: Flora Amabiamina, Alphonse Joseph Tonyè, Gérard Bouelet
: Éditions Pygmies
: Les expressions du moi en Afrique et dans la diaspora afrodescendante : entre hybridation et transformations Mélanges offerts au Professeur émérite Rémy Sylvestre BOUELET IVAHA MBEMBE
: Pygmies
: 9789956459360
: 1
: CHF 17.70
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: Hauptwerk vor 1945
: French
: 320
: Wasserzeichen
: PC/MAC/eReader/Tablet
: ePUB
Durant sa longue carrière à l'université camerounaise, Rémy Sylvestre Bouelet a entrepris une connaissance approfondie du sujet littéraire et cette exploration l'a conduit à une retrouvaille avec soi, dans une inversion de l'ordre du précepte socratique gnôti seauton (connais-toi toi-même). Son ipséité, il l'a exprimée par la poésie, la musique et des recherches s'inscrivant dans le sillage de l'herméneutique foucaldienne du soi. Autant dire qu'il a érigé le décryptage du moi en une marque de fabrique épistémologique. C'est la raison pour laquelle les présents Mélanges lui rendent un vibrant hommage. Leur originalité émane de la pluri/transdisciplinarité des essais, situés au carrefour de l'exégèse littéraire, de la communication, de la linguistique, de la géographie, de la philosophie et de la psychologie. Une telle diversité est en adéquation avec la fécondité des travaux du Professeur Bouelet dont la production tant poétique que musicale et scientifique cerne les anfractuosités plurielles du moi en rapport avec l'autre.

Flora AMABIAMINA est spécialiste de littérature comparée. Professeure des universités, elle enseigne au Département de français et études francophones à la Facultés des lettres et sciences humaines de l'Université de Douala (Cameroun). Ses domaines de recherche concernent les problématiques relatives à l'argumentation, aux études culturelles et postcoloniales (marginalité, minorités, genre, etc.). Elle est l'auteure de plusieurs travaux scientifiques.

En guise d’introduction et de présentation


Penser le moi en terres africaines et dans la diaspora afrodescendante : au-delà de l’expérience subjective


Flora AMABIAMINA, Université de Douala

Nul de nous n’a l’honneur d’avoir une vie qui soit à lui. Ma vie est la vôtre, votre vie est la mienne, vous vivez ce que je vis ; la destinée est une. (Victor Hugo)

Le présent ouvrage rend un vibrant hommage au Professeur Rémy Sylvestre Bouelet, oraliste et comparatiste dont la longue carrière à l’université camerounaise (1987-2015) s’est partagée entre l’enseignement, la recherche et de hautes fonctions dans l’administration universitaire. Il a assumé les charges de chef de département, doyen de faculté, conseiller technique, secrétaire général, vice-recteur et recteur. Par sa production scientifique, il a enrichi l’heuristique, l’herméneutique et l’épistémologie de la littérature orale (Littérature orale et avenir, 1983 ;Littérature orale de l’Afrique contemporaine, 1986) et de l’autobiographie. Deux de ses classiques,Autobiographie de la littérature francophone (1995) etAutobiographie et narcissisme dans le roman de Bernard Nanga (2000), témoignent du décryptage du moi dans ses orientations les plus complexes. Rémy Sylvestre Bouelet a entrepris une connaissance approfondie du sujet littéraire et cette exploration l’a conduit à une retrouvaille avec soi, dans une inversion de l’ordre du précepte socratiquegnôti séauton (connais-toi toi-même). La conversion à soi s’est exprimée par la poésie et la musique. Il est ainsi auteur de plusieurs recueils de poèmes, en l’occurrenceUn soleil dans la nuit,Au-delà de l’oubli, Arc-en-ciel (2001) ;Lucioles en balade, Les larmes du ciel (2002),Un amour endeuillé (2012) etL’instant de l’horloge (à paraître). Les mélomanes ont reçu, en offrande, quelques galettes musicales, fruits de son génie créateur :A capet etMonica (2001),Muana mboka (2002),Les lucioles de l’Uds (2003),Mououndje (2005) etVa chanter le Seigneur (2006). Toutes ces productions s’inscrivent dans le sillage d’une herméneutique foucaldienne du soi. En effet, la poursuite du sujet littéraire a été, pour Rémy Sylvestre Bouelet, le moyen de se livrer à une archéologie du savoir de soi-même. Si l’herméneutique du soi recherche les moyens d’accéder à la connaissance pour le pouvoir qu’elle confère, la voie de l’art permet une découverte jubilatoire du moi, un plaisir quasi épicurien de communiquer avec soi, avec la Nature et avec les autres. Le pouvoir de la vérité du moi, en quelque sorte. Ainsi, les Mélanges offerts à cette figure emblématique se veulent un prolongement/approfondissement de ses préoccupations scientifiques et une lecture de ses œuvres tant poétiques que musicales, centrées sur les expressions du moi dans des productions discursives plurielles, circonscrites entre l’Afrique et sa diaspora séculaire.

L’imaginaire populaire et les représentations communes de l’Afrique tiennent ses sociétés internes et diasporiques pour des entités solidaires et interconnectées, où l’individuel s’efface au profit du collectif et où le bonheur de tous prime sur l’intérêt particulier ou égoïste. Le savoir commun renseigne que l’Homme africain, depuis les temps immémoriaux, pratique un certain mutualisme/collectivisme qui érige le surpassement du « je » par le « nous » en unmodus vivendi. D’ailleurs, dans l’un des plus grands projets autobiographiques africains,Amkoullel, l’enfant peul, premier volet des mémoires de l’illustre écrivain malien Amadou Hampâté Bâ, Balewel Diko s’autorise à répudier la première épouse de son ami, Hampâté, en son absence. À son retour, sans commander d’explications, ce dernier entérine cette sentence. Commentant le fait, Hampâté Bâ déclare : « Jadis, le véritable ami n’était pas “un autre”, il était nous-mêmes, et sa parole était notre parole » (1991 : 34). Rien d’étonnant donc à ce que la structure familiale, le groupe et la communauté transcendent le sujet pris isolément. Le « je » n’a alors d’existence et de valeur praxéologique que dans le « nous » et par rapport à lui. Pareil postulat établit que, dans la tradition africaine dont les tentacules s’étendent dans les communautés sœurs en dehors du continent, les liens familiaux, tribaux et communautaires enracinés façonnent l’identité de chaque individu : les valeurs de solidarité, d’entraide et de responsabilité envers le groupe étant célébrées au superlatif. Cela s’est vu en Amérique pendant l’esclavage. Les Noirs, prisonniers du coton, de la canne à sucre et privés de leur musique ancestrale, ont créé leswork songs, des chants de ralliement (pour se répondre de plantation en plantation) qui les aidaient à endurer leur condition ancillaire. La philosophie de vie bantoue, cristallisée autour du concept « Ubuntu », résume avec force cette appréhension multiséculaire dans la formule : « Je suis parce que nous sommes ». Popularisée par Nelson Mandela et Desmond Tutu, cette éthique postule que le moi est déterminé par la qualité des interactions que l’individu entretient avec son entourage. Elle promeut des qualités humaines à l’instar de la courtoisie, de la compassion et du respect des autres. L’Ubuntu est extensible à l’Afrique maghrébine où la vie en dehors du cadre communautaire n’est pas possible. De ce qui précède et en toute logique, il convient de poser la question suivante : en quoi est-il légitime et objectif de penser les appréhensions du moi dans des contextes socioculturels et des mentalités qui portent la communauté et le collectif au firmament ? Les études réunies dans ces pages ébauchent des réponses à cette interrogation.

À la vérité, l’autarcie humaine est difficilement envisageable en société,a fortiori chez l’Africain et l’Afrodescendant qui se pensent en termes de grégarités, de groupes et de communautés. Victor Hugo le réitère à sa manière dans la préface de son recueil de poèmesLes contemplations, référence en matière d’expression de la subjectivité dans le texte littéraire. Il y soutient que le moi est l’autre, que l’individualité de l’auteur rencontre celle du lecteur et que les deux cheminent pas à pas pour « [t]raverser le tumulte, la rumeur, le rêve, la lutte, le plaisir, le travail, la douleur, le silence ; se reposer dans le sacrifice, et là, contempler » (1972 : 4). Pourtant, l’anthropologie sociale a défini la relation de l’individu avec le groupe en Occident comme marquée culturellement par l’autonomie et l’indépendance, c’est-à-dire le vécu autarcique et individualiste. À l’échelle internationale, le surgissement de la Covid-19 a révélé une crise des dynamiques dans les catégories culturalistes des communautés. À la multiplicité et à la complexité des facteurs de l’évolution des pratiques collectives, a semblé se substituer une verticalité brusque, autoritaire et culturellement répulsive. Edgar Morin, réagissant aux distanciations sociales imposées alors que le monde cherchait des voies et moyens pour maîtriser la pandémie, s’est indigné et a dénoncé la réclusion individuelle. Il s’est dressé en défenseur du mode de vie des sociétés qui, à l’instar de celles africaines, « sont des modèles de solidarité communautaire » (Morin, 2020 : 25). L’épisode pandémique en question a été riche en enseignements sur les dynamiques des pratiques communautaires dans un contexte de crise. Il a donné à voir, dans les espaces où l’esprit fédératif est fortement ancré, les difficultés des gouvernements à sensibiliser les populations aux mesures-barrières recommandées par l’Organisation mondiale de la santé. Lesdites mesures étaient pourtant censées...