: Lorena Veln
: Du Ka Au Lys Malchut
: Books on Demand
: 9782322531776
: DU KA AU LYS
: 1
: CHF 6.10
:
: Fantasy
: French
: 464
: Wasserzeichen
: PC/MAC/eReader/Tablet
: ePUB
Entre mécaniques inquiétantes, cultes nébuleux et héros sans boussoles, les jeux se font sur des plateaux détraqués. Sur Arian, le continent aux quatre dieux et au peuple divisé, les trompettes de la guerre retentissent comme en écho lointain. Les siècles de dissension menacent de rompre et les monarchies en carré sont prêtes à en recueillir les gloires. Million, page aux talents d'épée suspicieux et Jena, alchimiste fallacieux, posent pieds dans le royaume de Lanua, le pays le plus prospère de ces terres. Alors même que les véritables raisons de leur venue leur vaudraient la mort, ils se retrouvent tiraillés dans une intrigue qui les dépasse. Car en passant les portes du palais de la capitale Liv, c'est au duo le plus impitoyable d'Arian qu'ils doivent faire face : Sa Majesté Delayne et son ésotérique Sorcière. L'insatiable soif de grandeur de la première et les errances métaphysiques de la seconde finiront par les déployer dans un périple à travers le continent des quatre dieux, pour décider de qui lancera la première pierre.

Le travail de l'autrice est à retrouver et suivre sur les réseaux sociaux : @lorena_veln

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Année 1214

Il lui fallut sentir cette goutte de sueur glisser le long de sa tempe pour qu’enfin il se résigne à ôter sa troisième couche de vêtement. La chaleur le surprenait. Ce n’était pas cette sécheresse atrophiée qui jonglait entre le ciel et la terre, mais une chaleur humide qui s’échappait de l’eau perdue par la végétation. Millian avait surchargé les malles en vêtements lorsqu’on lui avait appris sa destination. Il avait même fait coudre des pièces uniques pour l’occasion. Désormais, il le regrettait.

À peine trois heures qu’ils avaient abandonné le navire et s’étaient mis à chevaucher vers la cité, mais il aurait prié pour une pause. Le bas de son dos le faisait souffrir, écrasé par ses nuits passées dans la cale, les charges des affaires et maintenant les coups des sabots sur le sol. S’ils étaient bel et bien de précieux invités, on aurait dû leur envoyer une voiture dès qu’ils avaient posé un pied sur cette terre. Là, il avait juste l’impression de ramper jusqu’aux pieds du trône.

— Tu as une mine affreuse Millian, tu ne risques pas de séduire de grandes dames.

— Les grandes dames sauront comprendre qu’un voyage peut être éprouvant pour le teint, répondit-il sèchement.

Son compagnon haussa un sourcil.

— Je ne te savais pas aussi sensible. J’aurais dû m’annoncer à Sa Majesté accompagné d’une princesse.

Millian le dévisagea froidement. Le cavalier affichait quant à lui une expression profondément satisfaite, et les légères rides au coin de ses yeux lui donnaient un air de renard.

— Et moi j’aurais dû te prendre une ombrelle. Tu vas brûler avec ta peau d’ivoire.

— Sans doute. J’aurai honte de me présenter en étant négligé. On devrait se changer et se rafraîchir une fois arrivés à la cité tu ne penses pas ?

— On a déjà une journée et demie de retard. Je crois que Sa Majesté ne nous toisera pas pour un peu de poussière, lui répondit-il.

— Tes manières sont vraiment tristes, Millian.

— Et j’en suis navré. Peut-être est-ce parce que je n’ai pas eu la douce chance d’un nom à particule.

— Millian Scipion, articula l’autre, c’est vrai que ça ne reste pas dans les mémoires.

— Jena De Laloire reste dans les mémoires pour sûr, mais j’ai peur que ça ne soit pas un signe très flatteur… se moqua Millian.

Pour cause, son compagnon avait un nom très féminin, et on lui rappelait souvent. Ce dernier ne s’en vexait pas, mais étrangement sa passivité n’avait jamais découragé son entourage d’appuyer sur cette caractéristique. Peu importe, Jena aimait son prénom. Car si c’était une prise de moquerie pour ses collègues mâles, ça devenait une surprenante amulette de charme chez l’autre sexe.

Millian pensa très fort que Jena aurait charmé les femmes avec ou sans un prénom atypique. Même lui, qui avait du mal à le supporter, se devait de l’admettre. Jena était beau. Il était solaire et remarquable. Des cheveux étonnamment clairs, d’un blond platine, et une iris vert pomme que l’on apercevait vaguement derrière les deux fentes sarcastiques de ses yeux. Mais ce qui plaisait, surtout, c’était son statut. Jena était un alchimiste, et un des meilleurs pour ceux qui y croyait. Le personnage parfait pour la gente féminine. Ouvert, extraverti, il se montrait accessible et charmeur, mais ses activités lui créaient un caveau privilégié de mystères imprenables. Si les dames ne croyaient pas à la magie et ses tenants, elles le trouvaient drôle. Si elles y croyaient, elles le pensaient ange ou sauveur. L’équilibre passe-partout.

— Je préfère être moqué et rester dans les mémoires plutôt qu’être une ombre.

— Merci.

— Ne te vexe pas Millian, mais il n’y a que ta respiration qui m’indique que tu n’es pas encore mort. Enfin. Ce sera une qualité certaine pour le rôle que tu as à jouer dans cette histoire.

— Le rôle d’être rien ?

— Le rôle d’être quelque chose de très petit, rectifia-t-il, le rôle d’être mon gentil serviteur un peu sot.

Millian leva le nez vers le ciel azur. L’odeur étouffante des arbres fleuris lui chatouillait les narines et échauffait ses nerfs. Il avait envie de plonger dans le torrent le plus proche.

— Toi qui n’arrêtes pas de vanter la lucidité suprême de la Sorcière, je n’arrive pas à comprendre comment tu peux espérer la tromper.

— La Sorcière est grande et mérite tout mon respect, mais elle n’est pas hermétique. Et puis moi aussi, je suis excellent.

— Ainsi qu’un très bon menteur.

— Le meilleur que la terre n’ai jamais craché.

Millian se tue. Jena pouvait prétendre tout ce qu’il voulait, il n’était pas parfaitement serein. Ils sautaient sans vraiment savoir où ils allaient atterrir et avec aucune autre porte de sortie si ce n’est la porte principale. Lui était encore pire que cela, il était complètement terrorisé. Jena était son pilier rassurant. Il n’avait pas spécialement foi en sa fidélité, mais foi en son désir de survie. En situation désespérée, Jena ferait tout pour se sauver lui-même. Il n’aurait qu’à s’accrocher discrètement à lui.

— Tu as besoin qu’on répète ? l’interrogea l’alchimiste.

— Je ne suis pas un enfant, je sais apprendre. Et puis ce n’est pas comme si j’avais beaucoup de lignes.

— Tu marques un point, rit-il. Tant mieux pour toi, vu ton terrible antall quelques mots compliqués suffiraient à te trahir.

Le jeune homme fronça les sourcils.

— Mon antall est excellent.

— Et ton accent ?

— Encore plus excellent.

L’alchimiste ravala son sarcasme. Son acolyte pouvait bien se défendre, mais il connaissait les limites de son jeu. Il y avait sur le fond de son timbre les séquelles de sa langue maternelle. De son côté, Jena aurait pu se faire passer pour n’importe qui.

La monture de Millian se rangea sur le côté pour laper une flaque d’eau au pied d’un arbre. Même quand son cavalier lui ordonna de repartir d’un coup brusque du talon, le cheval resta à l’ombre du tilleul. Jena fut obligé de l’attendre.

— Allez ! s’énerva-t-il. Mais qu’est-ce qu’ils ont leurs chevaux ici ? Aussi capricieux que leurs dirigeantes.

— Ça fait deux fois qu’il te fait ça, tu l’as nourri et abreuvé hier soir ? demanda Jena.

— Oui.

— Peut-être qu’il ne t’aime pas.

— Parce qu’ils sont censés nous aimer pour obéir ?

— Je te découvre un côté assez tyrannique.

Avant que Millian ne puisse rétorquer, Jena siffla la monture de son compagnon, qui s’empressa de se remettre en route.

L’alchimiste afficha un grand sourire devant sa mine déconfite.

— Ça doit être une femelle…

Millian ne se donna pas la peine de lui répondre. Une dizaine de minutes plus tard, ils apercevaient la flèche du palais et les courbes de la capitale Liv.

*****

Le poids des sacs le tirait en arrière, lui donnait envie de s’abandonner à la pente. Maintenant qu’ils avaient abandonné les chevaux à leur repos mérité, ses rotules menaçaient d’exploser. Devant lui, Jena agitait ses bras dans le vent et se délectait du paysage. Ils venaient à peine de poser un pied dans la capitale que Millian devait déjà porter ses affaires.

L’alchimiste pointa d’un index horripilant un établissement de beuverie.

— Page ! Oh, page ! s’exclama-t-il, faussement lyrique. Viens voir cette beauté !

Millian arriva en sueur à ses côtés.

— C’est hors de question, trancha-t-il, Sa Majesté nous attend.

— Depuis plus d’une journée, rétorqua son acolyte en levant les yeux au ciel. Elle ne pourrait remarquer une heure de plus ou de moins. Et puis de toute manière, il y a de fortes chances qu’elle n’en ai rien à faire.

Millian laissa tomber son chargement sur les planches en bois de la terrasse qui avait attiré...