tête en cas d’une nouvelle attaque.
— Nous accosterons de nuit. J’irai à la recherche d’un médecin et de provisions. Je prendrai avec moi Taddéo et quatre hommes valides. Une petite équipe suffira pour ce qu’il y a à faire.
Le capitaine opina du chef avant de tourner le visage vers l’horizon. Depuis le temps qu’il naviguait sur les océans, il en avait vécu des aventures et perdu des compagnons de fortune. En perdre un seul était pour lui aussi difficile que de voir mourir un membre de sa famille. Il avait arpenté tellement de fois toutes les étendues d’eau et pourtant il ne les connaissait pas encore toutes.
*
Alors que le crépuscule enveloppait le ciel, Ali quitta le monde des songes. Dans peu de temps, il allait se retrouver dans l’obscurité. Bien que tenté de demeurer jusqu’au petit matin, son estomac lui conseilla le contraire. Il avait à peine touché à son déjeuner et il ne restait plus aucune provision dans sa cachette afin de se sustenter.
Il s’étirait de tout son long comme un félin, quand tous ses sens se mirent en alerte. Une impression étrange l’envahissait. Il chercha du regard autour de lui le moindre indice qui lui indiquerait ce qui n’allait pas, mais n’en trouva aucun. Pourtant, son instinct ne le trompait pas. Il avait tellement l’habitude d’être seul, pour rester en permanence sur ses gardes. Il y avait une personne et cela ne pouvait pas être les jeunes de son village. Ils étaient trop bruyants pour passer inaperçus. Ali se redressa et prit le chemin pour rentrer chez lui, comme si de rien n’était. Au moment où il amorça son ascension, il sentit une main essayer de lui saisir le bras. Dans un réflexe de survie, il se déroba à la tentative de capture et envoya son agresseur au tapis.
Ce dernier fut stupéfié une seconde par cette riposte inattendue. Il ne pensait pas, un seul instant, que le garçon résisterait. Il se tenait prêt à étouffer ses appels à l’aide pour éviter l’éveil d’une garde qui pourrait se situer à proximité. Il ne semblait pourtant pas si redoutable. Il se releva rapidement, parant ainsi une seconde attaque tout aussi surprenante. Apparemment, celui qui se trouvait entre lui et son objectif était décidé à se défendre. L’obscurité grandissante n’aidait pas pour l’affrontement. Cela faisait un moment qu’il n’avait pas rencontré un adversaire qui méritait le détour. Dommage qu’il n’eût pas de temps à perdre, sinon il aurait fait durer le plaisir jusqu’à se lasser.
— Eh là, tout doux le gamin, je ne te souhaite aucun mal, lança-t-il avec nonchalance.
— Parce que vouloir m’attraper sans même indiquer votre présence signifie ça ? Qui êtes-vous ? Vous n’êtes pas d’ici. Personne ne vient dans cette crique. Êtes-vous un pirate ? Répondez !
— On se calme, mon mignon. Laisse-moi répondre, au lieu de me bombarder de questions. Oui, je suis un pirate et, en effet, je ne suis pas de cette île. On me connaît sous le nom de Maïwan, l’Alcyon. Et toi, comment t’appelles-tu ?
— Les pirates ne sont pas les bienvenus ici. Je suis capable de vous virer moi-même de ces lieux. Je sais me battre.
— Je n’en doute pas une seconde. Cependant, je ne resterai pas longtemps. Je souhaiterais juste trouver un docteur pour soigner nos blessés et quelques vivres. Mes camarades et moi allons faire ce que nous devons et ensuite, nous repartirons et personne ne sera...