Préface
Il devient un lieu commun d’affirmer que depuis la révolution scientifique et technique européenne du XVIIIe siècle, l’industrialisation est un maillon essentiel de la politique de tout territoire en construction de sa félicité économique et de sa stabilité sociale. Pendant trois siècles, l’échelle de puissance économique s’est établie à l’importance de la production de biens manufacturés et de la consommation. L’industrialisation est le stimulus de la productivité, elle induit de nouvelles techniques et technologies, crée des emplois, rehausse les compétences de la main-d’œuvre, améliore l’économie formelle. Cette évolution s’est appuyée sur une idéologie capitaliste dont les outrances ont abouti à un nouvel ordre social inique appariant bourgeoisie et prolétariat, à un accroissement de la production et des profits inversement proportionnel aux conditions de travail, à la normalisation du « regrès » social et humain comme envers des progrès technologiques. Pourtant, la valorisation de l’industrialisation en faisait le facteur de la productivité, de la puissance de l’État et du bien-être de la population. Le renversement des hégémonies de l’ordre social capitaliste anime la pensée communiste, sans que celle-ci remette en cause l’axiome conjuguant la puissance industrielle avec la puissance de l’État et l’amélioration des conditions de production. Cet alliage de conséquences vertueuses fera de l’industrialisation la mire des États neufs, et le développement sera le processus qui y conduit. Tézenas (1972) définit le développement en tant qu’ensemble interdépendant des processus de transformation structurelle conduisant à l’amélioration quantitative et qualitative de la situation d’une unité économique. Mais au-delà de l’économie, le développement est aussi instrument de mesure du rapport entre la productivité et le bien-être des populations. Dans ce sens, les quatre variables industries — productivité — consommation — bien-être s’imbriquent. Le développement se définira en conséquence comme la nécessité de produire rapidement, en quantité et en variété des biens intermédiaires et des biens d’équipement pour le besoin d’un marché. Il lui est intrinsèque une idée de domination et d’exploitation.
Toutefois, en poussant la réflexion, pourquoi tant de débats contemporains sur la qualité de vie, sur les problématiques environnementales et sur la justice sociale dans les pays développés ? Assurément, la pensée dogmatique de l’infaillibilité du modèle occidental du développement commence à se fissurer. Ira-t-on jusqu’à mettre sur la sellette le rôle de l’industrie dans l’organisation socioéconomique des communautés africaines ? Ces questions n’exposent-elles pas les stratégies, les actions et les effets des politiques de développement à la vanité ? Toutes ces questions engagent la géographie sociale et économique à son renouvellement. En Afrique et au Cameroun, cette mouvance de déconstruction de la croissance économique et industrielle à tout prix est-elle une réalité ? Pour ne pas aller vite en besogne, l’état actuel des connaissances et des débats permet-il d’affirmer que l’Afrique et les pays en voie de développement ont réellement participé à l’industrialisation pour en assumer les conséquences ? Si oui, suivant quelles modalités ?
Au moment où la révolution industrielle a totalement contaminé les continents américain (USA) et asiatique (Japon), l’Afrique ne demeure nullement productrice et consommatrice marginale des biens industriels. Quelques plantations signalent néanmoins des velléités d’une culture extensive pour la consommation occidentale. Il n’est pas étonnant que lorsque s’implante l’administration coloniale, elle ait eu pour principale mission de renforcer ou de mettre en place un environnement politique et infrastructurel permettant « d’offrir aux intérêts économiques coloniaux des conditions favorables au plein développement de leurs entreprises et surtout à la mise en place de plantations dans les colonies » (Michèle Fark-Grüninger, 1995). Il fallait rechercher des débouchés à la surproduction européenne tout en pensant à l’amélioration des conditions d’approvisionnement de la métropole et de ses entreprises en matières premières à des coûts aussi faibles que possible. Ainsi, au moment où les pays développés font de l’agriculture un secteur secondaire de leur économie, ils y plongent entièrement l’Afrique. Elle y plonge en exposant ses populations à une subalternité, à des sévices pires que ceux de la condition ouvrière occidentale.
Au lendemain des indépendances, les jeunes États africains subsahariens ont repris le modèle économique colonial centré sur une production agricole destinée à l’exportation. Ce pragmatisme a été conceptualisé sous la terminologie développement endogène, vu comme « la solution miracle aux défis, panacée visant à réduire la dépendance vis-à-vis de l’aide extérieure (publique ou privée) » (Philippe Jean Pierre, 2011). Renforcer et développer l’existante ressource économique et l’utiliser pour l’investissement dans l’industrie, dans l’éducation, les infrastructures publiques, les réseaux de télécommunication… semblait présomptueux. L’attitude réactionnaire des pouvoirs postcoloniaux n’indiquait pas une conscience de veiller à l’ouverture économique et à la fluidification des marchés, encore moins celle de repenser l’organisation institutionnelle, les règles, les modes de gouvernance coloniale. Les options économiques adoptées laissent dubitatif quant à leur capacité à réaliser l’obsession du développement. Le régime d’Ahmadou Ahidjo avait vu en le libéralisme planifié s’appuyant sur un développement endogène la vision la plus conforme aux aspirations et aux intérêts de son peuple. Il exhortait par conséquent à un certain interventionnisme de l’État dans la mise en place d’un tissu agro-industriel.
Le secteur agricole locomotive du développement bénéficie ainsi de toutes les attentions de l’État neuf et les activités industrielles sont ses adjuvants. Le 5e plan quinquennal (1981-1985) évoque en 7e objectif la « Promotion de la production, de la transformation et de la commercialisation des produits agricoles ». Les plans directeurs d’industrialisation reposent principalement sur la transformation des produits agricoles et forestiers, sur la transformation des produits miniers dont l’exploitation avait cours (Samuel Biroki, 2021). Somme toute, l’industrie au Cameroun indépendant porte des traces mémorielles de la colonisation et l’État en est le principal acteur. Ces spécificités la préservent-elles des injustices sociales et autres négligences de l’environnement inhérentes à l’industrie occidentale et au productivisme colonial ? Peut-on tout juste augurer de la différence des modalités d’occurrence des problèmes ?
L’urgence de la pensée d’une géographie du développement spécifiquement camerounaise s’impose dès lors qu’il faut décrire et comprendre les acteurs, les logiques décisionnelles et fonctionnelles, les facteurs endogènes et exogènes des politiques dites de développement sur ce territoire. Ces politiques sont dans le présent ouvrage examinées sous le prisme de l’industrialisation. Les urbanistes du département de géographie de la Fondation française de l’enseignement supérieur au Cameroun, puis de l’Université fédérale et, enfin, de l’Université du Cameroun proposaient déjà des contenus d’enseignement relatifs aux politiques industrielles. Toutefois, le recrutement d’Aurore Sara Sophie Ngo Balépa dans ce département va tonifier l’activité scientifique autour de cet aspect du développement. La spécialiste des études industrielles a pu inciter des recherches géographiques dans le domaine, mener des recherches anticipatives et suivre l’évolution de ce secteur embryonnaire néanmoins incontournable au Cameroun.
Les travaux...