: Lou Valérie Vernet
: Clara
: Books on Demand
: 9782322476855
: 1
: CHF 4.80
:
: Krimis, Thriller, Spionage
: French
: 212
: Wasserzeichen
: PC/MAC/eReader/Tablet
: ePUB
Deux enquêteurs aux méthodes singulières se penchent sur la disparition d'une femme. Quand ils soupçonnent qu'elle est la victime d'un redoutable prédateur, le compte à rebours est déjà lancé."Un livre que l'on n'oubliera pas, longtemps après l'avoir refermé". Maud Tabachnik, écrivain. 1er tome de la trilogie des Concertistes.

Lou Valérie Vernet, signe ici son tout premier polar. Elle a publié depuis, 3 thrillers et sept autres romans. Tous confirment son talent à manier en virtuose l'art de la mystification et à sonder les profondeur de l'âme. Par ailleurs, photographe amatrice, trekkeuse, essayiste et poète à la plume acérée, elle n'en reste pas moins attachée à sa devise préférée ; Ne prenez pas la vie au sérieux, de toute façon, vous n'en sortirez pas vivant !

Chapitre 2


Clara s’est enfuie en courant. Après avoir dévalé les escaliers quatre à quatre, aussitôt dans la rue, elle s’est mise à courir. Vite, très vite. Non qu’elle ait peur ou qu’elle redoute qu’un voisin la poursuive, mais bien parce qu’il lui pousse une ivresse jusque-là inconnue. Elle a encore dans le bras et la main le saccadé de la perceuse, comme une énergie qui ne cesse de se diluer en elle. Son acte dérisoire et peut-être même puéril l’a électrisée jusque dans les talons. Elle ne court plus, elle vole. Une décharge d’adrénaline fulgurante. Seuls ceux qui n’ont jamais franchi de limites plus grandes que celles de leur conscience peuvent encore découvrir ça

C’est son premier Interdit, elle a trente-cinq ans. Les foutus accords de Didier Super résonnent encore en elle. Une reprise du « Que je t’aime » de Johnny Hallyday, pleine de bruits et de décibels, de cris rauques et de violence douce. Parodie drôle et vengeresse. Ce chanteur a le chic pour saloper n’importe quelle chanson. Son humour débile ne la vengera peut-être pas plus d’une heure de son satané Chinois, mais c’est plus qu’elle n’en a jamais fait jusque-là. Trois rues plus bas, elle ralentit sa course, à bout de souffle. L’air lui manque, ses poumons explosent. Un sprint au réveil, ça aussi c’est de l’inédit.

Elle se tient pliée en deux, les mains sur les hanches. Une voiture passe au moment où elle inspire, elle recrache les gaz d’échappement dans une quinte de toux, se redresse et se surprend à hurler :

- Connard, va !

Voilà qu’elle se met à jurer maintenant. Là où auparavant, elle se serait excusée d’exister, lui montent des cris dans la gorge qu’elle ne contient plus. Pas si terrible, pense-t-elle. Suffit d’ouvrir une brèche pour qu’un air nouveau circule enfin. Un mince filet d’air aussi ténu que son trou de dix a réussi à libérer une énergie dont elle ne soupçonnait même pas qu’elle en fût pourvue. « L’insaisissable Clara. Belle comme une légende, disait son père autrefois. Avec ces yeux-là, ma fille, tu terrasserais n’importe qui. » Mais aussi timide qu’un ours, aussi sauvage qu’un gymnote, aussi effarouchée qu’une biche. La talentueuse Clara, studieuse à l’excès. Expert-comptable redoutable mais peu redoutée. Exigeante aux décimales près. Solitaire jusqu’à l’oubli. Fouisseuse comme un ver de terre. Comment Domino a-t-il réussi là où tout le monde a échoué ?

En retrouvant son souffle, place Saint-Eustache, Clara ressent un vide en elle. Elle est partie sans avoir pris de petit-déjeuner, son estomac bruit de faim, des gargouillis aux appels impérieux. Elle échoit à la terrasse d’un café, commande « un petit noir bien serré s’il vous plaît », un croissant et une orange pressée, lève son regard au ciel et s’immerge. Un bleu immobile et franc, lavé de tout nuage, est posé au-dessus de sa tête comme un espace ouvert à tous les possibles. À ce point limpide qu’elle peut le traverser sans y buter. Elle prend le temps de rêver. Sans mot. En flashes de pensées vagabondes, furtives, à peine conscientes. Tel cet oiseau qui va et vient devant elle, en arabesques et sans logique apparente. Elle troue le ciel d’un sourire béat quand le garçon de café apporte sa commande. L’écho de la réalité surgi de l’arôme de l’expresso lui fait baisser les yeux. Elle salive de plaisir, se souvient qu’elle a faim. Le serveur est à peine parti qu’elle engloutit déjà son croissant, le rappelle et en commande un autre. Dix minutes plus tard, repoussant dans un coin de table la porcelaine blanche zébrée de taches brunes, bariolée en pointillés de miettes, la question surgit, impérieuse : « Et maintenant, tu fais quoi ? »

La société qui l’emploie devrait bientôt ouvrir ses lourdes portes de fer. Un grand bâtiment aux murs de briques, aux couloirs interminables, aux bureaux cloisonnés. Des milliards de chiffres concentrés en colonnes délirantes. Un silence de plomb pour un travail de fourmi. L’austérité implacable de la méthode et du travail. Une logique d’efficacité pour des bilans sans erreurs. Et en bout de course… toujours et encore, la Dame de Pique. Proche de la retraite, lèvres pincées, regard fuyant, jupe plissée noire et chemisier gris impeccablement repassés. Aussi austère qu’un marbre funéraire. Une caricature à souhaiter dans une bande dessinée, placardée sur un avis de recherche ou agonisante dans une cellule du Guatemala. Une carte maîtresse dans un jeu plus drôle du tout, trônant sur son petit monde, défiant le roi, asservissant ses sujets. Clara sent déjà qu’aujourd’hui elle n’y arrivera pas. Anne-Marie Brak aussi mérite qu’on s’intéresse à son cas. Les conséquences de son présumé plan l’ont toujours tenue à distance d’oser quoi que ce soit. Domino l’a avertie :Si tu passes cette borne, tu perds tes repères. Prépare-toi à un no man’s land. Certains courages coûtent plus qu’ils ne rapportent... en tout cas, au début.

Avant la Dame de Pique, la colère était un mot abstrait pour Clara. Un mot placé dans un dictionnaire qui n’avait jamais eu à s’incarner. Son enfance entre une mère effacée et un père subjugué par sa fille, sa scolarité dans des établissements privés et catholiques, aseptisés à chaque rentrée par une sélection élitiste, l’avaient tenue à l’écart de débordements nerveux. Mais cette tigresse-là, cette femme à l’accent cassant, au corps sec et rigide, brandi comme un sabre, l’avait rugie tant de fois que Clara avait dû se rendre à l’évidence. La colère existait bel et bien et elle s’incarnait, moche et mal. Rouge et suante, tordue et grimaçante. Sa chef pouvait devenir hystérique pour un éclat de rire entre deux portes, pour une pause-café qui s’éternisait, pour une virgule qui débordait d’une colonne, pour un dossier égaré. L’honnête Clara, pourtant consciencieuse à l’excès, scrupuleusement intègre, silencieuse et laborieuse n’avait jamais obtenu les bonnes grâces de l’endiablée. Tout au contraire. Depuis le début, elle s’est trouvée dans sa ligne de mire. Ce que Clara avait compris trop tard, Domino l’ayant pointé avant elle, c’est que la jalousie aussi est un mot du dictionnaire. Un mot sans logique et sans loi dès lors qu’il coule dans les veines de l’envie.À ce stade, le dialogue ne sert à rien Petite Sœur, il faut frapper fort ou partir… abandonner la partie. Mais ne cherche pas d’intelligence là-dedans. Clara avait mis des années avant de s’y résoudre. Elle avait posé des questions, tenté d’enquêter pour comprendre comment une femme, qui avait dû être belle - elle en était sûre, elle avait vu des photos sur le trombinoscope de la société et ce n’était pourtant pas ce qu’on fait de mieux - avait pu en arriver là. Pourquoi, comment, où, par qui ? Elle avait tout fait pour savoir. Les ragots couraient mais aucun ne justifiait qu’elle ait pu perdre toute grâce. Ses collègues tentaient de la rassurer : « Ne cherche pas Clara, y en a qui ont ça dans la peau. Ça fait trente ans qu’elle nous pourrit la vie. C’est une vieille frustrée. Son boulot c’est toute sa vie et toute sa vie, de la rage en paquet de douze. » Clara avait fini par abandonner toute envie de compassion le jour où la Dame de Pique avait explosé à la tête d’une stagiaire en la traitant de « Fichtre gourde, t’as rien dans le cerveau ! Pire qu’un bâton merdeux ! » Cette fois-ci elle était allée trop loin. Clara n’avait plus voulu savoir ni les causes, ni les souffrances qui pouvaient la décharger. « La méchanceté, ça vous griffe plus sûrement qu’un chat », disait son père. Et c’était vrai. De profondes rides avaient tailladé le visage de cette femme. Elle était devenue laide et le faisait payer chèrement.

En réglant l’addition ce matin-là, Clara sait qu’une autre, autrement plus conséquente, l’attend. Il faut juste une...