: Lou Valérie Vernet
: César
: Books on Demand
: 9782322476886
: 1
: CHF 4.80
:
: Krimis, Thriller, Spionage
: French
: 264
: Wasserzeichen
: PC/MAC/eReader/Tablet
: ePUB
En cette veille de Noël, Paris sombre dans la stupeur : la mort frappe à six reprises, en six lieux de la capitale, dans une intervalle de six heures. Pour Pierre et Bastien, privé et flic aguerris, une longue traque commence. Lou Valérie Vernet est une sorte d'extraterrestre dans le monde du polar. Si vous n'avez pas peur de voir tous les codes du genre être violentés et bousculés, cette autrice est faite pour vous ! EmilieAFDL, Bloggeuse. 2ème tome de la Trilogie des Concertistes.

Lou Valérie Vernet signe ici son second polar. Autodidacte, grande voyageuse, photographe amatrice, elle est aussi passionée, libre et un peu barrée. Autrice multicartes, essayiste et poète à la plume acérée, elle n'en reste pas moins fidèle à sa devise préférée ; Ne prenez pas la vie au sérieux, de toute façon, vous n'en sortirez pas vivant :

AVARIES


Nuit du 24 au 25 décembre

« Il est dangereux
De se pencher au-dedans »
Luis Buñuel.

Bruce


Ce que ne dira pas Bruce dans sa première version de l’histoire est pourtant constitutif de celle-ci. Comme de tous ces silences qui assourdissent les grandes tragédies et dont on sait pourtant qu'ils sont l’unique levier par quoi tout commence. Parfois, privilégier le factuel, sans rien verser de plus intime au pot commun, est la seule option possible.

La résilience, pour qui connaît ce mot, est affaire de langage et de temps. Bruce n'a ni l'un ni l'autre. Sa vie est une force obscure qui lui a fait traverser les frontières. Tirer un trait sur son passé. À ce stade de son existence, on ne se retourne pas. C’est marche ou crève.

Aujourd’hui encore il est vivant. Il salue sa chance. Ne la commente pas. Une pierre de plus à son édifice coupable.

Combien de fois la vie l'a épargné ? Pourquoi ? À quel prix ? Personne ne le lui demande. Ce que d'aucuns veulent savoir, s'arrête précisément là où commence sa vie. Où s'est finie tragiquement celle de Lili.

Alors il raconte. Ce qu'il sait, ce qu'il a vu, ce qu'il a tenté. Il s'en tient aux faits.

En tout cas, il essaie.

Ils ont passé la matinée au lit. Un peu avant 15 heures, il est sorti acheter de quoi les ravitailler. Le temps d'aller dénicher viennoiseries et fleurs, de prendre un café chez Rachid, au bar-tabac de sa rue, il revenait quand l'immeuble s'est effondré.

La terre a tremblé violemment. Bruce est tombé dans la rue.Ça faisait un boucan du diable. Le temps qu'il se relève, se frotte le visage, c'était fini.On n’y voyait plus rien. La poussière recouvrait tout. À ce moment-là, il ne comprenait pas encore.Il pensait bien que ça avait sauté quelque part mais ce qu'il pensait ce n'était rien, rien du tout comparé à ce qu'il a vu.

D'un seul coup, à la place de l'immeuble, il y avait un grand ciel gris. Il s'est frotté les yeux. Plusieurs fois. Ça piquait mais pas que. Il ne retrouvait pas son immeuble. Il n’y avait plus que du vide. Il a pensé qu'il devenait fou, qu'il s'était trompé.

Dans la rue, les sirènes se sont mises à hurler. En même temps que les gens. Curieux. Médusés.Il est resté pétrifié, bras ballants, à scruter le nuage. Et même là, il ne comprenait pas encore. Un immeuble qui s'effondre sur pied, il n’avait jamais vu cela. D'autres choses, oui, mais ça - et ses bras s’élargissent dans une amplitude infinie. Le temps qu'il réalise. Que des brumes environnantes s'élève sa conscience, le chaos avait empiré.

Après la stupéfaction, la curiosité. Il venait du monde de partout criant dans tous les sens. Alors là, oui, il a compris. Là - et il désigne d'un poing serré l'emplacement de son cœur – là, j'ai compris.

Il s'est revu fermer la porte sur Lili qui s'était rendormie. Couchée sur le ventre, entortillée dans les draps, avec juste sa frimousse qui dépassait.

Il s'entend encore penser"La chance que j'ai, cette fille est une bombe !"

Une bombe !

Quelle foutue expression.

Les faits pour Bruce s’arrêtent là. Après ce sont ses tripes qui parlent. Lui aussi s'est mis à hurler"Liliiiii" plusieurs fois. Il se revoit courir dans les décombres. Chercher, chercher, chercher.

Juste avant que ne débarque la cavalerie.

Alors il a filé. Personne ne lui demande où. Parce qu'à ce moment du récit, Bruce s'effondre.

Zébulon, Ricco, Fab, La Citrouille, Raph, Sister, tout le monde le voit pleurer.

Mais pas César. Lui, il se bat dans son cauchemar. Toujours en proie à une forte fièvre. Alors tout le monde se tait. Et le patron ressert une tournée.

Hub


Hub est dans le noir. Une obscurité semblable à la cave de son enfance. Avec une humidité poisseuse et aucun repère pour reconnaître dans quel angle on a atterri.

Fuir autant d'années pour se retrouver au même endroit est une grande aberration. On n’échappe pas à son destin. Le savoir plus tôt lui aurait peut-être sauvé la vie.

Est-ce qu'il est mort ? Dans quel monde ?

Il ne ressent plus rien. Ne voit plus rien. N'entend plus rien.

En tout cas, il n'a pas peur. Il est comme anesthésié de tout sentiment, de toute émotion. Seules persistent ses pensées.

Il est dans une longue file. Debout. Grelottant. Il attend.

Pas à pas, il avance. Se rapproche. Attend encore. À quel moment sera son tour ?

Une dizaine de silhouettes le devancent. Tant d'autres le talonnent. Ils vont dans le même sens. Regardant dans la même direction. Patients, abattus. Il est près d'atteindre son but. Ne se rappelle pas exactement lequel. Mais bientôt, devant lui, se dissipent les autres.

Il y a de la fumée. Elle monte. Il attend.

Un homme vient au loin qui pousse un Caddie. Encore de la fumée. Et, juste après, plus rien. Le trou noir.

Et ça recommence.

Il est dans le noir. Une obscurité semblable à la cave de son enfance. Avec une humidité poisseuse... C'est une lecture sans fin du même phénomène, des mêmes mots. Quelqu'un a appuyé sur la touche"repeat"... Il n'en sort pas.

N'en sortira plus.

Renée


Elle hésite encore. Reste sans bouger. Les mains posées à plat sur ses genoux. Son regard fixe le portrait de sa mère. Elle ne ressent rien.

Elle s’attendait à ce jour. S’étonne que ce soit si facile, si transparent.

Elle n’est même pas sortie pour voir. Se rendre compte. Il aurait fallu affronter la foule.

On attendrait d’elle qu’elle pleure, sûrement, un peu. Ou qu’elle crie.

Elle n’avait plus cela en réserve depuis longtemps. Pas même en attente.

Ni dans l’âme ni dans le cœur ni même dans le sang. C’est peut-être cette absence qui la sidère autant. Ce vide dans l’émotion. Ce creux sans écho.

Elle l’a appris à la télé, aux informations. Son premier réflexe a été de couper le son. Les images ont défilé. Elle a su aussitôt. Bien avant que la maison de retraite ne l’appelle.

Sa mère, Ernestine, Marie, Madeleine Le Chapelier venait de mourir.

A 86 ans, trois mois et six jours.

Seule. Et sans archet.

Enfin.

Simon


Simon, le père, est dans la cuisine. La mère, elle, s’est réfugiée dans la chambre de sa fille ; ils ont éteint la télé et les lumières.

Le silence, à lui seul, ricoche d’une pièce à l’autre, cherche une porte de sortie, s’assomme au plafond des consciences saturées.

L’homme boit un verre de Porto, sous le halo moqueur du lampadaire. Ce foutu candélabre, planté à l’angle de leur immeuble, juste sous leur fenêtre. Dix ans qu’il râle, pour rien.

Aujourd’hui, il le bénirait presque. Cette nuit est bien trop noire.

Il fixe la vitre brisée de la gazinière, le sourire mauvais, comme si une discussion s’était engagée entre elle et lui et que seul son regard pouvait en déloger l’esprit malin.

Juste avant, il lui a balancé un grand coup de pompe. Première étape pour lui fermer le clapet. Elle a couiné, s’est fissurée. Il a cru que ça serait suffisant. Mais depuis un bon moment, un duel s’est engagé. Il est à deux doigts d’enfoncer le clou. Se lever et recommencer.

Son miroir brisé le nargue. Il dit les fêlures et elles sont nombreuses.

Il y a, fiché dedans, ce qu’il ne veut pas entendre et que sa femme tente de déchiffrer dans la chambre de la petite. Après tout ce qu’il a fait. S’être saigné aux quatre veines. Sans jamais rien dire. Des raisons de péter les plombs, il en a eu. Des vraies. Il voudrait comprendre. N’y arrive pas.

Toutes ces simagrées. Ce que les femmes ont dans la tête le dépasse. Ce que sa fille, Axelle, a écrit, le terrorise tout autant que sa tentative de suicide.

« J + 45. J’en peux plus. La colère encore vrillée au corps. Putain que ça me démange.À gerber. Je sais mille fois que ça ne m’avancerait à rien. Que ça serait pire même. Je bous, j’implose. J’ai beau faire. J’ai tous ces souvenirs plantés dans la tête comme des pieux. Immobiles et droits, fiers de leur importance. Impunité totale. Ils œuvrent à chaque...